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Chapitre 1 — Le regard qui tue
Laura
Le champagne coule à flots dans la salle de bal de l'université. Je navigue entre les corps parfumés, mon plateau en équilibre précaire, le sourire vissé aux lèvres comme on m'a appris à le faire. Les riches philanthropes, les anciens élèves au portefeuille bien garni, les professeurs en quête de financement — ils sont tous là, à rire trop fort, à briller de mille feux sous les lustres en cristal. Et moi, je suis invisible. La boursière. La serveuse. Celle qui nettoiera les verres quand les lumières s'éteindront.
Je déteste cet endroit. Je déteste la façon dont leurs regards me traversent comme si je n'existais pas. Mais j'ai besoin de cet argent. Chaque pourboire me rapproche un peu plus du traitement de maman. Alors je souris. Je sers. Je me tais.
C'est à ce moment-là que je le sens.
Un regard. Pas un regard ordinaire — non, quelque chose de plus lourd, de plus intense. Une pression presque physique sur ma nuque. Je me retourne lentement, mon cœur battant soudain plus vite sans que je comprenne pourquoi.
Il est là.
Adossé à une colonne de marbre, un verre de whisky à la main, il me fixe. Ses yeux sont d'un gris si pâle qu'ils en paraissent presque transparents. Glace. Acier. Hiver. Aucune chaleur, aucune émotion. Juste une intensité qui me cloue sur place. Ses cheveux noirs sont impeccablement coiffés, sa mâchoire carrée semble taillée dans la pierre, et son costume — je ne connais rien aux marques, mais je sais qu'il coûte plus cher que mes études entières — épouse ses épaules larges comme une seconde peau.
Lorenzo Moretti.
Même moi, qui ne lis jamais les journaux économiques, je connais ce nom. Le PDG de Moretti Industries. L'homme le plus riche d'Amérique. Le fantôme que personne n'ose approcher. On raconte qu'il a bâti son empire sur les cendres de son passé, qu'il a écrasé tous ses concurrents sans pitié, qu'il n'a jamais souri en public. On raconte aussi qu'il déteste les femmes depuis la mort mystérieuse de sa fiancée.
Et il me regarde. Moi. Laura Castellano, la fille de rien, la serveuse au tablier taché.
Je devrais détourner les yeux. C'est ce que font les gens normaux face à un prédateur. Mais quelque chose en moi refuse de céder. Peut-être l'orgueil. Peut-être la bêtise. Je soutiens son regard sans ciller, le menton relevé, le plateau tremblant légèrement entre mes doigts.
Une seconde. Deux. Dix.
Le temps s'étire comme du caramel brûlant. Autour de nous, la fête continue, inconsciente de ce duel silencieux. Quelqu'un me bouscule — je sursaute, manque de renverser mes coupes — et quand je relève les yeux, il a disparu.
Je respire enfin. Mes jambes flageolent. Qu'est-ce qui m'a pris ? Pourquoi ai-je fait ça ?
Je ne sais pas encore que ce regard vient de sceller mon destin.
Lorenzo
Je n'aurais jamais dû venir à ce gala.
Les événements mondains me donnent la nausée. Tous ces hypocrites qui me lèchent les bottes en espérant un financement, une faveur, un regard. Tous ces regards avides qui ne voient en moi qu'un portefeuille sur pattes. Je les méprise tous, collectivement et individuellement.
Mais le doyen est un vieil ami de mon père. J'ai fait un don à cette université une somme ridicule, de l'argent de poche et il a insisté pour que je vienne. Alors je suis venu. Je bois mon whisky. Je compte les minutes.
C'est alors que je la vois.
Elle traverse la salle avec un plateau de coupes de champagne, et quelque chose en elle arrête mon regard. Ce n'est pas seulement sa beauté bien qu'elle soit belle, d'une beauté naturelle qui contraste avec les créatures siliconées qui peuplent habituellement ce genre de soirées. Ses cheveux bruns sont attachés en une queue-de-cheval négligée, quelques mèches folles encadrent son visage. Elle ne porte pas de maquillage, ou si peu. Son tablier est taché. Ses chaussures sont usées.
Mais c'est autre chose qui m'attire. Une flamme dans ses yeux. Une dignité silencieuse dans sa façon de se tenir droite malgré l'humilité de sa tâche. Elle n'est pas à sa place ici, et elle le sait, mais elle refuse de s'excuser d'exister.
