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Chapitre 2

last update publish date: 2026-07-14 21:28:35

Chapitre 2

LE POINT DE VUE DE NAÏA 

Le silence tomba sur le bureau comme une chape de plomb, écrasant, oppressant, si dense qu'il semblait avoir aspiré tout l'air de la pièce.

Je fixai le notaire, certaine d'avoir mal entendu, persuadée que mes oreilles m'avaient joué un tour cruel.

Un faux ? Non, c'était impossible, tout simplement impossible, et je laissai échapper un petit rire nerveux, comme pour conjurer l'absurdité de ce que je venais d'entendre.

— Vous... vous plaisantez, n'est-ce pas ? demandai-je, cherchant désespérément dans son regard une trace de malice ou d'erreur.

Le vieil homme ne répondit pas. Son regard, grave et presque compatissant, suffisait pourtant à répondre à sa place, et cette absence de mots me terrifia plus que n'importe quelle phrase n'aurait pu le faire.

Mon sourire s'effaça lentement, comme emporté par une vague invisible.

— Dites-moi que vous vous trompez, murmurai-je, presque en suppliant.

Maître Bernard retira ses lunettes avec des gestes lents et les déposa sur le bureau, comme s'il avait besoin de ce moment de pause avant de poursuivre.

— Madame... croyez bien que j'aimerais me tromper, dit-il enfin, d'une voix empreinte d'une sincère tristesse.

Il fit pivoter son écran vers moi, m'invitant d'un geste à me pencher.

— Regardez, dit-il simplement.

Je me penchai vers l'écran. Une base de données officielle était ouverte devant moi, et plusieurs lignes défilaient rapidement, un enchaînement de chiffres et de noms que je peinais à déchiffrer tant mes yeux étaient troublés.

Le notaire pointa alors du doigt le numéro inscrit sur mon certificat, celui que j'avais si souvent regardé sans jamais vraiment y prêter attention.

— Chaque acte de mariage possède un numéro unique, m'expliqua-t-il patiemment. Ce numéro est enregistré auprès de l'état civil et peut être retrouvé à tout moment, où que l'on se trouve.

Il tapa quelques touches sur son clavier, et une nouvelle fenêtre apparut aussitôt à l'écran. Aucun résultat trouvé, indiquait-elle froidement, sans la moindre nuance.

Je fronçai les sourcils, refusant d'accepter ce que je venais de lire.

— Recommencez, insistai-je.

Il s'exécuta, mais le résultat resta identique, implacable.

— Ce... ce n'est pas possible..., balbutiai-je, la voix tremblante.

Le notaire ouvrit ensuite une copie numérique d'un véritable certificat de mariage, afin de me montrer la différence.

— Regardez ici, dit-il en désignant le cachet apposé sur le document.

— Le vôtre est une imitation. À première vue, il semble authentique, presque parfait, je vous l'accorde. Mais il manque plusieurs éléments de sécurité essentiels : l'encre n'est pas la bonne, la signature n'est enregistrée nulle part, et le numéro d'archivage ne correspond à aucun dossier officiel existant.

Je sentis ma gorge se nouer douloureusement.

— Pourtant... nous avons eu une cérémonie..., dis-je, ma voix se brisant sur ces derniers mots.

— Il y avait des invités... des fleurs... un officiant... nos familles entières étaient présentes...

Le notaire resta silencieux quelques secondes, comme pour peser chacun de ses mots, avant de répondre avec une infinie douceur, conscient de la gravité de ce qu'il s'apprêtait à dire.

— Une cérémonie peut parfaitement être organisée sans qu'un mariage soit légalement enregistré, Madame. Ce sont deux choses bien distinctes, même si elles se ressemblent en apparence.

Les mots résonnèrent longuement dans mon esprit, comme un écho impossible à faire taire.

Une cérémonie. Sans mariage.

Je secouai lentement la tête, refusant encore d'y croire.

— Non..., murmurai-je.

Je revis alors cette journée entière défiler devant mes yeux, chaque détail ravivé avec une précision douloureuse : la robe blanche que j'avais choisie après des mois d'hésitation, les applaudissements chaleureux de nos proches, les alliances échangées avec émotion, le baiser qui avait scellé nos promesses, et ces mêmes promesses que nous nous étions faites devant tous ceux que nous aimions.

J'avais cru, ce jour-là, que deux vies étaient devenues une seule et même existence.

Était-ce donc seulement... une mise en scène, savamment orchestrée ?

— Je... je ne comprends pas..., répétai-je, les mains tremblant de plus en plus.

— Pourquoi quelqu'un ferait une chose pareille ? Pourquoi mentir à ce point ?

Le notaire inspira profondément, cherchant visiblement les mots les plus justes.

