LOGINLe séminaire de l'après-midi fut une torture. Robert était physiquement présent mais mentalement à des kilomètres de là. Le bout de papier avec l'adresse du bar brûlait dans sa poche comme un charbon ardent. Il ne cessait d'y porter la main, vérifiant qu'il était toujours là, comme s'il risquait de disparaître.
*Le Sunset. 22h. Oberkampf.* Trois informations simples qui représentaient un bouleversement titanesque de son existence bien ordonnée. « Lambert, vous semblez particulièrement distrait aujourd'hui. » La voix du professeur Renard le ramena brutalement à la réalité. Encore. C'était la troisième fois en deux jours qu'on le reprenait en cours. Lui, l'étudiant modèle. « Pardonnez-moi, professeur. Je réfléchissais à... à la question que vous veniez de poser. » « Vraiment ? » Le professeur Renard croisa les bras, sceptique. « Alors peut-être pourriez-vous nous faire part de vos réflexions sur l'évolution du droit de la famille depuis 1999 ? » Robert ouvrit la bouche, son cerveau cherchant frénétiquement une réponse, n'importe laquelle. Mais tout ce qui lui venait à l'esprit, c'était le sourire de William, ses yeux gris-vert, sa voix lui disant "Mens-leur". « Je... le PACS... et ensuite le mariage pour tous en 2013... » « C'est tout ? » Le professeur Renard secoua la tête avec déception. « Monsieur Lambert, je m'attendais à mieux de votre part. Voyez-moi après le cours. » Des murmures parcoururent la salle. Robert sentit ses joues s'embraser. L'humiliation était totale. Deux jours. Il avait suffi de deux jours pour que sa réputation impeccable commence à se fissurer. À la fin du cours, il s'approcha du bureau du professeur Renard, la tête basse. « Monsieur Lambert. » Le professeur retira ses lunettes et le fixa avec inquiétude. « Que se passe-t-il ? Vous n'êtes plus le même depuis quelques jours. Des problèmes personnels ? » « Non, professeur. Juste... de la fatigue. » « De la fatigue ? » Renard ne semblait pas convaincu. « Vous êtes mon meilleur étudiant depuis trois ans. Et soudain, vous déconnectez complètement. Si vous avez un problème, vous pouvez m'en parler. » La gentillesse inattendue faillit briser les défenses de Robert. Il avait envie de tout déballer la pression familiale, Élise, William, le chaos qui régnait dans son cœur. Mais il se contenta de hocher la tête. « Ça va aller, professeur. Je vous promets de me ressaisir. » « J'espère bien. Les partiels approchent. » Renard remit ses lunettes. « Ne gâchez pas tout votre avenir pour... quoi que ce soit qui vous distrait actuellement. » *Trop tard*, pensa Robert. ✿*:・゚ De retour chez lui, Robert monta directement dans sa chambre, évitant ses parents. Il s'assit à son bureau, fixant le bout de papier posé devant lui. *Le Sunset. 22h.* Il devait prendre une décision. Y aller ou non. Mentir à ses parents ou rester dans le droit chemin. Être prudent ou être vivant. Son téléphone vibra. Un message de sa mère : "Dîner à 19h30. Ton père veut te parler de ton stage chez les Beaumont. Ne sois pas en retard." Robert sentit son estomac se nouer. Le stage. Encore. C'était comme un étau qui se resserrait progressivement autour de sa gorge. Il regarda l'heure. 17h45. S'il voulait aller voir William ce soir, il devait élaborer un plan. Vite. Ses doigts pianotèrent sur son téléphone, tapant et effaçant plusieurs messages avant de finalement envoyer : "Maman, désolé mais je ne pourrai pas être là pour le dîner. Groupe de révision pour un partiel important. Je rentrerai tard." Il appuya sur "Envoyer" avant de pouvoir se dégonfler. Premier mensonge. La réponse arriva presque immédiatement : "Robert, c'est important. Ton père a déjà organisé une rencontre avec Maître Beaumont demain. Tu ne peux pas manquer ce dîner." Robert serra les dents. Bien sûr. Parce que ses études fictives ne comptaient pas autant que les ambitions de son père. "C'est un partiel crucial, maman. Je n'ai pas le choix. Je suis vraiment désolé. On pourra parler demain." Deuxième mensonge. Cette fois, la réponse mit plus de temps à arriver. Robert imaginait sa mère montrant le message à son père, la discussion tendue qui s'ensuivait. "Ton père n'est pas content. Mais si c'est vraiment pour tes études... Rentre avant minuit. Et appelle-nous quand tu quittes la bibliothèque." "Promis. Merci maman." Troisième mensonge. Robert posa son téléphone, les mains tremblantes. Il venait de franchir une ligne. Et le pire, c'est qu'il ne ressentait pas de culpabilité. Juste... du soulagement. Et de l'excitation. Il se leva et ouvrit son armoire, contemplant les rangées de costumes identiques. Qu'est-ce qu'on portait pour aller voir un groupe jouer dans un bar underground ? Certainement pas un costume trois-pièces. Au fond de son placard, il dénicha un jean qu'il n'avait pas porté depuis le lycée quand il