Se connecterEléna
La lumière de l’aube n’est pas douce. Elle est chirurgicale. Elle coupe net l’obscurité de l’atelier, révélant les stigmates de la nuit : les verres sales, les cendriers débordants, les taches de vin sur le parquet. L’odeur du tabac froid se mêle à celle, persistante, de l’huile et de la térébenthine.
Antoine est parti il y a deux heures. Il a essayé de rester, avec ses mains avides et ses théories creuses sur le « désir comme performance ». Je l’ai mis à la porte sans un mot. Il était une distraction. Une erreur de casting dans le drame qui se noue.
Maintenant, il n’y a plus que le silence, et cette image qui tourne en boucle derrière mes paupières.
Camille, dans l’embrasure de la porte, tirée entre deux pôles. Son mari, l’architecte aux mains propres, avec sa colère froide qui sentait la peur. Et moi. Ses yeux, quand ils ont croisé les miens avant de partir… Ce n’était pas de la honte. C’était de la terreur. La terreur sacrée de quelqu’un qui vient de voir l’abîme en soi pour la première fois.
C’était parfait.
Je me lève, les muscles raidis par la nuit passée assise à ce tabouret, à regarder l’espace qu’elle avait occupé. Je vais à la grande toile que j’ai commencée hier, avant le vernissage, avant elle. Une composition abstraite de gris et de bleus froids. Une étude sur la retenue.
C’est de la merde.
Je saisis un gros pinceau plat, je le trempe sans réfléchir dans le pot de rouge carmin , cette couleur de sang artériel, de vie qui jaillit. D’un geste large, violent, je balafre la toile. Une diagonale brutale, épaisse, qui lacère les gris sages.
Meilleur.
Mais ce n’est pas assez. Le rouge seul crie, mais il crie dans le vide. Il lui manque un contrepoint. Une vibration.
Sans réfléchir, mes doigts se dirigent vers le tube de blanc de titane. Pas le blanc pur. Un blanc cassé, chaud, qui ressemble à la peau à la lueur des bougies. Au creux d’une épaule. Je charge un pinceau plus fin, et au cœur du rouge, j’esquisse une forme. Ce n’est pas conscient d’abord. C’est juste une courbe, une ligne de fuite, une fragilité qui émerge de la violence.
C’est l’arc de son cou quand elle a baissé la tête, honteuse, dans l’atelier.
C’est la courbe de son dos sous la robe de soie,quand elle est partie.
C’est le tremblement de sa main sur le verre de vin.
Je recule. La toile crie maintenant. Le rouge et le blanc s’affrontent, s’épousent, se dévorent. La retenue est massacrée. Quelque chose est né. Quelque chose de douloureux et de vrai.
C’est à ce moment-là que mon téléphone vibre.
Ce n’est pas un appel. Un message. Un seul mot, d’un numéro inconnu, mais que je reconnais instinctivement. Le même qu’hier soir, quand j’ai discrètement noté celui sur lequel « l’architecte » l’avait appelée.
Camille.
Le mot est : « Pourquoi ? »
Un souffle coupé. Une question jetée dans le vide à cinq heures du matin. Le premier aveu. Elle n’a pas dormi. Elle est dans son lit parfait, à côté de son homme parfait, et son esprit est ici, dans la souillure de mon atelier.
Un sourire lent étire mes lèvres. C’est un sourire de prédateur, de créateur. Le même. Je ne réponds pas. Pas tout de suite. Laisser la question fermenter. Laisser le poison agir.
Je pose le pinceau. Je me verse un verre d’eau. Je la regarde, la toile. Je l’appelle déjà, dans ma tête : « L’Éveil ». Ou peut-être « La Fissure ».
Mon téléphone vibre à nouveau. Un autre message.
« Je ne comprends pas ce qui m’arrive. »
Bingo. La confusion. Le terrain le plus fertile. Je peux presque sentir sa chaleur, son désarroi à travers l’écran. Elle cherche un sens, une catégorie. « Suis-je lesbienne ? Suis-je folle ? » Elle ne trouvera pas. Pas dans ses livres, pas dans sa musique rangée, sûrement pas dans les bras de son architecte.
C’est moi qui détiens les clés de son propre labyrinthe. Et je n’ai pas l’intention de les lui donner. Je vais juste l’y enfermer avec moi.
Je prends le téléphone. Je réponds, enfin. Pas par un texte. Par une image. Je prends en photo la toile naissante, le rouge et le blanc enlacés dans un combat voluptueux. Je l’envoie.
Aucune légende. Aucune explication.
