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Chapitre 1 : Christiane au bord du gouffre
La pluie frappe contre les vitres du dix-septième étage avec une insistance presque menaçante.Dehors, la ville étend ses lumières troubles dans le crépuscule de novembre, mais Christiane Bennett ne voit rien du panorama qui s'offre habituellement aux visiteurs de la tour Perrin.
Elle ne voit que ses mains, ses doigts qui se tordent sur ses genoux, ses ongles qu'elle a rongés jusqu'au sang durant les trois dernières nuits.
L'horloge murale du bureau d'accueil égrène les secondes avec une lenteur cruelle. Dix-sept heures quarante-deux. Dans dix-huit minutes, la journée de travail s'achèvera, et avec elle, peut-être, le dernier espoir de Christiane.
Elle est assise sur l'une des chaises design du couloir exécutif, ce même couloir qu'elle longe chaque matin depuis deux ans sans jamais oser lever les yeux vers la porte d'acajou massif qui en marque l'extrémité.
Cette porte, elle la connaît pour l'avoir cirée, pour avoir vu des dizaines de cadres en costume sombre y pénétrer le dos courbé et en ressortir le front humide.C'est la porte de Xavier Perrin, PDG du groupe Perrin Industries, l'homme le plus puissant de la région, et accessoirement, le patron de Christiane.
Son patron.
Pas son bienfaiteur. Pas son sauveur. Et certainement pas l'homme à qui elle s'apprête à demander une faveur qui représente l'équivalent de trois années de son salaire.
La pensée lui serre l'estomac comme un poing. Elle ravale un goût de bile et passe machinalement la main sur sa jupe grise, une jupe qu'elle a achetée en solde trois ans plus tôt et dont l'ourlet commence à s'effilocher.
Elle n'a pas la carrure pour ce genre de confrontation. Elle le sait. Tout le monde le sait. Christiane Bennett est une souris, une créature effacée qui excelle dans l'art de se rendre invisible, qui parle à voix basse, qui sourit par politesse et ne dérange jamais personne.Mais les souris aussi ont des griffes quand on menace leur seule famille.Elle ferme les yeux un instant.
L'image de sa tante Juliette s'impose immédiatement derrière ses paupières closes.Juliette allongée sur le lit d'hôpital, le visage cireux, les mains diaphanes posées sur le drap blanc.
Juliette qui lui sourit malgré la douleur, qui lui caresse les cheveux comme quand elle était petite et qu'elle venait de perdre sa mère.« Ne t'inquiète pas, ma chérie. Je suis solide. »
Solide. Le mot sonne comme une dérision quand on sait que son cœur ne tient plus qu'à un fil, qu'un caillot peut la terrasser à tout moment, et que la seule intervention capable de la sauver coûte cent vingt mille euros. Cent vingt mille euros.
Christiane a vérifié le chiffre au moins dix fois, espérant une erreur, un zéro en trop. Mais non.
Cent vingt mille euros pour l'opération, les soins postopératoires, la rééducation, la chambre individuelle.L'assurance de Juliette n'en couvre qu'un tiers. Le reste, c'est une montagne infranchissable.
Christiane rouvre les yeux. Elle inspire profondément, comme on se prépare à plonger en apnée, et se force à regarder vers la porte d'acajou.
Elle a répété son discours pendant des heures.Elle a préparé un dossier avec les devis de l'hôpital, une proposition d'échéancier de remboursement, un argumentaire sur sa loyauté et son ancienneté dans l'entreprise.
Elle a tout anticipé, sauf peut-être cette terreur qui lui paralyse les jambes et lui donne envie de fuir.
Le bruit d'un clavier la fait sursauter. À sa droite, l'assistante de direction, Mademoiselle Delorme, une femme d'une quarantaine d'années au chignon si serré qu'il semble lui tirer la peau du visage, tape avec une efficacité répétitive.
Elle ne regarde pas Christiane. Elle ne l'a pas regardée une seule fois depuis qu'elle l'a priée de s'asseoir. Pour Mademoiselle Delorme, Christiane fait partie du décor, une silhouette anonyme parmi la centaine d'employés qui peuplent les étages inférieurs.Pourtant, ce soir, quelque chose est différent.
Ce soir, à dix-sept heures cinquante-huit, alors que les autres secrétaires rangent déjà leurs affaires, Christiane Bennett se lève.
Ses talons résonnent sur le marbre ciré du couloir.Elle avance d'un pas raide vers la porte d'acajou, et sa main tremble à peine lorsqu'elle se pose sur la poignée.
Mademoiselle Delorme lève enfin les yeux.
« Monsieur Perrin n'a pas de rendez-vous à cette heure », dit-elle d'une voix coupante.Christiane se fige. Sa résolution vacille. Elle sent le regard de l'assistante peser sur elle comme un scalpel, disséquant sa tenue bon marché, sa coiffure simple, ses chaussures éculées.
Elle est sur le point de balbutier une excuse, de reculer, de retourner à son bureau du cinquième étage où personne ne fait attention à elle.
Mais l'image de Juliette revient. Juliette qui lui a appris à lire.
Juliette qui l'a emmenée voir son premier opéra. Juliette qui l'a tenue dans ses bras la nuit de l'enterrement de sa mère, quand Christiane n'avait que huit ans et que le monde s'effondrait.« Je sais », répond Christiane, et sa voix, bien que faible, ne tremble pas. « Mais il s'agit d'une urgence personnelle. »
Mademoiselle Delorme plisse les yeux. Elle ouvre la bouche pour répliquer, mais au même moment, la porte d'acajou s'entrebâille.« Laissez-la entrer », dit une voix grave à l'intérieur.