Je la regarde servir un groupe de femmes couvertes de bijoux. L'une d'elles lui fait une remarque je n'entends pas les mots, mais je vois le mépris sur ses lèvres et la fille ne baisse pas la tête. Elle sourit, un sourire poli mais ferme, et continue son chemin.
Intéressant.
Puis elle se retourne. Nos regards se croisent.
Je m'attends à ce qu'elle détourne les yeux, comme tout le monde. Les gens me craignent c'est ainsi que je les veux, ainsi que je les contrôle. Mais elle ne baisse pas le regard. Ses yeux marron foncé plongent dans les miens avec une intensité qui me prend au dépourvu. Elle ne me regarde pas comme les autres. Il n'y a pas d'avidité dans ses yeux. Pas de peur non plus. Juste... de la défiance.
Qui est cette fille ?
Elle soutient mon regard pendant ce qui semble être une éternité. Je sens quelque chose bouger dans ma poitrine une sensation que je n'ai pas éprouvée depuis des années. Curiosité ? Intérêt ? Je ne sais plus. J'avais enterré tout ça avec Sofia.
Quelqu'un la bouscule. Le moment se brise. Elle détourne les yeux, et je m'éclipse avant qu'elle ne puisse me chercher du regard à nouveau.
Je traverse la salle, ignorant les mains tendues, les sourires obséquieux. Mon assistant Marcus me rejoint près de la sortie.
— Tout va bien, monsieur Moretti ?
Je ne réponds pas tout de suite. Je cherche encore son visage dans la foule.
— La serveuse, dis-je enfin. Les cheveux bruns. Le plateau de champagne.
Marcus suit mon regard, perplexe.
— Je veux tout savoir sur elle. Son nom. Son âge. Sa situation. Tout.
Il ne pose pas de questions. Il ne le fait jamais. C'est pour cela que je le paie.
— Bien, monsieur.
Je quitte la salle sans me retourner. Mais dans la voiture qui me ramène au penthouse, je revois ses yeux. Cette flamme. Cette défi.
Elle n'a pas baissé le regard.
Personne ne me résiste.
Personne.
Chapitre 14 — La galerie des fantômesLauraIl apparaît dans l'embrasure de la salle à manger, silhouette sombre en costume anthracite. Ses cheveux sont légèrement ébouriffés par le vent. Ses yeux gris me cherchent, me trouvent, s'arrêtent sur moi.— Laura.— Vous êtes rentré.— Milan était ennuyeux. Les affaires sont réglées. Je n'avais plus de raison de rester.Il retire sa veste, la pose sur le dossier d'une chaise. Maria apparaît aussitôt, lui propose à dîner. Il refuse d'un geste. Il n'a d'yeux que pour moi.— Maria, dit-il sans se retourner. Laissez-nous, s'il vous plaît.La gouvernante s'éclipse. Nous sommes seuls. Le silence s'installe, lourd, électrique.— Vous avez fait des achats, dit-il en désignant mes nouveaux vêtements.— Vous m'avez donné une carte. Je l'ai utilisée.— Bien. C'est fait pour ça.— Pour m'acheter ?— Pour que vous soyez à l'aise.— Je ne suis pas à l'aise. Je ne suis jamais à l'aise ici.Il s'approche. Ses doigts effleurent la manche de ma robe neuve — l
Chapitre 13 — Viktor le gardienLauraLes jours qui suivent sont étrangement calmes.Lorenzo s'absente. Un voyage d'affaires à Milan, m'annonce Maria un matin en posant mon petit-déjeuner devant moi. Trois jours. Peut-être quatre. Il n'a pas jugé utile de me prévenir lui-même. Pourquoi l'aurait-il fait ? Je ne suis pas sa femme. Je ne suis pas sa compagne. Je suis un contrat. Un meuble. Une chose qu'on utilise le soir et qu'on oublie le matin.— Il a laissé ça pour vous, ajoute Maria en posant une enveloppe sur le comptoir.Encore une enveloppe. Mon estomac se noue.— Je n'en veux pas.— Ce n'est pas de l'argent, señorita. C'est une carte.Je l'ouvre avec méfiance. Une carte de crédit noire, sans limite, à mon nom. Laura Castellano. Gravée en lettres dorées sur le métal froid.— Il dit que vous pouvez acheter ce que vous voulez. Des vêtements. Des livres. Ce qui vous fait plaisir.— Ce qui me fait plaisir ? Qu'il me rende ma liberté.Maria soupire. Ce soupir des femmes qui ont trop vu
Chapitre 12 — Le réveil amerLauraQuand je me réveille, il est parti.Les draps sont encore froissés à côté de moi. Son oreiller garde l'empreinte de sa tête. Une odeur de santal et de cuir flotte dans l'air, preuve qu'il était bien là, que je n'ai pas rêvé. Mais il n'est plus là. Il s'est levé avant l'aube, comme un voleur, comme un fantôme qui retourne à ses ombres.Je m'assois dans le lit. Ma chemise de nuit est remontée sur mes cuisses. Mes cheveux sont emmêlés. J'ai le corps endolori, marqué par ses mains, par ses baisers, par cette nuit de passion désespérée.Et sur la table de nuit, il y a une enveloppe.Je la vois tout de suite. Une enveloppe blanche, épaisse, sans adresse ni timbre. Juste mon prénom écrit à la main. Laura. Son écriture. Haute, anguleuse, parfaitement maîtrisée.Je l'ouvre avec des doigts qui tremblent.Des billets. Cinq mille euros en coupures de cent, toutes neuves, craquantes. Pas un mot d'accompagnement. Pas un message. Juste l'argent. Le prix de ma nuit.
