LOGINAngèle
Le temps file. Le monde autour de moi s’estompe. Il n’y a plus que l’écran, les chiffres, et la froide détermination qui m’anime.
Soudain, une ombre s’abat sur mon bureau. Je lève les yeux.
Rabis Valesco est là, adossé à la cloison de verre voisine, les bras croisés. Il porte un jean sombre et un blazer noir, une tenue trop décontractée pour cet environnement, qui crie qu’il est au-dessus des règles. Son sourire est une provocation vivante.
— Alors ? La nouvelle recrue survit à son baptême du feu ?
Sa voix porte, attirant des regards furtifs de mes nouveaux collègues. Il veut me mettre mal à l’aise, tester mes limites en public.
— Le feu ne me fait pas peur, je réponds sans quitter mon écran. C’est même un vieil ami.
Il ricane et s’approche, contournant mon bureau pour se poster derrière moi. Je sens sa présence comme une source de chaleur intense, intrusive. Il se penche, son menton frôlant presque ma tempe, pour regarder mon écran. Son parfum, boisé et épicé, m’enveloppe, écœurant et envoûtant.
— Intéressante, cette approche sur les obligations pourries, murmure-t-il, son souffle chaud contre mon oreille. Père va adorer. Ou détester. Avec lui, c’est souvent la même chose.
Je me raidis. Son intrusion est physique, sensorielle. C’est une violation calculée.
— Je croyais que vous étiez plus du genre à… casser les codes, pas à les analyser, je lance, espérant que ma voix ne tremble pas.
Il pose une main sur le dossier de mon fauteuil, l’autre s’appuyant sur mon bureau, m’emprisonnant complètement.
— Oh, je casse tout ce que je veux, Angèle. Puis-je vous appeler Angèle ? Les codes, les règles… et parfois, les gens. C’est bien plus amusant.
Son regard bleu électrique capture le mien dans le reflet de l’écran. Il y a une avidité brute dans ses yeux, un désir de possession qui n’a rien à voir avec la stratégie d’entreprise.
— Rabis.
La voix est un coup de couteau dans l’air climatisé. Elle ne porte pas, elle ne crie pas. Elle tranche.
Néron Valesco se tient à l’entrée de l’open space. Immobile. Il n’a pas besoin de crier pour que le silence se fasse. L’énergie de toute la pièce converge vers lui. Son regard gris acier est fixé sur son fils, et sur la main de ce dernier posée sur mon fauteuil.
— Mon bureau. Maintenant.
L’ordre est absolu. Rabis se redresse avec une lenteur affectée, un sourire narquois aux lèvres. Il se penche une dernière fois vers mon oreille.
— À très bientôt, Angèle, chuchote-t-il. La partie commence à devenir intéressante.
Il s’éloigne d’une démarche nonchalante, croisant son père sans un mot. Néron ne le regarde même pas. Ses yeux sont rivés sur moi. Il traverse l’open space, chaque pas mesuré, jusqu’à mon bureau. Les employés ont baissé la tête, feignant un travail soudain.
Il s’arrête devant moi. Il ne dit rien pendant un long moment, son regard parcourant mon visage, puis l’écran, puis le dossier ouvert sur mon bureau.
— Votre rapport ? demande-t-il finalement, sa voix redevenue neutre, professionnelle.
— Il sera dans votre boîte mail à midi, monsieur.
Il hoche lentement la tête. Son regard se fait plus intense, plus personnel.
— Rabis a un tempérament… passionné. Il peut être difficile à gérer. Si jamais il vous importune, vous venez me le dire. Personnellement.
L’offre est enveloppée d’acier. Ce n’est pas une protection, c’est une revendication. Il me dit que je lui appartiens, que tout conflit avec son fils doit passer par lui. Que je suis un enjeu dans leur guerre privée.
— Je suis capable de gérer les situations difficiles, monsieur, je réponds, soutenant son regard. C’est pour ça que vous m’avez engagée, non ?
Un sourcil de Néron Valesco se lève, presque imperceptiblement. Une lueur, peut-être d’approbation, peut-être d’amusement, traverse son regard d’acier.
— En effet, mademoiselle Derval. C’est exactement pour ça.
Il tourne les talons et quitte l’open space, laissant un silence lourd derrière lui.
Je me retourne vers mon écran, les doigts tremblant légèrement au-dessus du clavier. Je respire un coup. Je les ai vus, tous les deux. Le faucon et le vautour. L’un veut me dompter, l’autre veut me dévorer.
Je regarde par la baie vitrée. La ville s’étale à mes pieds, un jeu d’échecs géant. Je viens de placer mon premier pion. Mais je réalise soudain, avec une clarté effrayante, que je ne suis pas seulement un joueur dans ce jeu.
Je suis aussi le prix.
