تسجيل الدخولEllie
Je suis encore accroupie près de la berline, mes mollets brûlent à force de rester dans cette position trop longtemps, mes cuisses tremblent légèrement, mes doigts reposent sur le sol bétonné et sentent les petites aspérités de la surface, les grains de poussière, les gouttes d'huile séchée, et c'est là que j'entends le bruit.
Un grincement, métallique, lent, régulier, un grincement que je connais bien pour avoir ouvert et fermé des centaines de coffres dans ce garage, mais celui-ci est différent, il est plus lent, plus calculé, plus secret, c'est le grincement d'un coffre que l'on ouvre avec précaution, avec habitude, presque avec respect, le grincement d'un mécanisme mal huilé, d'une charnière qui a besoin d'être graissée, d'un loquet qui résiste comme s'il ne voulait pas laisser voir ce qu'il cache.
Puis un bruit sourd.
Une masse qu'on dépose, ou qu'on jette, le son est mat, dense, lourd, le son d'un corps contre du métal, je connais ce son sans l'avoir jamais entendu, c'est instinctif, animal, primaire, le son de la viande qui rencontre l'acier, le son des os qui résonnent dans la cavité du coffre, le son des vêtements qui froissent, des chaussures qui raclent le bord de la serrure, du souffle qu'on retient parce qu'un cadavre ne respire pas, mais celui qui le porte, lui, il retient son souffle par réflexe, par peur, par habitude.
Mon souffle se bloque, ma main droite se fige sur la clé à molette que j'ai gardée en sortant de dessous l'Audi, la clé à molette est lourde, trente centimètres d'acier, utile pour serrer des écrous, utile pour frapper un homme si nécessaire, et mes oreilles s'ouvrent grand, grand, comme des ailes, comme des portes, comme des blessures, pour capter chaque nuance, chaque fréquence, chaque infime vibration, chaque crépitement, chaque murmure.
De ma position, accroupie derrière le pare-chocs de la berline, le menton presque au niveau du pot d'échappement, je ne vois presque rien, juste l'ombre d'un homme, grande, massive, une ombre qui bouge lentement, avec une lourdeur calculée, juste l'arrière de la berline, le coffre entrouvert qui laisse échapper une lueur plus noire que la nuit, une gueule, une bouche, un trou, juste la silhouette massive d'un homme qui s'essuie les mains sur un chiffon, qui respire fort, qui n'a pas vu que je suis là, pas encore.
Mais l'odeur , l'odeur me frappe une seconde après, elle flotte dans l'air, portée par un courant d'air invisible qui vient de la porte du fond, elle s'infiltre dans mes narines avec une violence douce, elle se pose sur ma langue, sur le fond de ma gorge, dans le creux de mes poumons, et c'est une odeur sucrée, métallique, écœurante, une odeur de fer chaud, de cuivre, de vie qui se vide par tous les trous.
Du sang.
Je connais cette odeur, je l'ai respirée une seule fois dans ma vie mais elle est restée, elle s'est incrustée dans les fibres de ma mémoire, elle ne s'en va jamais, elle attend, tapie dans un coin de mon cerveau, prête à resurgir au premier signal, et c'était une nuit d'hiver, une nuit de décembre, dans une chambre d'hôpital qui sentait la javel et l'antiseptique, quand on m'a dit que mon père ne se réveillerait pas, que sa voiture avait rencontré un platane sur une route mouillée, que son sang avait coulé sur le bitume pendant quarante-cinq minutes avant que les secours n'arrivent, et j'avais huit ans, et l'infirmière avait pleuré en me prenant dans ses bras, et moi je n'avais pas pleuré, je n'avais pas pleuré du tout, j'avais serré les dents et je m'étais promis de ne jamais pleurer devant personne.
Cette odeur est restée dans mes narines pendant des semaines, des mois, des années, elle est revenue dans mes rêves, dans les cauchemars où je voyais la route défiler sous les roues de la voiture, le platane s'approcher, le verre exploser, et elle ne s'oublie pas, elle s'incruste, elle devient une partie de vous, une cicatrice invisible sous la peau.
Je devrais fuir, je devrais me taire, je devrais faire semblant de n'avoir rien vu, rien senti, rien compris, je devrais me lever doucement sans faire de bruit, retourner sous l'Audi, finir mon travail, rentrer chez moi, prendre une douche froide, me coucher, fermer les yeux, oublier, mais mes jambes ne bougent pas, mes muscles ne répondent plus, ma volonté s'est envolée par la porte entrouverte.
Et ma bouche s'ouvre toute seule, les mots sortent sans que je les aie invités, ils poussent dans ma gorge comme des prisonniers qui s'évadent, ils roulent sur ma langue comme des galets, ils passent entre mes lèvres comme un dernier souffle, et c'est une révolte, un cri, une prière, une stupidité, tout à la fois.
– Hé, monsieur ! Votre coffre est mal fermé.
Ma voix résonne dans le garage, claire, calme, presque insolente, elle rebondit contre les murs, contre les vitres des voitures, contre les piliers de métal, elle remplit l'espace comme un coup de feu, et l'homme se retourne.
