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L'enquête

last update publish date: 2026-08-06 15:51:54

Chapitre 2 — L'enquête

Lorenzo

Le lendemain matin, Marcus dépose un dossier sur mon bureau. Je ne dors jamais plus de quatre heures le sommeil est une perte de temps, et les cauchemars me réveillent de toute façon alors je suis déjà au travail quand le soleil se lève sur Manhattan.

— Tout est là, dit Marcus. Laura Castellano. 22 ans. Étudiante en architecture. Boursière.

J'ouvre le dossier. Une photo d'elle agrafée en haut à gauche une photo d'identité, probablement pour sa carte d'étudiante. Même sur ce cliché sans artifice, elle est belle. Ces yeux. Cette détermination dans le menton.

— Continuez.

— Mère célibataire. Père inconnu il a abandonné la famille avant sa naissance. La mère, Elena Castellano, est gravement malade. Insuffisance rénale. Elle attend une greffe.

Je tourne les pages. Relevés bancaires. Notes universitaires excellentes, je note. Adresse : un studio minable dans le Queens. Pas de petit ami. Pas de casier judiciaire. Pas de dettes, ce qui relève du miracle vu sa situation.

— Elle travaille à la bibliothèque de l'université et fait des extras comme serveuse, poursuit Marcus. Elle n'a pas de vie sociale. Pas de réseaux sociaux. Rien.

Rien. Une fille sans histoire. Propre. Pure. Tout ce que je déteste. Tout ce qui m'attire inexplicablement.

— Elle a besoin d'argent, dis-je à voix haute.

— Oui, monsieur. Sa mère...

— L'opération. Combien ?

— Quatre-vingt-cinq mille euros. Non couverts par l'assurance.

Je referme le dossier. Mes doigts tapotent la couverture en cuir.

— Marcus. Prenez un rendez-vous avec elle. Sous prétexte d'une bourse d'excellence. Dites-lui que Moretti Industries souhaite investir dans les talents prometteurs.

Marcus me regarde avec une lueur de surprise dans les yeux. Il ne pose pas de questions, mais je sais ce qu'il pense. Ce n'est pas mon genre. Je n'ai jamais fait ça. Je n'ai jamais...

— Ce sera fait, dit-il simplement.

Quand il sort, je me lève et vais à la fenêtre. New York s'étend à mes pieds, fourmilière lointaine. D'ici, les gens sont des insectes. Je les ai toujours vus ainsi. Des moyens pour parvenir à mes fins. Des outils. Rien de plus.

Alors pourquoi cette fille occupe-t-elle mes pensées ?

Je prends la photo d'identité entre mes doigts. Laura Castellano. 22 ans. Des rêves plein la tête et une mère mourante sur les bras.

Elle est vulnérable. Elle est désespérée. Elle est parfaite.

Un plan commence à germer dans mon esprit. Un contrat. Une proposition qu'elle ne pourra pas refuser. Six mois. Juste du sexe, rien de plus. Pas de sentiments, pas d'attaches. Juste...

Je ne sais pas ce que je cherche. Peut-être juste briser cette flamme dans ses yeux. Peut-être la voir plier, comme toutes les autres. Peut-être me prouver que l'amour n'existe pas, que les femmes sont toutes les mêmes, que Sofia n'était qu'une confirmation de ce que j'ai toujours su.

Je repose la photo.

— Laura Castellano, murmuré-je dans le silence de mon bureau. Tu vas m'appartenir.

Et pour la première fois depuis des années, j'attends quelque chose avec impatience.

---

Je ne devrais pas.

Je le sais. Je le sais parfaitement. Cette fille n'est rien. Une étudiante parmi des milliers. Une serveuse parmi des centaines. Une boursière qui lutte pour survivre dans une ville qui dévore les faibles. Elle ne devrait rien représenter pour moi. Rien du tout.

Et pourtant.

Je rouvre le dossier. Mes doigts tournent les pages avec une lenteur calculée, comme si je pouvais extraire des informations supplémentaires par simple friction du papier. La photo d'identité me fixe de ses yeux marron. Sur ce cliché, elle ne sourit pas. Elle ne pose pas. Elle se contente d'exister, avec une intensité presque gênante pour un document administratif.

Qui es-tu, Laura Castellano ?