NéronLe refus de Rabis reste suspendu dans l'air du bureau, une particule toxique que je ne peux ni absorber ni expulser. Les murs en verre ne reflètent plus que mon propre visage, pâli par la lumière froide des écrans boursiers. Pour la première fois, ce reflet me semble étranger. Un stratège sans stratégie. Un architecte dont la plus belle construction — son héritier — se dresse soudain en ruine volontaire, magnifique et irrécupérable.Il a choisi les cendres.Cette pensée tourne en boucle, inepte, illogique. On ne choisit pas les cendres. On fuit l'incendie, ou on le déclare. On ne s'installe pas dans les débris fumants pour y bâtir une cabane.Et pourtant, c'est ce qu'il fait.Avec elle.Angèle Derval. Je revois son dossier, ses photos. La froide détermination dans ses yeux le jour de l'entretien. Je l'avais prise pour une ambitieuse ordinaire, affamée mais prévisible. J'avais sous-estimé la fureur froide d'une fille endeuillée. Elle n'a pas voulu séduire le pouvoir. Elle a voulu
NéronLe silence est plus assourdissant que les sirènes de la Bourse. Ce bureau, cette tour de verre et d’acier qui est le prolongement de ma volonté, semble étrangement vide. Vide de sa seule présence qui, malgré tout, l’habitait d’une forme de vie.La nouvelle est arrivée à l’aube, discrète, comme un chuchotement venant gâcher le triomphe. Ils n’ont pas pris les avions. Ils n’ont pas utilisé les comptes. L’appartement à Palermo est resté silencieux. Et l’appartement d’Angèle Derval… n’est pas vide.Mon scénario parfait. La fuite des amants traqués, se croyant libres alors que je tenais tous les fils. Un jeu que j’avais imaginé dans ses moindres détours. Leur rébellion, finalement, cadrée, contrôlée, devenue un divertissement pour moi.Ils ont brûlé les fils.Ils sont restés.Dans les ruines que j’avais moi-même créées. Cette pensée me traverse comme un courant électrique, désagréable, nouveau. Ce n’est pas de la colère. C’est… de l’incompréhension. Un mouvement que je n’avais pas an
Angèle J’ouvre les yeux. Il est sérieux.– Il s’attend à ce que nous partions. C’est son scénario. La fuite romantique des amants maudits, recommençant sur les ruines. Il se délecterait de cette idée. De nous contrôler jusqu’au dénouement.Il se lève, me tend la main. Je la prends. Il me relève. Mes jambes sont faibles, mais elles me portent.– Qu’est-ce qu’on fait, alors ?Rabis regarde autour de lui, son regard balayant le saccage. Il semble chercher quelque chose. Puis ses yeux se posent sur la cheminée, vide, propre.– On prend les vraies ruines. Pas celles qu’il nous donne. Pas un appartement à Buenos Aires. On prend celles-ci. Ici. Maintenant.Il marche vers la cheminée, s’accroupit. Il gratte le fond avec ses ongles. Une petite trappe en bois, presque invisible, s’ouvre. Un ancien conduit de cheminée condamné. Il y plonge la main, en sort un vieux coffret en fer rouillé que je n’avais jamais vu.– Qu’est-ce que c’est ?– Les seules choses que mon père n’a jamais pu contrôler.
Angèle Un bruit derrière moi me fait sursauter. Rabis est dans l’encadrement de la porte, pâle, les yeux écarquillés en prenant la mesure du désastre. Il n’est pas resté dans la voiture. Il est venu.– Putain, il souffle, la voix rauque.Il entre, referme la porte derrière lui. Ses pas sont lents, prudents, comme s’il marchait dans une chapelle profanée. Il s’accroupit près de moi, sa main se pose sur mon épaule. Le contact est brûlant à travers le tissu fin de ma robe.– Il est venu ici, je dis, sans reconnaître ma propre voix. Plate. Éteinte.– Ou il a envoyé quelqu’un.– Non. C’est lui. Je le sens.Rabis prend le post-it, le lit. Sa mâchoire se tend. Je vois les muscles saillir sous sa peau. Une colère familière, saine, brute. Pas encore complexe, pas encore empoisonnée par le doute.– Ce n’est qu’un jeu, Angèle. Un dernier coup. Il veut te briser. Te montrer qu’il contrôle tout, jusqu’à la fin.– Il a réussi, je murmure en désignant les dossiers noircis. Tout ce que j’avais. Tout
AngèleLa voiture s’arrête devant l’immeuble que je n’ai pas revu depuis trois jours. Depuis avant. Depuis que je suis entrée dans cette guerre sans savoir que je n’en sortirais pas la même. Le chauffeur, un homme silencieux engagé par Néron lui-même pour cette ultime course, hoche simplement la tête quand je le remercie. Il ne demande rien. Il ne regarde pas Rabis, assis à mes côtés, qui contemple le pare-brise d’un air lointain, l’enveloppe de notre nouvelle vie serrée dans sa main.– Je dois y aller, je dis, la voix plus ferme que je ne le sens. Prendre quelques affaires.Rabis tourne enfin la tête vers moi. Ses yeux, si féroces dans la salle des marchés, sont maintenant empreints d’une lassitude profonde, d’une confusion qui fait écho à la mienne.– Tu reviens ? La question est simple, mais elle pèse des tonnes. Il ne demande pas « viens-tu avec moi ? ». Il demande « reviens-tu ? ». Comme si mon départ était déjà une certitude, et mon retour un miracle improbable.– Oui. Attends-m
AngèleRabis serre les poings, mais il ne dit rien. Le regard fixe de son père semble le transpercer.– Alors c’est tout ? je finis par demander. Vous nous avez manipulés, trompés, joué avec nous… pour nous révéler cette… vérité ?Néron secoue lentement la tête.– Non. Je vous ai préparés.Il retourne à la baie vitrée, contemple la ville une dernière fois.– L’effondrement que vous avez vu sur les écrans n’était qu’un prélude. Dans vingt minutes, Valesco Enterprises déclarera faillite. Tous nos actifs seront gelés. L’empire que j’ai bâti s’effondrera, emportant avec lui des milliards, des carrières, des vies.Il se retourne, et son sourire est presque apaisé.– Mais vous deux, vous serez libres. Libres de mon héritage. Libres de ma folie. Libres de recommencer, si vous en avez le courage.– Pourquoi feriez-vous ça ? s’enquiert Rabis, méfiant.– Parce qu’après quarante ans à bâtir cet empire, j’ai compris une chose : on ne possède rien. On est seulement des gardiens temporaires. Et mon