Ses yeux sont des lacs gelés, gris, vides, impersonnels, des yeux qui ont vu trop de choses pour encore s'étonner, des yeux qui ne brillent jamais, qui ne sourient jamais, qui ne pleurent jamais, ils me traversent comme si je n'existais pas, ou comme si mon existence n'avait aucune importance, comme si j'étais une mouche sur un mur, un insecte à écraser, une gêne à éliminer, et il ne me voit pas, moi, Ellie Parker, vingt-quatre ans, mécanicienne de nuit, ancienne étudiante en littérature, fille d'un père mort sur une route mouillée, non, il voit une silhouette, une gêne, une chose à faire taire.
Son visage est dur, taillé à coups de serpe dans du bois mort, des angles saillants, des creux profonds, une mâchoire massive qui pourrait broyer des os, et une cicatrice barre sa joue droite, longue, irrégulière, boursouflée, d'un rouge violacé qui vire au blanc sur les bords, comme si on lui avait ouvert la chair avec un tesson de bouteille et qu'on avait recousu à la va-vite sans anesthésie ni point de suture, et son crâne est rasé, luisant sous les néons, la peau tendue sur les os, et sa nuque est épaisse, musclée, tendue comme un câble d'acier.
Ses mains sont énormes, des pattes, des étaux, des mains qui ont étranglé des hommes et tordu des barres de fer, les doigts sont courts mais larges, les jointures sont saillantes, couvertes de cicatrices blanches, et les ongles sont propres – étonnamment propres, comme s'il venait de se les laver, comme si la propreté des mains était une question d'orgueil pour lui.
Mes jambes tremblent, mes mains aussi, mes doigts serrent la clé à molette comme un talisman, comme une arme, comme un espoir, la clé est lourde et froide et dure et réelle, et je sens chaque strie du manche en caoutchouc dans la paume de ma main.
Mais je ne recule pas, par orgueil, par stupidité, par habitude, parce que reculer ce serait accepter qu'il a le pouvoir, reculer ce serait lui donner ce qu'il veut, reculer ce serait devenir la petite fille silencieuse et docile que j'étais à l'orphelinat, et je n'ai jamais accepté ça, pas à l'orphelinat quand on me volait mes affaires, pas dans les familles d'accueil quand on me traitait comme une domestique, pas devant les hommes qui pensent que mon corps est une chose à prendre parce que je n'ai personne pour me défendre.
Je reste là, accroupie derrière le pare-chocs, la clé à molette dans la main droite, le regard fixé sur ses yeux gris, et j'attends.
George. Notre George. George qui est mort il y a dix ans, paisiblement, dans sa maison au bord de la mer en Italie. George qui nous a protégés, sauvés, aimés. George qui était plus qu'un ami, plus qu'un employé, plus qu'un frère. George qui a veillé sur notre famille comme sur la sienne. Le garçon a ses yeux, son menton, sa façon de se tenir droit comme un soldat. Il a aussi sa cicatrice — une cicatrice presque identique à celle de George, sur la joue gauche. Et il regarde Rose comme George regardait Isabella, sa femme, avec cette intensité, cette tendresse, cette dévotion absolue. — Lucas, dit Ellie en se levant, les larmes aux yeux. Le petit-fils de George. Je ne savais pas que George avait un petit-fils. — Il ne parlait jamais de sa famille, vous savez, répond Lucas en souriant. Mais il parlait de vous. Tout le temps. Il disait que vous étiez la meilleure chose qui lui soit arrivée, avec sa femme et ses enfants. — Assieds-toi, dis-je en désignant une chaise. Raconte-nous tout.