Je continue ma lecture. Marcus a fait du bon travail, comme toujours. Il a tout trouvé. Absolument tout. Le nom de sa mère — Elena Castellano, 58 ans, ancienne couturière, immigrée italienne de deuxième génération. Le nom du père — inconnu, parti avant la naissance, une ordure qui a abandonné une femme enceinte sans un regard en arrière. L'adresse du studio dans le Queens — 23 mètres carrés, loyer impayé deux mois sur douze l'année dernière, régularisé in extremis grâce à des heures supplémentaires à la bibliothèque.

Je sais qu'elle a eu une mention très bien au lycée. Je sais qu'elle a choisi l'architecture parce qu'elle veut "construire des bâtiments qui rendent les gens heureux" — j'ai sous les yeux une copie de sa lettre de motivation pour l'université, trouvée dans les archives administratives. Je sais qu'elle boit son café sans sucre, qu'elle achète ses vêtements dans des friperies, qu'elle n'a jamais eu de petit ami sérieux.

Je sais même le nom de son poisson rouge. Dessin. Elle l'a appelé Dessin parce qu'elle voulait être dessinatrice avant de découvrir l'architecture. Le poisson est mort il y a deux ans. Elle l'a enterré dans un parc près de chez elle, sous un chêne. Marcus a retrouvé la trace de cet enterrement dérisoire grâce à un post sur un forum de quartier. Une voisine l'avait vue pleurer et avait proposé son aide. Laura avait refusé poliment, préférant creuser seule la petite tombe.

Tout cela est absurde. Pathétique. Ridicule.

Je n'arrive pas à détacher mes yeux du dossier.

Cette fille n'a rien. Moins que rien. Elle vit dans une pauvreté qui ferait honte à la plupart des gens que je fréquente. Elle travaille seize heures par jour pour payer des études qui ne lui serviront peut-être jamais. Elle se bat contre un système qui écrase les gens comme elle sans même s'en rendre compte. Et malgré tout cela, elle ne baisse pas les yeux. Elle ne demande rien à personne. Elle avance, droite, fière, avec sa mère malade comme seul horizon.

Je devrais ressentir de la pitié. Je ne ressens pas de pitié. La pitié est un sentiment que j'ai enterré il y a longtemps, avec Marco et Sofia, dans un cercueil de colère et de glace.

Ce que je ressens, c'est autre chose. Quelque chose de plus sombre. De plus primaire.

De l'envie.

Elle est pauvre, malade, seule, et pourtant elle est plus vivante que moi. Cette flamme dans ses yeux — je l'ai vue au gala, je l'ai vue dans ses photos, je la vois même sur ce cliché d'identité minable — cette flamme, je ne l'ai plus. Je l'ai perdue il y a huit ans, dans un accident de voiture qui a tué mon frère et ma fiancée. Depuis, je suis un bloc de glace. Je fonctionne. Je gagne. Je domine. Mais je ne vis plus.

Elle, elle vit. Intensément. Douloureusement. Magnifiquement.

Je veux cette flamme. Je veux la posséder. Je veux la consumer.

Je referme le dossier plus violemment que nécessaire. Le bruit claque dans le silence de mon bureau comme un coup de fouet.

Ce n'est pas de l'amour. Je ne crois pas à l'amour. L'amour est un mensonge que les faibles se racontent pour justifier leurs faiblesses. Sofia m'a appris cette leçon dans le sang et les larmes. Je ne l'oublierai jamais.

Ce que je veux, c'est autre chose. Du contrôle. De la possession. La satisfaction de voir cette fille plier sous ma volonté, comme toutes les autres. La satisfaction de briser cette flamme insupportable. La satisfaction de me prouver qu'elle n'est pas différente. Qu'elle est intéressée. Calculatrice. Corruptible. Comme Sofia. Comme toutes les femmes.

Parce que si elle ne l'est pas — si elle est vraiment ce qu'elle semble être — alors tout ce que j'ai construit depuis huit ans s'écroule. Mon armure de glace. Ma certitude que l'amour n'existe pas. Ma conviction que les sentiments sont une faiblesse.

Alors je vais la tester. Je vais la pousser dans ses derniers retranchements. Je vais lui offrir un marché qu'elle ne pourra pas refuser — sa mère contre son corps, sa dignité contre la vie. Et je verrai bien si elle est différente. Je verrai bien si elle résiste.

Et si elle résiste... alors quoi ?

Je chasse cette pensée d'un mouvement de tête. Elle ne résistera pas. Personne ne résiste. L'argent est le plus puissant des solvants. Il dissout les principes, les valeurs, les dignités. Il ne reste que la vérité crue du désir et de la survie.

