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chapitre 5

Author: Heart flower
last update publish date: 2026-02-07 12:04:09

Leurs épaules se touchaient sous le parapluie. Robert était hyperconscient de ce contact, de la chaleur du corps de William si proche du sien, de l'odeur de cuir mouillé et de tabac qui émanait de lui.

« Tu veux aller quelque part au sec ? » proposa William. « Y'a un café juste là. Ils font un chocolat chaud qui tue. »

Robert consulta sa montre. Treize heures dix. Il avait un séminaire à quatorze heures.

« Je ne peux pas rester longtemps. J'ai cours à quatorze heures. »

« Quarante-cinq minutes alors. C'est mieux que rien. »

William se leva et lui tendit la main pour l'aider à se relever. Robert la prit, sentant à nouveau cette décharge électrique au contact de leur peau. William le hissa debout avec une facilité surprenante il était plus musclé qu'il n'en avait l'air sous sa veste en cuir.

Ils traversèrent la place sous le parapluie partagé, leurs corps pressés l'un contre l'autre pour rester au sec. Robert était douloureusement conscient de chaque point de contact, de chaque frôlement.

Le café était un petit établissement miteux aux murs couverts d'affiches de concerts et de graffitis artistiques. L'air sentait le café fort et les cigarettes malgré l'interdiction de fumer. Quelques clients étaient éparpillés aux tables des artistes avec leurs carnets de croquis, des étudiants en art avec leurs ordinateurs portables couverts d'autocollants, un vieux monsieur lisant le journal dans un coin.

C'était exactement le genre d'endroit où Robert n'aurait jamais mis les pieds normalement. Et exactement le genre d'endroit où William semblait chez lui.

« Salut Will ! » lança la serveuse derrière le comptoir, une femme d'une cinquantaine d'années aux cheveux violets et aux bras couverts de tatouages. « Les deux chocolats habituels ? »

« Ouais, merci Nadine. » William guida Robert vers une table au fond, près de la fenêtre. « Et rajoute un croissant. Mon pote ici présent a l'air d'avoir besoin de sucre. »

Ils s'installèrent face à face. Robert sentit plusieurs regards curieux se poser sur lui son costume détonnait clairement dans cet environnement bohème.

« T'es un habitué ici ? » demanda-t-il pour briser le silence.

« Ouais. Nadine me laisse jouer ici le soir parfois. Ambiance musicale gratuite contre quelques euros et des boissons gratos. » William se débarrassa de sa veste en cuir mouillée, révélant ses bras musclés et le tatouage que Robert avait entrevu les jours précédents.

C'était une rose noire qui s'enroulait autour de son avant-bras, ses pétales s'effritant en notes de musique à mesure qu'elle montait vers le coude. C'était magnifique, déchirant, et parfaitement William.

« C'est beau, » dit Robert avant de pouvoir se retenir, fixant le tatouage.

William suivit son regard et sourit.

« Merci. Je l'ai fait faire il y a deux ans. C'est un peu ma philosophie de vie – la beauté et la douleur sont indissociables. Et tout finit par se transformer en musique. »

« C'est... profond. »

« C'est surtout dépressif, » ricana William. « Mais c'est moi. »

Nadine arriva avec deux grandes tasses de chocolat chaud fumant et un croissant encore chaud. Elle posa le tout sur la table avec un sourire entendu à l'adresse de William, puis repartit.

Robert entoura la tasse de ses mains, savourant la chaleur après la pluie froide. Il prit une gorgée c'était effectivement le meilleur chocolat chaud qu'il ait jamais goûté, riche et crémeux avec une pointe de cannelle.

« Alors, » commença William en se calant dans sa chaise, « raconte-moi. Robert Lambert, étudiant en droit, amateur de costumes à 800 euros et de musique de rue. Qu'est-ce que tu fais vraiment dans ta vie à part étudier et obéir à papa-maman ? »

La question était directe, presque brutale. Robert sentit ses défenses se dresser automatiquement.

« C'est un peu réducteur. »

« Prouve-moi que j'ai tort. »

Robert ouvrit la bouche pour protester, puis se rendit compte qu'il ne pouvait pas. Parce que William avait raison. Sa vie était réductible à ces deux choses : études et obéissance.

« Je... » Il hésita, puis quelque chose se brisa en lui. Peut-être était-ce la chaleur du café, la gentillesse dans les yeux de William malgré ses paroles directes, ou simplement l'épuisement d'avoir porté un masque pendant si longtemps. « Tu as raison. C'est exactement ce que je fais. Étudier. Obéir. Performer. Être le fils parfait, l'étudiant parfait, le futur mari parfait. »

« Le futur mari ? » William haussa un sourcil. « Tu es fiancé ? »

« Pas officiellement. Mais mes parents ont des projets. Élise Beaumont. Fille d'avocats. Parfaite sur le papier. »

« Et dans la réalité ? »

« Ennuyeuse à mourir. » Les mots sortirent avant qu'il puisse les retenir. « Mon Dieu, je ne devrais pas dire ça. Elle est quelqu'un de bien. Juste... pas pour moi. »

« Parce que tu l'aimes pas ? »

« Parce que je ne peux pas l'aimer. » Robert fixa son chocolat chaud, incapable de regarder William en face. « Pas comme ça. Pas comme... »

Il s'arrêta brusquement, réalisant qu'il en disait trop.

Mais William ne lâchait pas.

« Pas comme quoi, Robert ? »

Le silence s'étira entre eux, chargé de non-dits. La pluie tambourinait contre la vitre. Quelqu'un alluma la radio, une chanson indie douce remplissant l'espace.

