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Chapitre 1 :
POV : Ayana Mensah
Les gens disent toujours que le bonheur est une question de perspective. Que c'est une construction mentale, un choix conscient, une architecture de l'esprit.
Moi, je construisais des buildings.
Et ce matin-là, debout dans mon cabinet d'architecture situé au cœur du quartier des affaires de Cotonou, je contemplais l'empire que j'avais bâti de mes mains. Littéralement. Pierre par pierre. Contrat par contrat. Nuit blanche après nuit blanche.
Le soleil de fin d'après-midi filtrait à travers les immenses baies vitrées, projetant des ombres géométriques sur les plans architecturaux étalés devant moi. Mon empire. Mon royaume. Ma revanche sur un monde qui m'avait dit qu'une orpheline de douze ans ne deviendrait jamais rien.
–« Mademoiselle Mensah ? »
La voix de ma secrétaire, Estelle, me tira de ma rêverie. Elle se tenait dans l'encadrement de la porte, un sourire complice aux lèvres, tenant une enveloppe crème qui sentait l'argent et les opportunités.
–« Le contrat Bakayoko vient d'être signé. »
Je sentis une vague de satisfaction pure m'envahir. Le contrat Bakayoko. Trois mois de négociations acharnées. Un complexe commercial de vingt étages qui allait redéfinir le skyline de la ville. Mon plus gros projet à ce jour.
À vingt-sept ans, j'étais l'architecte d'intérieur la plus demandée du pays.
Pas mal pour une fille qui avait grandi dans un orphelinat miteux de Akpakpa, où les rêves mouraient avant même d'avoir eu la chance de naître.
–« Parfait, » dis-je en prenant l'enveloppe, mes doigts effleurant le papier luxueux.
– « Prévois une réunion avec l'équipe pour lundi. Nous commençons les esquisses préliminaires. »
Estelle hocha la tête et s'apprêtait à partir quand mon téléphone vibra sur le bureau. L'écran s'illumina.
"Mathias "
Mon cœur fit ce petit bond stupide qu'il faisait toujours quand je voyais son nom. Même après six ans. Même après mille « je t'aime ». Même à trois jours de notre mariage.
Peut-être surtout à trois jours de notre mariage.
–« Tu peux y aller, Estelle. Merci. »
Elle sortit avec un clin d'œil complice, refermant doucement la porte derrière elle. Je décrochai.
–« Salut, toi. »
La voix de Mathias était ce mélange parfait de professionnel et d'intime qu'il avait perfectionné au fil des années. Mathias Akinlabi. Mon fiancé. Mon partenaire. L'homme avec qui j'allais passer le reste de ma vie.
–« Salut, mon cœur. » Sa voix était chaude, réconfortante.
–« Comment s'est passée ta journée ? »
–« Incroyable. Le contrat Bakayoko est dans la poche. »
–« Bien sûr qu'il l'est. Tu es brillante. » Il marqua une pause.
–« Écoute, je voulais te prévenir : je ne pourrai pas passer ce soir. Un truc de dernière minute au bureau. Tu sais comment c'est. »
Je sentis une légère déception, mais elle s'évapora rapidement. Mathias était consultant financier, toujours débordé, toujours en train de jongler avec dix dossiers à la fois. C'était l'une des choses que j'aimais chez lui : son ambition égalait la mienne.
–« Pas de problème. De toute façon, j'ai les derniers ajustements pour ma robe demain matin. Lola vient me chercher à neuf heures. »
–« Lola. » Il y avait quelque chose dans sa voix. Une hésitation imperceptible.
– « C'est bien. Vous deux, vous êtes... proches. »
–« Elle est ma meilleure amie depuis quinze ans, Mathias. Elle est comme ma sœur. »
–« Je sais, je sais. » Il rit, mais le son sonnait légèrement creux.
–« Bon, je dois y aller. Je t'aime, Ayana. »
–« Je t'aime aussi. »
Je raccrochai, un sourire flottant sur mes lèvres.
Dans trois jours, je deviendrais Madame Akinlabi.
Dans trois jours, j'aurais enfin la famille que j'avais toujours désirée. Dans trois jours, ma vie serait parfaite.