Rose ferme le poing sur la bague, la serre contre son cœur. Ses yeux verts se remplissent de larmes, mais elle sourit. Un sourire lumineux, éclatant, qui me rappelle tellement son père. — Et un jour, je la donnerai à quelqu'un que j'aimerai ? demande-t-elle. — Oui. Un jour, tu la donneras à quelqu'un que tu aimeras à ton tour. Et ainsi de suite, pour toujours. C'est comme une chaîne, tu comprends ? Une chaîne d'amour qui ne se brise jamais. — Comme les promesses qu'on tient toujours ? — Exactement. Comme les promesses qu'on tient toujours. Elle se jette à mon cou, me serre de toutes ses forces, et je sens ses petites mains s'accrocher à mon dos. Je la serre contre moi, je respire l'odeur de ses cheveux , ce mélange de shampooing à la fraise et d'herbe fraîchement coupée, parce qu'elle passe ses journées dehors avec Fergus , et je ferme les yeux. Ma fille. Ma Rose. L'héritière d'une histoire d'amour qui a traversé les ténèbres pour trouver la lumière. — Maman ? murmure-t-elle c
Ellie Quelques jours après la demande en mariage , la deuxième, la troisième, je ne sais plus combien de fois James m'a demandée en mariage au cours de notre vie , j'appelle Rose dans ma chambre. C'est un après-midi d'automne, les feuilles des chênes commencent à jaunir, et une lumière dorée entre par les fenêtres, projetant des reflets chauds sur les murs tendus de soie ivoire. Rose a onze ans. Elle entre dans la chambre avec cette démarche hésitante qu'elle a depuis peu, cet entre-deux de la préadolescence où l'on n'est plus tout à fait une enfant mais pas encore une femme. Elle porte un jean troué aux genoux, un pull rouge trop grand qui appartenait à Thomas, et ses cheveux noirs et bouclés sont noués en une queue de cheval approximative. — Maman ? Qu'est-ce qu'il y a ? demande-t-elle en s'asseyant sur le bord du lit. — J'ai quelque chose pour toi. Quelque chose de très spécial. Elle me regarde avec cette intensité qu'elle tient de son père, ce regard vert perçant qui semble
L'écrin. Un petit écrin en velours noir, contenant une bague que j'ai fait créer spécialement pour Ellie. Une rose en diamant, avec des pétales d'or blanc et un pistil de saphir, montée sur un anneau de platine. Elle m'a coûté une fortune, mais ce n'est rien comparé à ce qu'elle représente. Elle représente notre histoire, notre amour, notre famille. La petite fille de l'orphelinat qui avait une bague en forme de rose, et le petit garçon qui ne l'a jamais oubliée. J'entends des pas sur le gravier de l'allée, et je me retourne. Ellie apparaît entre les cyprès, vêtue d'une robe bleu pâle qui flotte autour d'elle comme un nuage de soie, ses cheveux dénoués tombant en vagues sur ses épaules. Elle s'est maquillée légèrement, juste un peu de rouge à lèvres et de mascara, et elle est magnifique. Elle est toujours magnifique, même après toutes ces années. Surtout après toutes ces années. — Qu'est-ce que c'est ? demande-t-elle en découvrant la table, les bougies, les roses. — Un dîner. Just
Quand nous arrivons à la villa, la nuit est tombée. Les lumières du perron sont allumées, et Hawthorne nous attend sur le seuil, fidèle à son poste. — Monsieur Sullivan, madame Sullivan. Le dîner est servi. — Merci, Hawthorne. Nous dînerons plus tard. Pour l'instant, je vais coucher les filles. — Bien, monsieur. Je prends Lily dans mes bras, Ellie prend Rose par la main, et nous montons l'escalier de marbre. Les filles sont à moitié endormies, et elles se laissent déshabiller et mettre au lit sans protester. Je borde Lily, embrasse son front, éteins sa lampe de chevet. Ellie fait de même avec Rose, dans la chambre voisine. — Bonne nuit, ma puce. — Bonne nuit, papa. Tu crois que Thomas dort ? — Oui. Il doit être fatigué. — Moi aussi, je suis fatiguée. — Alors dors. Demain, on l'appellera. — Promis ? — Promis. Je referme la porte, rejoins Ellie dans le couloir. Elle me prend la main, et nous descendons au salon, où un feu crépite dans la cheminée. Nous nous asseyons sur le
Rose pleure. Elle a onze ans maintenant, et elle est en pleine crise d'adolescence précoce. Elle essaie de cacher ses larmes derrière ses cheveux, de faire semblant que tout va bien, mais ses épaules tremblent et sa voix s'étrangle quand elle parle. — Tu reviens quand ? demande-t-elle d'une voix brisée. — Bientôt. Je te le promets. — Comme à l'orphelinat ? — Comme à l'orphelinat. C'est devenu notre phrase rituelle, notre formule magique. "Comme à l'orphelinat." Cela signifie : je reviendrai, je ne t'abandonnerai pas, tu peux compter sur moi. Cela signifie que les promesses des Sullivan sont des promesses qu'on tient. Lily, sept ans, ne comprend pas vraiment ce qui se passe. Elle voit son grand frère s'en aller, elle voit les cartons, elle voit les larmes, et elle pleure aussi, par mimétisme, par solidarité, parce que c'est ce qu'on fait quand tout le monde pleure. — Pourquoi Thomas s'en va ? demande-t-elle en tirant sur ma manche. — Parce qu'il va à l'université, ma puce. Pou
EllieJe glisse hors de dessous le châssis en poussant sur mes coudes et en tirant avec les talons, la planche grince sur le béton et l'une des roulettes émet un couinement aigu qui déchire le silence, et mes cheveux collent à ma nuque, lourds et humides, comme des algues après une marée, comme des
EllieJe suis allongée sur le dos sur une planche à roulettes usée dont les roulettes avant grincent à chaque mouvement, les bras levés vers le ventre tiède de la voiture, une Audi RS7 noire qui semble encore respirer après avoir avalé les kilomètres, et la musique crache d'une vieille radio posée
Ellie— James, il faut qu'on parle.Cela faisait trois jours que je tournais en rond dans la villa, incapable de dormir, incapable de manger, incapable de penser à autre chose qu'à cette conversation surprise dans le couloir. Les mots de James r&eac
ArthurJe l'observe depuis des semaines. Mon frère, le grand James Sullivan, le chef impitoyable de la mafia londonienne, l'homme que rien ni personne ne peut arrêter. Celui que les journaux surnomment le Fantôme de Canary Wharf, celui que les autres familles craignent comme la peste, celui qui a b