LéoLa chambre d’hôtel sent le renfermé et le désinfectant. Un espace neutre, mort, sans mémoire. C’est ce qu’il me faut.Mais je ne trouve pas le sommeil.Je suis allongé sur le dos, à fixer le plafond strié de faibles lueurs oranges provenant de la rue. Le whisky tourne dans mon crâne, lourd et chaud, mais il n’endort rien. Il attise. Les images reviennent, en rafale, sans logique.Son rire en coin.Le goût de ses lèvres un matin d’été.La façon dont elle fronçait le nez en concentrant sur un gâteau.Et puis, l’autre image. Celle que je n’ai jamais vue, mais que mon esprit fabrique avec une cruauté de dentiste. Eléna. Ses mains sur elle. Ses lèvres. Des murmures dans l’obscurité. Camille, abandonnée, livrant des cris que je ne lui ai jamais connus.Je m’assois d’un coup, le souffle court. La sueur me colle le t-shirt au dos. La colère est partie. Elle s’est vidée dans la marche, dans l’alcool. Maintenant, c’est ça. La douleur pure. Un trou noir au milieu de la poitrine. Un vide qui
CamilleLa douche coule depuis dix minutes, brûlante, et pourtant je grelotte. Je suis assise par terre, la tête contre le carrelage froid, l’eau me frappant le dos jusqu’à le rendre rouge. Ça ne lave rien. Rien ne lavera jamais ça.Le choc est passé. Le choc de la rupture, de la porte claquée, de son visage dévasté. Maintenant, il ne reste que la conscience. Une conscience aiguë, tranchante comme du verre pilé. J’ai fait ça. Moi. J’ai détruit la seule chose stable, saine, bonne de ma vie. Pour quoi ?La porte de la salle de bains s’ouvre. Un courant d’air froid sur mes chevilles.— Camille ? Tu es là depuis longtemps. Tu vas te faire mal.La voix d’Eléna est douce, inquiète. Trop douce. Cette douceur même est un reproche. Elle est ce pour quoi j’ai tout perdu.Je n’ouvre pas les yeux.— Laisse-moi.— Non. Tu ne vas pas bien.J’entends le bruit du rideau de douche qu’on tire. Elle s’accroupit. Je la sens, même à travers la vapeur. Sa présence est comme un aimant, un champ de gravité q
LéoLa jalousie, alors, se mêle à la colère. Une jalousie viscérale, toxique. Je jalouse Eléna. Je jalouse ce qu’elle a vu. Ce qu’elle a touché. Les cris qu’elle a arrachés à Camille. Des cris que moi, je ne lui ai jamais arrachés. Notre amour à nous était doux, chaleureux, sécurisant. Apparemment, c’était ennuyeux. Apparemment, il lui fallait de la « violence », de la « souillure », pour se sentir exister.Est-ce que tout était faux ? Tous ces « Je t’aime » murmurés le soir ? Ces projets d’enfants qu’on évoquait à demi-mot ? Ces rires dans la cuisine ? Était-ce juste un rôle qu’elle jouait, en attendant que quelque chose de plus excitant se présente ?Mon téléphone vibre sur la table. Je sursaute. Un flash d’espoir idiot, immédiat : c’est elle. Elle revient. Elle supplie.Ce n’est pas elle. C’est un collègue. Une notification quelconque. Je prends le téléphone, et l’envie me prend de le lancer à travers la pièce. De tout casser. De mettre cet appartement parfait en pièces, comme elle
LéoLa porte s’est refermée. Un clic à peine audible, mais dans le silence monstrueux de l’appartement, ça a sonné comme le verrou d’un tombeau. Le tombeau de nous.Je n’ai pas bougé. Je regarde par la fenêtre, mais je ne vois rien. La rue, les voitures, les lumières des autres appartements… tout est devenu une toile floue, sans consistance. La seule chose réelle, la seule chose vraie, c’est le film qui se joue en boucle dans ma tête. Un film atroce, en haute définition, alimenté par ses mots à elle, par ses sanglots, par la confession hideuse qui vient de souiller l’air de notre salon.Je la vois. Chez elle. Dans cet atelier de misère que je n’ai jamais vu mais que j’imagine parfaitement : désordre bohème, odeurs fortes, prétention artistique. Je la vois, ma Camille, ma Camille, laisser cette femme… cette Eléna… lui mettre de la peinture sur les mains. Sur le visage. Comme un rituel. Une marque de propriété.Puis l’embrasser.Le premier coup de poing, intérieur, me frappe en plein st
CamilleLe nom d’Eléna, dans ma bouche, sur mes lèvres qu’elle a touchées, est une dernière profanation. Je m’effondre. Littéralement. Mes jambes cèdent et je tombe à genoux sur le sol, le corps secoué de tremblements incontrôlables. Je me courbe en avant, les bras en croix autour de mon torse comme pour contenir l’explosion.— Je suis désolée… Je suis désolée… Léo, je suis tellement désolée… répété-je, encore et encore, comme une prière macabre et inutile. Les mots « désolée » sont ridicules, dérisoires face à l’immensité de ce que j’ai fait.Le silence qui suit mon avalanche est le plus terrible de tous. Il dure une éternité. Je l’entends se lever. Ses pas lents sur le parquet. Il s’approche. Il s’arrête à quelques centimètres de moi. Je ne peux pas lever la tête. Je vois ses chaussures. Les chaussures qu’il lace chaque matin.— Tu l’as embrassée.Ce n’est pas une question. C’est une constatation glaçante.— Oui.— Elle t’a… elle a fait l’amour.La façon dont il dit « fait l’amour »
CamilleJe suis restée une éternité dans l’entrée, pétrifiée, écoutant le silence pesant qui venait du salon. Ce n’était pas un silence vide. C’était un silence plein. Plein de questions sans réponse, de images qui devaient défiler sous son crâne à lui, de l’effondrement de tout ce en quoi il croyait. De tout ce en quoi nous croyions.La force qui me maintenait debout, cette rigidité de honte, a cédé d’un coup. Mes genoux ont fléchi. Je me suis affalée lentement contre la porte, le dos glissant le long du bois jusqu’à ce que je sois assise sur le sol froid de l’entrée. Les larmes ne venaient plus. J’étais au-delà des larmes. Dans un désert aride où ne subsistait que la conscience aiguë, insoutenable, de la dévastation que j’avais semée.De l’autre côté du mur, il était seul. Avec sa découverte. Avec sa douleur. Et je le laissais seul. Comme une lâche. Comme la traîtresse que j’étais.Cette pensée a fini par me mettre en mouvement. Une pulsion sourde, désespérée. Je ne pouvais pas le l