avait encore le droit d'être un adolescent normal. Il l'enfila. Trop serré aux cuisses mais ça passait. Un t-shirt noir basique. Une veste en toile. Des baskets. Il se regarda dans le miroir et faillit rire. Il avait l'air... normal. Comme n'importe quel étudiant de vingt-trois ans allant écouter de la musique un jeudi soir. Pas comme Robert Lambert, fils modèle et futur associé d'un cabinet prestigieux. Et ça lui plaisait. ✿*:・゚ À 21h30, Robert quitta discrètement la maison. Ses parents étaient dans le salon, sa mère regardant une émission culturelle, son père plongé dans des dossiers. Ils ne levèrent même pas les yeux quand il leur dit au revoir. Le métro vers Oberkampf était bondé de jeunes gens en route pour une soirée. Robert se sentait à la fois invisible et exposé au milieu d'eux. Invisible parce qu'il se fondait enfin dans la masse. Exposé parce qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il faisait. *Qu'est-ce que je fous ? Je ne sors jamais. Je ne vais jamais dans des bars. Je ne mens jamais à mes parents. Et maintenant je fais tout ça pour un mec que je connais depuis trois jours ?* Mais l'adrénaline qui coulait dans ses veines était plus forte que la raison. Il émergea à la station Parmentier et suivit les instructions GPS sur son téléphone. Les rues d'Oberkampf vibraient de vie nocturne des groupes riaient devant les bars, de la musique s'échappait de chaque porte ouverte, l'air sentait la cigarette et la bière. Robert se sentait comme un anthropologue découvrant une tribu inconnue. Le Sunset était un petit bar au sous-sol, accessible par un escalier étroit. Une enseigne au néon rouge clignotait au-dessus de l'entrée. Devant, quelques fumeurs traînaient, tatouages et piercings en évidence. Robert hésita en haut des marches. Il pouvait encore faire demi-tour. Rentrer chez lui. Prétendre que rien de tout ça n'était arrivé. Puis il vit William. Il était devant l'entrée, parlant avec Léa et deux autres personnes que Robert ne connaissait pas. Il avait changé de tenue – jean noir déchiré, t-shirt d'un groupe que Robert ne reconnaissait pas, sa veste en cuir. Ses cheveux étaient légèrement coiffés en arrière, révélant entièrement son visage. Il était magnifique. Comme s'il avait senti son regard, William leva les yeux. Leurs regards se croisèrent. Le visage de William s'illumina d'un sourire si lumineux que Robert sentit son cœur manquer un battement. « Il est venu ! » William donna un coup de coude à Léa. « Je te l'avais dit qu'il viendrait ! » « T'avais parié ? » Léa leva les yeux au ciel. « T'es vraiment con. » William grimpa les marches quatre à quatre pour rejoindre Robert, qui n'avait toujours pas bougé. « Hé. » Le sourire de William était contagieux. « T'es venu. » « Tu m'avais invité. » « Ouais, mais j'pensais pas que t'aurais les couilles de venir. » William le détailla de la tête aux pieds. « Et t'as même laissé le costume à la maison. J'suis impressionné. » « Ne t'emballe pas. C'est juste pour ce soir. » « Bien sûr. » Le ton de William suggérait qu'il n'y croyait pas une seconde. « Viens, je vais te présenter au groupe. » Il attrapa la main de Robert un geste si naturel, si désinvolte et le tira vers le petit groupe devant l'entrée. Robert était hyperconscient de cette main dans la sienne. Chaude. Calleuse. Forte. « Les gars, voici Robert. Robert, voici Léa que tu connais déjà, Sébastien notre bassiste, et Marc à la batterie. » Sébastien était un grand type mince avec des dreadlocks et des lunettes rondes. Marc, petit et trapu, arborait un mohawk blond platine et plus de piercings que Robert ne pouvait en compter. « Salut, » dit Robert maladroitement. « Alors c'est lui le fameux étudiant en costard ? » demanda Sébastien avec un sourire moqueur. « Will n'arrêtait pas de parler de toi. » « La ferme, Seb, » grommela William, mais ses joues avaient légèrement rougi. *Il parlait de moi. À ses amis. Il pensait à moi.* Cette réalisation fit quelque chose de dangereux au cœur de Robert. « On devrait entrer, » dit Léa en consultant sa montre. « On passe dans vingt minutes. »Le samedi matin, Robert se réveilla avec un message :"Tu es sûr ? Je veux pas que tu fasses ça juste parce que je t'ai mis la pression.""Je suis sûr. Je ne sais pas comment gérer les conséquences, mais je suis sûr.""OK. La soirée commence à 20h. Je t'attendrai.""J'y serai."Robert se leva, le cœur battant. Il avait toute la journée pour trouver une excuse. Pour élaborer un plan.Au petit-déjeuner, il observa ses parents. Sa mère rayonnante, son père satisfait. Ils étaient heureux parce qu'il jouait le rôle qu'ils avaient écrit pour lui.Qu'est-ce qui se passera quand j'arrêterai de jouer ?« Tu es bien silencieux ce matin, » nota sa mère. « Nerveux pour ce soir ? »« Un peu. »« C'est normal. » Elle lui tapota la main. « Élise est une fille merveilleuse. Donne-lui une chance, mon chéri. »*Elle ne veut pas une chance. Elle veut un mari sur mesure pour compléter sa vie parfaite. Com