Dix-huit heures plus tard, je fixais les échantillons de dentelle ivoire étalés sur la table de ma créatrice de robes, Madame Kouassi, une femme ivoirienne élégante qui avait conçu des robes pour la moitié de l'élite ouest-africaine.
–« Celui-ci, » dit Lola en pointant un tissu délicat orné de perles.
–« Définitivement celui-ci. Il te rendra absolument éblouissante. »
Je regardai mon amie, ma sœur de cœur et je me sentis submergée par une vague de gratitude. Lola Mensah. Nous avions le même nom de famille par pure coïncidence, mais nous aurions pu être vraiment sœurs. Orphelines toutes les deux. Survivantes toutes les deux. Nous nous étions trouvées dans cet orphelinat glacial il y a quinze ans, deux filles brisées qui s'étaient promises de conquérir le monde ensemble.
Et nous l'avions fait.
Lola était devenue photographe de mode, voyageant à travers l'Afrique, capturant la beauté là où d'autres ne voyaient que la misère. Moi, j'avais construit des empires de verre et d'acier.
–« Tu as raison, » souris-je.
– « C'est parfait. »
Madame Kouassi hocha la tête avec satisfaction.
–« Je ferai les ajustements finaux. Vous pourrez récupérer la robe après-demain. Le jour avant le mariage. »
Le jour avant le mariage.
Les mots résonnèrent dans ma poitrine comme une promesse, comme une prière exaucée.
–« Ayana, » dit Lola alors que nous sortions de la boutique, la chaleur de Cotonou nous enveloppant comme une couverture humide.
–« Tu mérites tout ce bonheur. Tu le sais, n'est-ce pas ? »
Je la regardai, surprise par l'intensité dans sa voix.
–« Pourquoi tu dis ça ? »
Elle détourna le regard, fixant la circulation chaotique de la rue.
–« Parce que... tu as traversé tellement de choses. L'orphelinat. Construire ton cabinet de zéro. Te battre contre tous ces hommes qui pensaient qu'une femme ne pouvait pas réussir dans ce domaine. » Elle se tourna vers moi, ses yeux brillants.
–« Tu mérites un homme qui t'aime comme Mathias t'aime. »
Quelque chose dans son ton me mit mal à l'aise. Comme si elle essayait de se convaincre elle-même.
–« Lola, tout va bien ? »
–« Oui, oui. » Elle sourit, mais le sourire n'atteignit pas ses yeux.
–« Je suis juste émotive. Ma meilleure amie se marie. C'est... c'est énorme. »
Je la pris dans mes bras, sentant sa minceur sous mes mains. Elle avait perdu du poids récemment. Le stress du travail, avait-elle dit.
–« Tu es ma demoiselle d'honneur. Tu es ma famille. Je ne pourrais pas faire ça sans toi. »
Elle se raidit légèrement dans mes bras, puis me serra plus fort.
–« Je sais. »
Nous nous séparâmes et je consultai ma montre. Dix-sept heures. Mathias avait dit qu'il ne serait pas là ce soir, mais j'avais pensé passer chez nous pour finaliser quelques détails pour la cérémonie.
Notre appartement. L'espace que nous avions transformé ensemble en foyer.
–« Je vais rentrer. Quelques derniers détails à régler. »
–« Tu veux que je vienne avec toi ? » demanda Lola, trop rapidement.
–« Non, ça va. Repose-toi. Tu as l'air épuisée. »
Quelque chose passa sur son visage. Du soulagement ? De la panique ?
Mais avant que je puisse analyser, elle avait déjà attrapé un taxi et disparu dans le trafic.
L'appartement était situé dans un immeuble moderne du quartier Haie Vive, avec vue sur la lagune. Je l'avais entièrement rénové moi-même, mon premier grand projet personnel. Chaque couleur, chaque meuble, chaque détail avait été choisi avec amour.
Notre nid. Notre futur.
J'insérai la clé dans la serrure, poussai la porte.
L'appartement était plongé dans la pénombre. Étrange. Mathias laissait toujours des lumières allumées quand il sortait.