— Je ne peux malheureusement pas répondre à cette question, Madame. En revanche, je peux vous dire une chose avec certitude.

Il referma doucement le dossier posé devant lui.

— Si ce document est bien celui qui vous a été remis le jour de votre cérémonie... alors, juridiquement parlant, vous n'avez jamais été mariée.

Ces mots me frappèrent avec une violence inouïe, comme un coup porté en plein cœur.

Je sentis l'air manquer soudainement à mes poumons, comme si toute la pièce s'était vidée de son oxygène.

Jamais mariée.

Comment pouvait-on effacer des années entières d'une seule phrase, aussi simplement que cela ?

Je pensai alors à notre maison, celle que nous avions bâtie ensemble pierre par pierre. À notre entreprise, fruit de tant de sacrifices communs. À nos voyages, à chaque anniversaire célébré avec tant de joie, à chaque "je t'aime" murmuré au creux de la nuit.

Je pensai à toutes ces fois où Damien m'avait prise par la main en me promettant, les yeux dans les yeux, que nous vieillirions ensemble, que rien ni personne ne pourrait jamais nous séparer.

Alors... qu'étais-je, au juste, dans tout cela ?

Une compagne ? Une étrangère ? Une femme qu'on avait laissée croire, pendant toutes ces années, à une vie qui n'existait finalement que sur du papier falsifié ?

Une larme roula lentement sur ma joue, suivie presque aussitôt d'une deuxième. Je les essuyai précipitamment, comme si pleurer devant un inconnu constituait un aveu de faiblesse que je ne pouvais me permettre.

— Est-ce que... est-ce qu'il peut s'agir d'une erreur administrative ? demandai-je, m'accrochant désespérément à cette hypothèse.

Le notaire hésita un instant avant de répondre.

— Je préfère ne jamais exclure totalement cette possibilité, Madame. Il arrive, dans de rares cas, que certains registres anciens nécessitent des vérifications complémentaires avant de livrer un résultat fiable. Avant de tirer une conclusion définitive, je vous conseille vivement de demander un extrait directement auprès du service de l'état civil où votre mariage aurait dû être enregistré.

Une mince lueur d'espoir traversa alors mes yeux embués de larmes.

— Donc... il y a peut-être une explication à tout cela ?

— Peut-être, répondit-il simplement.

Le mot était faible, terriblement faible face à l'ampleur de ce que je venais d'apprendre. Mais je m'y accrochai malgré tout, comme on s'accroche à une branche au bord du précipice.

Je rangeai le certificat dans son enveloppe avec des gestes mécaniques, presque détachés de mon propre corps. Mes doigts étaient devenus glacés, tremblants.

— Merci... Maître Bernard, parvins-je à articuler.

En me levant, je vacillai légèrement, et le notaire contourna aussitôt son bureau pour m'aider si nécessaire.

— Madame..., dit-il d'une voix douce.

Je m'arrêtai, suspendue à ses paroles.

— Si j'ai un conseil à vous donner, en tant qu'homme d'expérience... ne confrontez personne avant d'avoir toutes les réponses en main.

Je hochai la tête sans vraiment l'entendre, perdue dans un tourbillon de pensées confuses.

Quelques instants plus tard, les portes vitrées de l'étude se refermèrent doucement derrière moi, et l'air extérieur me parut soudain étrangement lourd, presque irrespirable.

Le ciel, pourtant lumineux à peine une heure plus tôt, s'était entièrement couvert de nuages sombres, comme en écho à ce qui venait de se briser en moi.

Je restai immobile sur les marches de l'étude, incapable du moindre mouvement. Autour de moi, la ville continuait pourtant de vivre son quotidien, indifférente à mon effondrement intérieur. Des voitures passaient dans un flot continu, des enfants riaient en traversant la rue en toute insouciance, des couples marchaient main dans la main, absorbés dans leur propre bonheur.

Le monde n'avait pas changé d'un iota. Le mien, en revanche, venait de s'écrouler tout entier, en l'espace de quelques minutes à peine.

Je serrai l'enveloppe contre ma poitrine, comme pour protéger ce qu'il restait de mes certitudes. Les battements de mon cœur étaient si violents qu'ils me faisaient physiquement mal, résonnant dans mes tempes comme un tambour affolé.

Une seule pensée tournait en boucle dans mon esprit, inlassablement : et si toute ma vie n'avait été qu'un mensonge, depuis le tout premier jour ?

Je levai les yeux vers le ciel, cherchant désespérément une réponse, un signe, quelque chose qui pourrait apaiser ce chaos intérieur.

Mais il n'y avait que le silence. Un silence aussi froid que le vide qui venait de s'installer en moi, un vide que rien, semblait-il, ne pourrait jamais combler.

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