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CHAPITRE 6 – La panne

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-08 06:09:32

Il pensa qu’il y avait un trou dans son histoire familiale, un vide, un blanc. Et que personne ne lui dirait jamais ce qui se cachait dedans.

Il rentra. La cuisine était propre, la cocotte rangée, les assiettes lavées. Sa mère était montée se coucher sans faire de bruit. La maison était silencieuse, seulement le tic-tac de l’horloge et le craquement du bois dans la charpente.

Gabriel monta dans sa chambre, une petite pièce sous les toits, avec une lucarne qui donnait sur les champs. Il s’allongea sur son lit sans se déshabiller. Il pensa à la Panhard, au carburateur qu’il avait nettoyé, au démarreur qu’il attaquerait demain. Il pensa au garage, à Robert qui lui manquait. Il pensa aux mains de son père serrées autour de la fourchette.

Et il pensa au nom qu’il avait presque oublié, sans savoir pourquoi il y pensait ce soir.

Fortier.

Un nom qui ne lui disait rien.

Un nom qui allait tout détruire.

***

Le surlendemain, Élise rentrait plus tard que d’habitude.

Elle avait passé l’après-midi à la bibliothèque universitaire, penchée sur des monographies de la Renaissance italienne, à prendre des notes qu’elle ne relirait sans doute jamais. La rentrée était encore fraîche, les amphis sentaient le bois ciré et l’ennui, et elle avait traîné après les cours pour éviter de rentrer dans le manoir vide. Sa mère était chez une tante à Angers pour deux jours. Son père, comme toujours, était quelque part entre un dîner d’affaires et un conseil d’administration. Elle aurait la maison pour elle seule, et cette perspective, qui l’enchantait autrefois, ne lui apportait plus qu’un vague sentiment d’oppression. Le manoir était trop grand pour une fille seule. Les pièces vides résonnaient. Les planchers craquaient la nuit.

Elle avait quitté la fac à sept heures, avait mangé un sandwich dans un café près de la cathédrale, puis elle avait pris la route. Le ciel était chargé de nuages bas, lourds, qui couraient vers l’ouest comme s’ils fuyaient quelque chose. La radio annonçait de la pluie pour la nuit. Élise avait monté le son, un vieux morceau de Leonard Cohen, et elle avait roulé doucement sur les petites routes de campagne qu’elle connaissait par cœur. Elle aimait conduire. C’était l’un des rares moments où elle ne pensait à rien.

La route était déserte. Des champs de maïs de chaque côté, bruns et secs en cette fin d’été, leurs tiges cassées par le vent. Des pylônes électriques qui défilaient en silence. De loin en loin, une ferme isolée, une lumière à une fenêtre, un chien qui aboyait au passage de la voiture. Élise fredonnait, la vitre entrouverte, la main gauche sur le volant.

C’est alors que la voiture toussa.

Un raté. Un hoquet. Une vibration bizarre sous le capot, comme un frisson qui parcourait le moteur. Élise fronça les sourcils, jeta un coup d’œil au tableau de bord. Aucun voyant allumé. Elle accéléra un peu, espérant que le problème se résorberait de lui-même. La voiture toussa de nouveau, plus fort. Le moteur hoqueta, reprit, hoqueta encore. Puis il s’arrêta.

Net. Plus rien. Le silence soudain fut presque choquant.

Elle se rangea sur le bas-côté, le cœur battant un peu plus vite. La voiture s’immobilisa doucement, ses roues crissant sur le gravier. Elle tourna la clé. Le démarreur fit un bruit malade, un râle mécanique, mais le moteur ne repartit pas. Elle essaya encore. Rien.

Élise poussa un juron discret, de ceux qu’elle n’utilisait jamais devant sa mère. Elle attrapa son téléphone portable dans la boîte à gants. Pas de réseau. Elle leva le téléphone au-dessus de sa tête, cherchant une barre, deux barres, n’importe quoi. Rien. La couverture était inexistante dans ce coin de campagne, elle le savait, elle aurait dû y penser.

Elle descendit de voiture.

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