LOGIN(Point de vue de Jordan)---Deux jours après sa conversation avec Rosa, Jordan n'avait toujours pas adressé la parole à Celeste. Non par évitement calculé – il était passé maître dans l'art de la confrontation – mais parce qu'il ne savait pas quoi lui dire.Lui reprocher d'avoir frappé Imelda ? C'était ce qu'il faisait lui-même, d'une manière différente, depuis des mois. Lui reprocher d'avoir publié le journal intime ? Il avait fait pire. Il l'avait épousée pour la détruire. Il l'avait prise brutalement le soir de leurs noces. Il l'avait ignorée, humiliée, brisée. De quel droit condamnerait-il Celeste pour avoir simplement... continué le travail ?Et pourtant, chaque fois qu'il croisait Imelda dans un couloir, chaque fois qu'il voyait ce poignet nu et ce regard vide, quelque chose se tordait en lui. De la colère. Du regret. De la honte. Des émotions qu'il avait passé sa vie à réprimer et qui revenaient maintenant, obstinées, refusant de se laisser enterrer.Elle avait changé de chamb
(Point de vue de Jordan)---Jordan Taylor n'était pas homme à laisser des questions sans réponses.Le lendemain de son retour, il convoqua les employés un par un dans son bureau. C'était une méthode qu'il connaissait bien : isoler, interroger, comparer les versions. Il l'avait fait des dizaines de fois avec des concurrents, des partenaires, des subordonnés. Il n'avait jamais pensé devoir le faire dans sa propre maison.Le chauffeur fut le premier. Un homme massif, d'une quarantaine d'années, qui travaillait pour la famille Taylor depuis plus de dix ans. Il se tenait debout devant le bureau, les mains croisées, le regard fuyant.« Que s'est-il passé pendant mon absence ? » demanda Jordan sans préambule.« Rien de particulier, monsieur. »« Le visage de ma femme porte des marques. »Le chauffeur ne répondit pas. Ses mâchoires se crispèrent imperceptiblement.« Je vais te poser une question simple, » reprit Jordan d'une voix glaciale. « Qui l'a frappée ? »« Je ne sais pas, monsieur. »
(Point de vue de Jordan)---Jordan Taylor rentra le dixième jour, tard dans la soirée.Le voyage d'affaires avait été productif. Les contrats étaient signés, les alliances consolidées, les indicateurs au vert. Il aurait dû être satisfait. Il l'était, techniquement. Mais pendant tout le trajet du retour, une sourde inquiétude lui avait noué l'estomac sans qu'il sache pourquoi.Il ne s'était pas demandé comment elle allait. Il ne se posait jamais ce genre de questions. Elle était un pion, un instrument, une variable dans l'équation de sa vengeance. On ne s'inquiétait pas pour un pion.Pourtant, quand la voiture s'arrêta devant le penthouse, il sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.Il monta directement. Il faisait nuit. Le salon était éteint, la cuisine silencieuse. Rosa avait terminé son service. Madame Delacroix était dans ses quartiers. Seule une lampe était restée allumée dans le couloir menant aux chambres.Il posa sa valise, se servit un whisky, et s'apprêtait à gagner
(Point de vue d'Imelda)---Les jours qui suivirent furent un brouillard blanc.Imelda ne parlait plus. Elle répondait par monosyllabes quand on s'adressait à elle, hochait la tête, secouait la tête, exécutait les gestes mécaniques de la survie. Rosa continuait d'apporter ses plateaux. Madame Delacroix continuait de lui jeter des regards glacés. Les autres employés passaient autour d'elle comme on contourne un meuble encombrant, sans la voir, sans lui parler.Celeste, elle, continuait son jeu. Les piques au petit-déjeuner. Les sourires mielleux devant témoins. Les remarques à voix basse quand personne n'écoutait. Mais Imelda ne réagissait plus. Elle avait dépassé la colère. Elle avait dépassé la tristesse. Elle flottait dans un entre-deux cotonneux, une zone grise où plus rien ne pouvait l'atteindre.Elle touchait son bracelet en cuir machinalement, comme on respire. La perle sombre était usée par des années de ce geste. Elle ne savait plus ce qu'elle y cherchait. Son père ? Une prote
(Point de vue d'Imelda)---Le cinquième jour, Celeste entra dans le salon avec son téléphone à la main et un sourire étrange aux lèvres.Imelda était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux. Elle ne lisait pas vraiment – elle fixait les pages sans les voir, perdue dans ce brouillard intérieur qui était devenu son état normal. La présence de Celeste dans la pièce était une intrusion qu'elle avait appris à ignorer, comme on ignore le bruit d'une circulation lointaine.Mais ce matin-là, quelque chose était différent.Celeste s'assit sur le canapé en face d'elle, croisa les jambes, et posa son téléphone sur l'accoudoir. Elle ne dit rien. Elle se contenta de regarder Imelda avec ce sourire – ce sourire qui n'était pas vraiment un sourire, mais une promesse de cruauté.Puis elle éclata de rire.Un rire léger, cristallin, parfaitement étudié. Elle tenait son téléphone devant elle, les yeux rivés sur l'écran, et riait comme si elle venait de lire la chose la plus drôle du m
(Point de vue d'Imelda)---Jordan partit un mardi matin.Imelda l'apprit par Madame Delacroix, qui frappa à la porte de la chambre conjugale à huit heures précises. Pas de plateau ce matin-là – le rituel du contraceptif était suspendu pendant l'absence de Monsieur. Juste une information, délivrée de cette voix neutre qui ne trahissait jamais rien.« Monsieur Taylor est parti pour un déplacement professionnel. Il sera absent une dizaine de jours. »Imelda hocha la tête, le visage impassible. Mais à l'intérieur, quelque chose se contracta. Une peur sourde, irraisonnée. Jordan n'était pas un mari aimant. Jordan était son bourreau. Mais tant qu'il était là, Celeste portait un masque. Tant qu'il était là, il y avait des limites tacites à ce que quiconque pouvait lui infliger.Maintenant, il n'était plus là.Et Celeste n'avait plus personne devant qui jouer la comédie.---Le premier jour, ce fut presque imperceptible.Celeste descendit pour le petit-déjeuner, élégante dans un chemisier de







