LOGINIl pensa qu’il y avait un trou dans son histoire familiale, un vide, un blanc. Et que personne ne lui dirait jamais ce qui se cachait dedans.
Il rentra. La cuisine était propre, la cocotte rangée, les assiettes lavées. Sa mère était montée se coucher sans faire de bruit. La maison était silencieuse, seulement le tic-tac de l’horloge et le craquement du bois dans la charpente. Gabriel monta dans sa chambre, une petite pièce sous les toits, avec une lucarne qui donnait sur les champs. Il s’allongea sur son lit sans se déshabiller. Il pensa à la Panhard, au carburateur qu’il avait nettoyé, au démarreur qu’il attaquerait demain. Il pensa au garage, à Robert qui lui manquait. Il pensa aux mains de son père serrées autour de la fourchette. Et il pensa au nom qu’il avait presque oublié, sans savoir pourquoi il y pensait ce soir. Fortier. Un nom qui ne lui disait rien. Un nom qui allait tout détruire. *** Le surlendemain, Élise rentrait plus tard que d’habitude. Elle avait passé l’après-midi à la bibliothèque universitaire, penchée sur des monographies de la Renaissance italienne, à prendre des notes qu’elle ne relirait sans doute jamais. La rentrée était encore fraîche, les amphis sentaient le bois ciré et l’ennui, et elle avait traîné après les cours pour éviter de rentrer dans le manoir vide. Sa mère était chez une tante à Angers pour deux jours. Son père, comme toujours, était quelque part entre un dîner d’affaires et un conseil d’administration. Elle aurait la maison pour elle seule, et cette perspective, qui l’enchantait autrefois, ne lui apportait plus qu’un vague sentiment d’oppression. Le manoir était trop grand pour une fille seule. Les pièces vides résonnaient. Les planchers craquaient la nuit. Elle avait quitté la fac à sept heures, avait mangé un sandwich dans un café près de la cathédrale, puis elle avait pris la route. Le ciel était chargé de nuages bas, lourds, qui couraient vers l’ouest comme s’ils fuyaient quelque chose. La radio annonçait de la pluie pour la nuit. Élise avait monté le son, un vieux morceau de Leonard Cohen, et elle avait roulé doucement sur les petites routes de campagne qu’elle connaissait par cœur. Elle aimait conduire. C’était l’un des rares moments où elle ne pensait à rien. La route était déserte. Des champs de maïs de chaque côté, bruns et secs en cette fin d’été, leurs tiges cassées par le vent. Des pylônes électriques qui défilaient en silence. De loin en loin, une ferme isolée, une lumière à une fenêtre, un chien qui aboyait au passage de la voiture. Élise fredonnait, la vitre entrouverte, la main gauche sur le volant. C’est alors que la voiture toussa. Un raté. Un hoquet. Une vibration bizarre sous le capot, comme un frisson qui parcourait le moteur. Élise fronça les sourcils, jeta un coup d’œil au tableau de bord. Aucun voyant allumé. Elle accéléra un peu, espérant que le problème se résorberait de lui-même. La voiture toussa de nouveau, plus fort. Le moteur hoqueta, reprit, hoqueta encore. Puis il s’arrêta. Net. Plus rien. Le silence soudain fut presque choquant. Elle se rangea sur le bas-côté, le cœur battant un peu plus vite. La voiture s’immobilisa doucement, ses roues crissant sur le gravier. Elle tourna la clé. Le démarreur fit un bruit malade, un râle mécanique, mais le moteur ne repartit pas. Elle essaya encore. Rien. Élise poussa un juron discret, de ceux qu’elle n’utilisait jamais devant sa mère. Elle attrapa son téléphone portable dans la boîte à gants. Pas de réseau. Elle leva le téléphone au-dessus de sa tête, cherchant une barre, deux barres, n’importe quoi. Rien. La couverture était inexistante dans ce coin de campagne, elle le savait, elle aurait dû y penser. Elle descendit de voiture.Elles se regardèrent, et pour la première fois, elles sourirent. Un sourire timide, fragile, mais un sourire quand même.— Comment va Étienne ? demanda Catherine.— Il vacille. Depuis que Rebecca m’a montré les preuves, depuis que je lui ai tout dit, il vacille. Il passe ses journées dans le jardin, debout devant le vieux mur de pierre, à regarder le ciel. Il ne parle pas beaucoup, mais il réfléchit. Il digère. Et Armand ?— Armand est pareil. Il s’est enfermé dans son bureau, il ne mange plus, il ne dort plus. Je l’entends marcher la nuit, de long en large, comme un lion en cage. Mais il m’a dit qu’il était prêt à rencontrer Étienne.— Étienne aussi est prêt. Mais il a peur.— De quoi ?— De ne pas savoir quoi dire. De ne pas trouver les mots. Il n’a jamais su parler. C’est un homme de peu de mots.— Armand a trop de mots, au contraire. Il les utilise comme des armes. Mais cette fois, il m’a promis d’écouter.— C’est tout ce que je demande. Qu’ils s’écoutent. Qu’ils se parlent. Qu’il