Les jours suivants furent un exercice d'équilibrisme précaire. Robert se levait chaque matin avec un nœud dans l'estomac, enfilait son costume comme une armure, et partait affronter ses deux vies inconciliables. Le matin, il était Robert Lambert, étudiant modèle. Il arrivait en avance aux cours, participait brillamment, prenait des notes impeccables. Ses professeurs rayonnaient. Ses camarades le regardaient avec un mélange d'admiration et d'envie. L'après-midi, il devenait quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui se changeait dans les toilettes d'un café, troquant son costume contre un jean et un pull. Quelqu'un qui retrouvait William sur leur place, qui écoutait de la musique, qui riait, qui se sentait vivant. Quelqu'un qui devait rentrer avant le dîner, remettre son masque, et faire semblant que cette autre vie n'existait pas. C'était épuisant. Ce jeudi après-midi, Robert trouva William en grande conversation avec Léa et deux autres personnes qu'il ne connaissait pas une fille aux chev
- De rien. Et désolé encore pour hier. Vraiment. » Après les cours, Robert se dirigea vers la place habituelle. William était déjà là, jouant pour quelques passants. Quand il vit Robert approcher, son visage s'illumina. Il termina sa chanson rapidement, remercia son public, et rangea sa guitare. « Salut. » « Salut. » Ils se tenaient là, maladroits soudain, conscients que tout avait changé hier. « Tu veux marcher ? » proposa William. Ils déambulèrent dans les rues de Paris, sans destination précise. Robert raconta la confrontation avec son père, le marché qu'ils avaient conclu. « Donc en gros, tu dois être parfait et obéissant, et en échange tu gardes un semblant de liberté ? » résuma William, amer. « C'est plus complexe que ça. » « Non, c'est exactement ça. » William s'arrêta, se tournant vers lui. « Robert, tu te rends compte que tu négocie ta vie comme un contrat d'affaire
Robert parvint à grimper par sa fenêtre juste à temps. Il avait à peine remis sa chambre en ordre et changé de vêtements quand il entendit la voiture de son père se garer dans l'allée. Son cœur battait encore à cause du baiser. Ses lèvres picotaient du souvenir. Il porta ses doigts à sa bouche, incrédule. J'ai embrassé William. J'ai embrassé un garçon. Et c'était... On frappa à sa porte. « Robert ? Ton père est rentré. Il veut te parler. » La voix de sa mère était tendue. Robert prit une grande inspiration, ajusta son pull, et descendit affronter son destin. Son père l'attendait dans le salon, debout près de la cheminée, un verre de whisky à la main. Mauvais signe – il ne buvait jamais en semaine. « Assieds-toi. » Robert obéit, s'installant sur le canapé. Sa mère s'assit à côté
À 14h30, Robert entendit son père partir pour un rendez-vous. Sa mère était au téléphone avec une amie dans le salon. C'était maintenant ou jamais.Il enfila un jean et un pull pas question de sortir en costume aujourd'hui et ouvrit doucement sa fenêtre. Le lierre qui grimpait le long du mur de la maison était assez robuste. Il l'avait utilisé quelques fois au lycée pour rentrer tard après des soirées.Je ne peux pas croire que je fais ça.Mais il le fit. Il enjamba le rebord de la fenêtre et se laissa glisser le long du lierre, priant pour que les branches tiennent. Son pied glissa à mi-chemin et il manqua de tomber, son cœur s'arrêtant net.Mais il parvint au sol en un seul morceau.Il se faufila le long de la maison, évitant les fenêtres du salon, et s'enfuit dans la rue comme un voleur.Ce n'est qu'une fois dans le métro qu'il réalisa l'absurdité de la situation. Robert Lambert, vingt-trois ans, étudiant modèle, s'évadait de
Robert se réveilla avec une sensation étrange un mélange d'euphorie et de culpabilité qui lui nouait l'estomac. La lumière du matin filtrait à travers ses rideaux, et pendant quelques secondes bénies, il flotta dans ce demi-sommeil où la soirée d'hier semblait irréelle.Puis tout lui revint. William sur scène. La chanson. L'étreinte. Les mensonges à ses parents.Il attrapa son téléphone. Trois messages de William, envoyés entre deux et trois heures du matin :"On a fini par fermer le Panic lol. Léa est complètement bourrée et Seb essaie de la ramener chez elle. Marc ronfle déjà sur le comptoir.""Je repense à ce soir. À toi dans le public. J'avais jamais joué pour quelqu'un de spécifique avant. C'était intense.""Désolé je spam. J'suis un peu ivre. Mais tu me manques déjà. C'est con. Bonne nuit Robert."Robert relut les messages trois fois, son cœur se serrant à chaque lecture. William lui manquait aussi. Désespérément. Et c'était terrifiant.Il tapa une réponse :"Bonjour. J'espère q