Je me lève. Je marche jusqu'au mur de verre qui donne sur la ville. Manhattan scintille sous le soleil matinal, orgueilleuse et indifférente. Quelque part en bas, dans le Queens, Laura Castellano se réveille. Elle prépare son café sans sucre. Elle enfile ses vêtements de friperie. Elle se rend à la bibliothèque pour gagner quelques dollars de plus. Elle ne sait pas encore que sa vie va basculer.

Elle ne sait pas encore qu'elle va m'appartenir.

Mon téléphone vibre. Marcus.

— Monsieur, j'ai organisé le rendez-vous pour jeudi. Quatorze heures. J'ai envoyé une lettre ce matin, sous le prétexte convenu.

— Parfait.

— Puis-je me permettre une question, monsieur ?

— Non.

Silence.

— Allez-y, Marcus. Pour cette fois.

— Est-ce que tout va bien ? Vous semblez... préoccupé.

Je manque de rire. Préoccupé. Le mot est faible. Je suis obsédé. Depuis le gala, depuis ce regard, depuis ce moment où elle n'a pas baissé les yeux, je ne pense qu'à elle. Chaque minute. Chaque seconde. Son visage s'imprime sur mes pensées comme une marque au fer rouge.

— Tout va bien, Marcus. Faites ce que je vous ai demandé.

— Bien, monsieur.

Il raccroche. Je range le dossier dans un tiroir de mon bureau, sous clé. Personne ne doit savoir. Personne ne doit comprendre. Cette obsession est ma faiblesse, ma fissure secrète dans l'armure de glace. Si mes ennemis la découvraient, ils l'exploiteraient sans pitié. Si mes alliés la découvraient, ils ne comprendraient pas.

Personne ne comprend Lorenzo Moretti. C'est ainsi que je les tiens tous à distance. C'est ainsi que je survis.

Je retourne à mes dossiers. Contrats. Acquisitions. Fusions. L'empire Moretti ne dort jamais. Des milliers d'employés dépendent de mes décisions. Des milliards de dollars circulent selon mes ordres. Je devrais me concentrer sur ces chiffres vertigineux, sur ces enjeux colossaux.

Mais mes yeux dérivent vers le tiroir fermé.

Vers le dossier de Laura Castellano.

Vers cette flamme que je veux éteindre.

Ou raviver.

Je ne sais plus. Je ne sais plus rien. Cette fille a réussi l'impossible en une seule seconde de regards croisés : elle a semé le doute dans l'esprit de l'homme le plus déterminé d'Amérique.

Jeudi. Quatorze heures. Elle sera là, dans ce bureau, devant moi. Elle entendra ma proposition. Elle sera outrée. Humiliée. Furieuse. Elle refusera peut-être sur le moment. Peut-être même qu'elle me giflera — je l'espère presque. Ce serait la preuve que cette flamme est réelle.

Et puis elle rentrera chez elle. Elle verra l'état de sa mère. Elle comptera ses économies. Elle mesurera l'abîme qui la sépare des quatre-vingt-cinq mille euros dont elle a besoin. Et elle reviendra. Elles reviennent toujours.

C'est mathématique. C'est inévitable.

Alors pourquoi cette sensation désagréable dans ma poitrine ? Pourquoi ce goût amer au fond de ma gorge ? Pourquoi, pour la première fois depuis huit ans, ai-je l'impression d'être le méchant de l'histoire ?

Je me verse un whisky. Il est neuf heures du matin. Je m'en fiche. L'alcool brûle ma langue, anesthésie mes doutes. Je suis Lorenzo Moretti. Je n'ai pas de remords. Je n'ai pas de regrets. Je prends ce que je veux, quand je veux, comme je veux.

Laura Castellano sera à moi.

Et si je dois détruire sa flamme pour cela, alors je la détruirai. C'est dans l'ordre des choses. Les flammes s'éteignent. La glace demeure.

N'est-ce pas ?

Je fixe mon reflet dans la baie vitrée. Un homme de trente-quatre ans, beau, riche, puissant. Un homme que le monde entier envie. Un homme qui possède tout ce qu'on peut acheter.

Et qui ne possède pas la seule chose qui compte.

La chaleur humaine.

Je vide mon verre. Le soleil monte sur Manhattan. Jeudi approche.

Laura Castellano ne le sait pas encore, mais elle vient d'entrer dans ma vie. Et elle n'en sortira pas indemne.

Moi non plus, peut-être.

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