LOGINÉlise ne dormit presque pas cette nuit-là — mais pour la première fois depuis des mois, ce fut une insomnie choisie.
Allongée dans le noir plein de la chambre du fond, les mains croisées sur le ventre, elle fit ce qu'elle savait faire de mieux au monde : elle reprit le dossier depuis la prem
Il reprit la main au dessert — et elle sentit très bien le moment où il la reprit : le repentant se retirait, l'homme d'affaires remontait en selle, on passait au véritable ordre du jour.— Puisqu'on en est aux questions désagréables, dit-il, j'en ai une aussi. Tu vas mieux ?— Je vais très bien.— Tu es tombée dans ma salle à manger, Élise. Sans un mot, d'un bloc, le stylo à la main. Tu ne t'es pas vue — moi si. — Sa voix descendit d'un ton, et pour la première fois du repas, quelque chose y sonna juste, désagréablement juste.
Il se leva quand elle arriva à la table. Ce détail-là, à lui seul, aurait dû l'alerter : Adrien ne se levait plus pour elle depuis des années.
Le mardi commença par une bataille de boutons.Sept heures dix, chambre du fond : la jupe droite du tailleur gris refusa de fermer. Pas de beaucoup — un demi-centimètre, une largeur de mauvaise foi — mais Élise resta un moment devant le miroir, la main sur le bouton récalcitrant, partagée entre la panique et un fou rire naissant. Dix-huit semaines. Le secret prenait ses aises. Elle régla l'affaire en diplomate : un élastique de bureau passé dans la boutonnière, replié sur le bouton — le vieux truc que sa mère utilisait, disait la légende familiale, du temps où elle était enceinte d'Élise et soutenait sa thèse — et un blazer long par-dessus, boutonné juste ce qu'il faut. Le miroir v
Le message arriva le vendredi à dix-neuf heures huit, pendant qu'Élise aidait sa mère à équeuter des haricots verts.Elle sentit la vibration, regarda l'écran, et son visage dut faire quelque chose, car sa mère, sans lever les yeux de sa passoire, déclara : « Les haricots peuvent attendre, eux. » Élise monta dans la chambre du fond, s'assit au bureau d'étudiante, et lut.« J'espère que tu te reposes et que tu vas mieux. J'aimerais qu'on se parle — pas des papiers. Un dîner, où tu veux, quand tu veux. Il y a des choses que je devrais te dire. »
La convocation tomba un jeudi : « La Maison. Dix-huit heures. Seul. » Trois mots de son père, sans formule, sans question — Hubert convoquait comme il avait toujours convoqué, et Adrien, quarante ans bientôt, se surprit à desserrer sa cravate dans la voiture comme un collégien devant le bureau du proviseur.On le reçut dans le bureau du premier — pas le salon, pas la terrasse : le bureau, la pièce des règlements de comptes — et la première chose qu'Adrien vit en entrant, avant son père, fut la lumière. On avait tiré les rideaux à demi. Hubert Chevalier-Dumas, l'homme qui exigeait les pièces « claires comme des bilans &raq
Élise ne dormit presque pas cette nuit-là — mais pour la première fois depuis des mois, ce fut une insomnie choisie.Allongée dans le noir plein de la chambre du fond, les mains croisées sur le ventre, elle fit ce qu'elle savait faire de mieux au monde : elle reprit le dossier depuis la première page. Pas avec la douleur, cette fois. Avec l'œil. L'œil du trente-huitième étage, celui qui trouve la phrase de trop en page quarante-sept — et elle le braqua, pièce après pièce, sur un an de sa propre vie, en changeant une seule chose : l'hypothèse de départ. Admettons que Judith ait raison. Admettons qu'Hubert se meure.E