Le salon de thé était presque vide en cette fin d’après-midi. Quelques clients épars, un vieil homme lisant son journal, une jeune femme penchée sur son ordinateur, le serveur qui essuyait distraitement le comptoir. Personne ne prêtait attention aux deux femmes assises près de la fenêtre, leurs tasses de thé refroidies posées devant elles, leurs mains presque jointes sur la nappe blanche.Rebecca avait tout organisé. Le lieu, l’heure, les précautions. Elle était restée en retrait, assise à une table éloignée, faisant mine de lire un livre, veillant à ce que personne ne vienne troubler ce moment. Elle savait qu’elle assistait à quelque chose d’historique. La première rencontre entre Catherine Fortier et Hélène Moreau depuis trente ans. Deux femmes que tout aurait dû opposer, et que la vérité venait de réunir.Catherine était arrivée la première, le visage pâle, les mains tremblantes. Elle avait choisi la table près de la fenêtre, celle qui donnait sur le square aux marronniers, et elle
Catherine s’interrompit, le souffle court. Ses mains tremblaient, mais sa voix restait ferme, implacable.— Il a détruit nos familles en souriant, Armand. Il a ruiné Étienne, il a brisé Hélène, il a volé l’enfance de Gabriel. Et tout cela, en souriant. En portant des toasts à notre bonheur. En dînant à notre table.— Tais-toi, murmura Armand.— Non. Je ne me tairai plus. J’aurais dû parler il y a trente ans. J’aurais dû te dire ce que je savais, ce que je sentais. Mais j’avais peur, moi aussi. Peur de toi, peur de lui, peur de tout perdre. Aujourd’hui, je n’ai plus peur.— Qu’est-ce que tu attends de moi ?— Que tu réagisses. Que tu te réveilles. Que tu regardes ces preuves en face et que tu décides, une fois pour toutes, ce que tu veux faire.— Et qu’est-ce que je devrais faire, selon toi ?— D’abord, aller voir Étienne. Lui parler. Lui dire ce que tu viens de me dire. Que tu savais, et que tu as eu peur.— Il ne voudra pas me voir.— Il acceptera. Parce qu’il est meilleur que toi. P
Catherine était pâle. Plus pâle qu’il ne l’avait jamais vue. Mais ce n’était pas une pâleur de peur ou de fatigue. C’était une pâleur de détermination, de colère rentrée, de vérité trop longtemps contenue.— Il faut que je te parle, dit-elle.— Maintenant ? Il est tard.— Maintenant. Cela ne peut plus attendre.Elle posa la chemise cartonnée sur le bureau, l’ouvrit, étala les documents devant lui. La lettre de Vincent aux archives. La confession envoyée après le procès. La photo des trois hommes. Les minutes du tribunal. Les témoignages du comptable et de l’ouvrier. Tout était là, méthodiquement classé, annoté, daté.Armand regarda les papiers sans les toucher, comme s’ils étaient contaminés, comme s’ils risquaient de le brûler.— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il d’une voix sourde.— La vérité, Armand. La vérité que tu as passé trente ans à fuir.— Je ne sais pas de quoi tu parles.— Tu sais très bien de quoi je parle. Vincent Delorme. Le procès. Étienne Moreau. Tu sais qu’il
Rebecca hocha la tête, lentement. Elle prit la main de Catherine, la serra doucement.— Vous êtes prête ?— Non. Mais je le ferai quand même.— Alors je vous souhaite du courage.— Merci. Et merci pour tout ce que vous avez fait. Pour Élise, pour Gabriel, pour nous tous. Sans vous, cette vérité serait restée enfouie à jamais.— Sans moi, quelqu’un d’autre l’aurait trouvée. La vérité finit toujours par éclater.— Peut-être. Mais c’est vous qui l’avez fait éclater. C’est vous qui avez eu le courage de chercher, de fouiller, de déterrer les fantômes. Vous êtes une jeune femme remarquable, Rebecca. Ne laissez jamais personne vous dire le contraire.Rebecca sourit, touchée par ces paroles. Puis elle se leva, rangea les documents dans son sac, et se dirigea vers la porte.— Je vais voir Élise, maintenant. Elle doit s’impatienter.— Oui. Allez-y. Et dites-lui que sa mère l’aime. Que sa mère est fière d’elle.— Elle le sait.— Dites-le-lui quand même.Rebecca sortit du petit salon, traversa l
Rebecca ne répondit pas tout de suite. Elle observait Catherine, cette femme qu’elle avait toujours vue effacée, silencieuse, et qui se tenait devant elle avec une force nouvelle, une détermination qu’elle n’avait jamais montrée auparavant.— Comment savez-vous tout cela ? demanda-t-elle.— Ma fille me parle. Enfin, elle me parle depuis peu. Depuis que j’ai décidé d’ouvrir les yeux, de ne plus me taire, de ne plus être complice du silence de mon mari. Elle m’a tout raconté. Votre enquête, vos découvertes, la cabane vandalisée, les menaces anonymes.— Et vous n’avez rien dit à votre mari ?— Non. Pas encore. J’attendais le bon moment.— Le bon moment est venu, Catherine.Catherine baissa les yeux, serra les mains l’une contre l’autre.— Je sais. C’est pour ça que je voulais vous voir. Pour que vous me montriez, à moi aussi. Je veux voir les preuves. Je veux savoir exactement ce qui s’est passé. Je veux pouvoir regarder mon mari dans les yeux et lui dire : « Voilà. Voilà ce que tu as re