Chapitre 11 — La première nuitLauraIl est parti.La porte de l'ascenseur s'est refermée sur lui comme un couperet, me laissant seule avec Maria et le silence retentissant du penthouse. Mes doigts tremblent encore autour de la tasse de café. J'ai osé prononcer ce prénom interdit. Sofia. J'ai vu son visage se décomposer une fraction de seconde avant que le masque ne retombe. J'ai vu la fissure dans la glace. Et j'ai compris que cette femme — morte ou vivante, peu importe — était la clé de tout ce qu'il est.— Vous n'auriez pas dû, señorita, murmure Maria en ramassant la cuillère tombée. El señor ne supporte pas qu'on évoque ce nom.— Qui est Sofia ?Maria secoue la tête, les lèvres pincées.— Ce n'est pas à moi de vous le dire.— Maria, s'il vous plaît. Je vis dans cet endroit. Je partage le lit de cet homme. J'ai le droit de savoir ce qui l'a brisé.La vieille gouvernante me regarde longuement. Ses yeux marron, fatigués par des décennies de service, semblent peser le pour et le contr
Chapitre 10 — Les règlesLorenzoJ'aurais dû rester dans cette chambre.C'est ce que j'aurais fait avec n'importe quelle autre femme. Prendre mon plaisir, me rhabiller, partir sans un mot. C'est ainsi que je fonctionne. C'est ainsi que j'ai toujours fonctionné. Le sexe est une transaction. Rien de plus.Mais quand elle a murmuré mon prénom — Lorenzo, pas Monsieur Moretti, pas rien du tout — quelque chose s'est brisé en moi. Ou s'est réparé. Je ne sais plus. Je ne sais rien.Je me suis levé. Je suis sorti. J'ai fui ma propre chambre comme un lâche.Maintenant, je suis assis dans mon bureau, un nouveau whisky à la main, et je fixe la nuit new-yorkaise sans la voir. Il est deux heures du matin. Je ne dormirai pas. De toute façon, je ne dors jamais.Elle a dit mon prénom.Ce n'est pas prévu. Ce n'est pas dans le contrat. Le contrat stipule que nous ne sommes rien l'un pour l'autre qu'un arrangement temporaire. Pas de sentiments. Pas d'attaches. Pas de prénoms murmurés dans l'obscurité d'u
Chapitre 9 — Le penthouseLauraLa chambre est plus grande que mon studio tout entier.Je reste debout au milieu de la pièce, ma valise ridicule à mes pieds, et je n'arrive pas à détacher mes yeux du lit. Un lit king-size, massive structure de bois sombre, draps blancs tendus à la perfection, oreillers gonflés comme des nuages. Des draps qui coûtent probablement plus cher que tous mes vêtements réunis. Des draps dans lesquels je vais dormir. Des draps dans lesquels il va me...Je chasse cette pensée. Pas maintenant. Pas encore.Maria a été adorable. Elle m'a montré la salle de bains attenante — marbre blanc, baignoire assez grande pour nager, produits de beauté alignés comme des soldats sur une étagère. Elle m'a ouvert les placards — vides pour la plupart, attendant mes affaires. Elle m'a expliqué le fonctionnement des lumières, du thermostat, des stores électriques. Un monde de boutons et de technologies que je ne maîtrise pas. Un monde qui n'est pas le mien.— Si vous avez besoin de