–« Mathias ? »
Silence.
Peut-être qu'il n'était jamais passé ce matin. Peut-être qu'il était allé directement au bureau.
Je posai mon sac sur la console de l'entrée, enlevai mes talons. Mes pieds nus s'enfoncèrent dans le tapis moelleux que j'avais fait venir de Turquie.
C'est alors que je l'entendis.
Un son. Un gémissement.
Faible. Presque imperceptible.
Venant de notre chambre.
119 joursPOV : Ayana — Chantier du complexe hôtelier, 10h00Le chantier vibrait sous le soleil, et c'était la première fois depuis des jours que je sentais autre chose que le vide. L'odeur du béton frais et de la poussière m'a frappée dès que je suis descendue de voiture. Une odeur âcre, vivante. Mon chantier. Il avait continué sans moi.Les grues tournaient dans le ciel blanc. Les ouvriers s'affairaient sur les coffrages du septième étage. La structure se dressait, massive, exactement comme je l'avais dessinée. Le chef de chantier m'a aperçue et s'est approché, un sourire large.— Madame Akinlabi ! On a reçu les poutrelles hier. Conformes. On attaque la façade vitrée la semaine prochaine, avec une semaine d'avance.— Une semaine d'avance ? Comment c'est possible ?— Votre mari vient tous les jours. Il connaît le dossier aussi bien que moi.Je me suis tournée vers Mathias. Il se tenait à l'écart, les bras croisés, les yeux levés vers le bâtiment. Il ne me rega
120 joursPOV : Ayana — Appartement de Zongo, 09h00Le soleil entrait par la fenêtre ouverte, et pour la première fois depuis des jours, je le remarquai. Les oiseaux chantaient dans le manguier de la cour, la rue s'animait doucement, et le monde continuait de tourner malgré tout. Je m'étais levée avant que Mathias n'arrive, j'avais pris une douche, noué un foulard autour de mes cheveux, préparé du café. Rien d'extraordinaire, mais c'était déjà énorme.Il frappa à la porte à neuf heures précises, comme chaque matin depuis près d'une semaine. Je lui ouvris avant qu'il n'ait à insister.— Tu es debout, dit-il, surpris.— J'ai dormi un peu.— C'est bien. Très bien.Il portait une chemise légère, les manches déjà retroussées, et son sourire était discret mais présent. Il tenait un sac de viennoiseries qu'il posa sur la table, et nous prîmes le petit-déjeuner ensemble, face à face, dans le silence paisible de ceux qui n'ont plus besoin de meubler chaque seconde.— Ce soir, dit-il
122 joursPOV : Ayana — Appartement de Zongo, 08h00Quatre jours s'étaient écoulés depuis que Mathias revenait chaque matin, forcé ma porte, sans réponse.Le téléphone vibra sur la table basse, et je ne répondis pas.Il vibra une deuxième fois, puis une troisième, et chaque vibration me traversait comme une décharge électrique. Je restai recroquevillée sur le canapé, les genoux remontés contre la poitrine, les yeux fixés sur le mur blanc. Je n'avais pas mangé depuis la veille. Je n'avais pas dormi non plus, pas vraiment, juste des fragments de sommeil entrecoupés de cauchemars où je voyais le visage d'Adrien me regarder sans me reconnaître.Les messages s'accumulaient. Mathias. « Tu veux que je passe ? » « Ayana, réponds-moi. » « Je m'inquiète. » Je les lus sans y répondre, les doigts paralysés au-dessus de l'écran. Je n'avais pas la force de parler. Je n'avais la force de rien. Le monde s'était réduit à ce canapé, à ce mur blanc, à cette douleur sourde qui pulsait dans ma poitrin