« Pas comme je suis censé l'aimer, » finit par murmurer Robert.

Il leva enfin les yeux et rencontra le regard de William. Ce qu'il y vit le fit frissonner de la compréhension. De l'empathie. Et quelque chose d'autre. Quelque chose de plus intense.

« Et si on parlait pas de ce que t'es censé faire, » dit William doucement, « mais de ce que tu *veux* faire ? »

« Je ne sais pas ce que je veux. »

« Bullshit. » Le mot n'avait rien d'agressif, juste de factuel. « Tu sais exactement ce que tu veux. T'as juste trop peur pour te l'avouer. »

Robert sentit sa gorge se serrer. William avait raison. Encore une fois.

« Et toi ? » demanda-t-il pour détourner l'attention. « Quelle est ton histoire ? Tu joues dans la rue, tu vis dans des cafés miteux, tu as l'air de ne répondre à personne. C'est quoi ton histoire ? »

William sourit, mais il y avait une tristesse dans ce sourire.

« Mon histoire ? C'est l'inverse de la tienne. J'ai passé ma vie à décevoir les gens. Parents qui voulaient que je sois médecin comme mon père. Prof qui voulaient que je finisse mes études. Ex qui voulaient que je sois quelqu'un de stable et prévisible. » Il but une gorgée de chocolat. « Mais j'ai découvert un truc quand t'arrêtes d'essayer de plaire aux autres, tu commences enfin à vivre pour toi. »

« Ça ne t'a pas coûté cher ? »

« Tout m'a coûté. » William posa sa tasse. « J'ai plus de contact avec ma famille depuis trois ans. Je vis dans un studio de merde à Belleville avec deux colocs. Je gagne à peine de quoi bouffer. Mais au moins je suis honnête. Au moins je suis moi. »

« Tu ne regrettes jamais ? »

« Tous les jours. » L'honnêteté brute de cette réponse coupa le souffle de Robert. « Mais je regrette pas d'être libre. Ça, jamais. »

Ils restèrent silencieux un moment, sirotant leur chocolat. Robert observait William à la dérobée la façon dont ses cheveux commençaient à sécher en boucles désordonnées, la petite cicatrice sur sa lèvre supérieure, l'intensité de son regard quand il regardait par la fenêtre.

« À quoi tu penses ? » demanda soudain William sans le regarder.

« À toi. » La vérité sortit sans filtre. « Je me demande comment tu fais pour être si... authentique. Si toi-même. Sans avoir peur. »

« Qui te dit que j'ai pas peur ? » William se tourna vers lui. « J'ai peur tout le temps. Peur de finir à la rue. Peur de jamais réussir en musique. Peur de mourir seul et oublié. Mais au moins, ces peurs-là sont les miennes. Pas celles qu'on m'a imposées. »

Robert sentit quelque chose se déclencher en lui un désir si intense que ça en devenait douloureux. Le désir d'être comme William. Libre. Authentique. Courageux.

« J'aimerais pouvoir être comme toi. »

« Non, » dit fermement William. « Tu veux pas être comme moi. Tu veux être toi. Le vrai toi que tu caches sous les costumes et les sourires polis. »

Leurs regards se verrouillèrent. Le café semblait s'être évanoui autour d'eux. Il n'y avait plus que cette table, ces deux tasses de chocolat, et eux deux.

« Et si je ne sais pas qui c'est ? Le vrai moi ? »

« Alors je t'aiderai à le découvrir. »

La promesse flottait entre eux, chargée de possibilités et de danger.

Robert consulta sa montre – treize heures quarante-cinq. Merde.

« Je dois y aller. Mon cours... »

« Ouais. » William sembla déçu, mais le masqua rapidement. « Évidemment. Le devoir appelle. »

Robert se leva, ramassant son attaché-case. Puis, dans un moment de courage qu'il ne se connaissait pas, il demanda :

« Tu fais quoi ce soir ? »

William le regarda, surpris.

« On a une répét' jusqu'à 21h. Après rien. Pourquoi ? »

« Mon groupe joue dans un bar à Oberkampf. Le Sunset. 22h. » Il griffonna l'adresse sur un bout de papier. « Viens. Si tu veux. »

Robert prit le papier, le cœur battant.

« Je... mes parents vont se demander où je suis. »

« Mens-leur. » Le défi était clair dans les yeux de William. « Dis que t'as un truc pour les études. Une soirée de révision. N'importe quoi. »

« Je ne mens jamais à mes parents. »

« Peut-être qu'il est temps de commencer. »

Robert fixa le bout de papier dans sa main. C'était une ligne rouge. S'il franchissait ce cap, s'il commençait à mentir, à mener une double vie...

Il y aurait pas de retour en arrière possible.

« Je vais essayer, » entendit-il sa propre voix dire.

Le sourire de William fut éblouissant.

« Cool. J'espère te voir là-bas alors, Robert Lambert. »

Robert sortit du café dans la bruine persistante, le bout de papier serré dans son poing comme un talisman. Son cœur battait si fort qu'il avait l'impression que tout Paris pouvait l'entendre.

Qu'est-ce que je suis en train de faire ?

Mais il connaissait la réponse.

Il était en train de tomber. Et il n'y avait personne pour le rattraper.

Ou peut-être que si. Peut-être que William serait là pour le rattraper.

Ou peut-être qu'ils tomberaient ensemble.

Robert se surprit à sourire malgré la pluie, malgré la peur, malgré tout.

Pour la première fois de sa vie, il se sentait vivant.

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