126 joursPOV : Ayana — Appartement de Zongo, 07h00Je n'avais pas dormi.Le canapé était devenu un refuge inconfortable, les coussins trop mous, la couverture trop fine. Je m'étais relevée trois fois dans la nuit pour boire de l'eau, marcher jusqu'à la fenêtre, regarder la rue vide, puis retourner m'allonger sans trouver le sommeil. Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais le visage d'Adrien derrière cette porte, ses yeux gris qui me regardaient sans me reconnaître, sa voix calme qui disait « vous devez me confondre avec quelqu'un ». Et la femme à côté de lui, sa main sur son épaule, cette intimité qui m'avait transpercée comme une lame.Au matin, je me traînai jusqu'à la cuisine, préparai du café sans y penser, et m'assis à la table avec la tasse fumante entre les mains. La lumière du jour naissant entrait par la fenêtre, grise et pâle, et je la regardais sans la voir.Il fallait que je comprenne. Sophie m'avait dit qu'Adrien était à Montréal. L'homme que j'avais vu h
POV : Ayana — Sur un banc, avenue Delafosse, 19h45Je marchais sans savoir où j'allais.Les rues de Cotonou s'étiraient devant moi, indifférentes, et mes talons claquaient sur le pavé avec un bruit trop régulier, trop mécanique. La photo de Lola dansait encore devant mes yeux : le visage d'Adrien penché vers cette femme, la main posée sur la sienne, cette intimité qui crevait l'écran.Je m'arrêtai devant un banc public, près de l'arrêt de taxi, et m'assis lourdement. Respirer. Il fallait respirer. Mais l'air entrait mal, comme si ma gorge s'était refermée, comme si la trahison que je redoutais était déjà en train de m'étouffer.Je sortis mon téléphone, cherchai le numéro de Sophie. Mes doigts tremblaient.— Allô, Ayana ? Tu m'appelles tard, tout va bien ?— Sophie. Je voulais juste prendre des nouvelles d'Adrien. Comment il va ? Il est toujours à Montréal ?— Oui, bien sûr. Il est à Montréal, à l'Institut de Cardiologie. Il va bien, il travaille beaucoup, tu sais comment il est. Pourq
127 joursPOV : Lola — Appartement, 14h00La réponse de Mathias arriva alors que je rentrais chez moi, le dos douloureux et les chevilles gonflées par la chaleur de l'après-midi. « Merci. Je m'en occupe. » Rien de plus, pas de question, pas d'émotion, juste un accusé de réception sec comme une porte qu'on ferme. J'aurais dû être soulagée qu'il prenne le relais, mais je ne l'étais pas. Quelque chose dans ce laconisme m'inquiétait.Je m'assis lourdement sur le canapé, les jambes étendues devant moi, et je posai une main sur mon ventre. La petite bougea doucement sous mes côtes, un coup de pied léger qui me rappela qu'elle était là, bien vivante, et qu'elle ressentait tout ce que je ressentais. Dehors, le soleil tapait fort sur les toits de Cotonou, et la chaleur entrait par la fenêtre ouverte, lourde et moite, chargée d'odeurs de poussière et de fleurs fanées.Qu'avais-je fait, au juste ? J'avais envoyé une photo volée à un homme qui cherchait à reconquérir la seule
160 joursPOV : Mathias — Route de Kota, 06h30Je passai la prendre avant l'aube. Elle m'attendait sur le trottoir, un sac à dos léger, des chaussures de marche, les cheveux protégés par un foulard noué serré. Elle avait préparé du café dans une thermos et m'en tendit u
POV : Mathias — Appartement d'Ayana, 16h00Je m'étais garé devant l'immeuble de Zongo sans lui envoyer de message. La proposition que j'avais à lui faire ne tenait pas dans un texto. Il fallait qu'elle me voie, qu'elle lise sur mon visage que ce n'était pas une stratégie, pas un dîner imposé par le
164 joursPOV : Mathias — Siège du projet Koné, 08h00La salle de réunion était un capharnaüm ordonné. Des plans étalés sur trois tables, des échantillons de matériaux empilés contre les murs, des tasses de café froid oubliées un peu partout. L'équipe était arrivée à sept heures,
POV : Ayana — Appartement de Zongo, 07h15Je m'étais levée avant l'aube, le cœur serré dans une poitrine qui ne savait plus si elle avait peur ou si elle était simplement résignée. La lumière était encore grise derrière les rideaux quand j'avais préparé un bol de bouillie de mil chaude, épaisse, su