Christiane sent son cœur rater un battement. L'assistante, visiblement contrariée, incline la tête avec raideur et fait un geste de la main. Christiane franchit le seuil.Le bureau de Xavier Perrin est immense.
C'est la première chose qu'elle remarque. Immense et froid, avec ses baies vitrées qui donnent sur toute la ville, ses étagères chargées de livres reliés de cuir qu'on dirait n'avoir jamais été ouverts, son tapis persan probablement plus vieux que Christiane elle-même, et son bureau en marbre noir qui trône au centre de la pièce comme un autel.Et derrière cet autel, il y a Xavier Perrin.
Il est plus grand que dans son souvenir. Plus massif. Ses épaules larges se découpent sur le crépuscule orangé qui embrase les fenêtres.
Il ne porte pas de veste, seulement une chemise blanche aux manches retroussées qui révèlent des avant-bras encore musclés malgré la cinquantaine bien entamée.
Ses cheveux poivre et sel sont coiffés en arrière, dégageant un front large et des yeux gris ardoise qui semblent capables de transpercer n'importe quelle façade.
Il ne lui propose pas de s'asseoir. Il se contente de l'observer, adossé à son fauteuil de cuir, les doigts joints en ogive devant son visage.
« Mademoiselle Bennett », dit-il. Ce n'est pas une question. C'est un constat, comme s'il inventoriait sa présence et la trouvait parfaitement conforme à ses attentes.
Christiane déglutit. Elle ne lui a jamais parlé directement. Elle fait partie de la piscine de secrétariat, ces employées polyvalentes qu'on affecte à différentes tâches selon les besoins. Mais lui, apparemment, connaît son nom.
« Monsieur Perrin », commence-t-elle, et elle s'entend comme on écoute une étrangère. « Je... je suis désolée de vous déranger si tard. »
Il ne répond rien. Son regard ne vacille pas. Christiane comprend qu'il ne l'aidera pas à meubler le silence. Elle serre le dossier contre sa poitrine comme un bouclier.
« Ma tante, Juliette Mercier, est très malade. Elle a besoin d'une intervention chirurgicale urgente. Une endartériectomie carotidienne. L'opération coûte... » Elle avale sa salive. « Cent vingt mille euros. »
Les mots tombent dans le silence comme des pierres dans un puits. Xavier Perrin ne cille pas.
« J'ai constitué un dossier avec les devis, et une proposition de remboursement. Je travaille pour vous depuis deux ans, monsieur Perrin. Je n'ai jamais demandé de faveur, jamais manqué un jour de travail. Je vous demande juste une avance sur salaire. Je vous rembourserai jusqu'au dernier centime, même si cela doit me prendre dix ans. »
Elle tend le dossier d'un geste mécanique. Il le prend. Le feuillette. Le repose sur le bureau sans un commentaire.
« Pourquoi moi ? »
La question tombe, lapidaire.« Pardon ? »
« Pourquoi venir me demander cet argent ? Vous avez des amis. Des collègues. Une banque. Pourquoi vous adresser à votre employeur ? »
Christiane sent ses joues s'empourprer. Parce qu'elle n'a pas d'amis, pas vraiment. Parce que ses collègues la considèrent comme une quantité négligeable. Parce que la banque a ri quand elle a présenté sa demande de prêt avec son salaire de misère. Mais elle ne peut pas dire cela.
« Parce que je n'ai personne d'autre », murmure-t-elle.
L'aveu s'échappe malgré elle, nu et brut. Elle se mord la lèvre, regrettant déjà de s'être tant découverte.
Xavier Perrin la dévisage longuement. Ses doigts tambourinent lentement sur l'accoudoir de son fauteuil.« Et qu'êtes-vous prête à faire pour sauver votre tante, mademoiselle Bennett ? »
La question glace l'air de la pièce. Christiane sent un frisson courir le long de sa colonne vertébrale.
Il y a quelque chose dans le ton de Xavier Perrin, une inflexion presque imperceptible, qui transforme cette simple interrogation en promesse voilée.
« Tout », répond-elle sans hésiter. « Je suis prête à tout. »
Le mot résonne entre eux comme un serment. Xavier Perrin incline lentement la tête, et l'esquisse d'un sourire, le premier depuis le début de l'entretien, étire le coin de ses lèvres.
« Revenez demain soir, mademoiselle Bennett. Même heure. J'aurai peut-être une proposition à vous faire. »
Ce n'est pas un refus. Ce n'est pas non plus un accord. Christiane ne sait pas si elle doit se réjouir ou redoubler d'inquiétude.
Elle hoche la tête, récupère son dossier d'un geste tremblant, et recule vers la porte.« Monsieur Perrin ? »
Il a déjà repris la lecture d'un document sur son écran. Il lève un sourcil sans la regarder.
« Merci. Même pour m'avoir simplement écoutée. »Il ne répond pas. Christiane sort du bureau, les jambes flageolantes. Dans le couloir, Mademoiselle Delorme la fusille du regard.
La pluie continue de frapper les vitres. Et quelque part au fond de sa poitrine, une petite voix murmure que cette soirée n'était que le début d'un engrenage dont elle ne mesure pas encore l'ampleur.
Chapitre 36: Nouvelles rencontres La pièce était spacieuse, plus grande que tout l'appartement de Christiane. Une fenêtre haute donnait sur les jardins, laissant entrer la lumière déclinante de cette fin d'après-midi.Le mobilier était sobre et ancien : un lit à baldaquin en fer forgé recouvert d'une courtepointe de satin beige, une armoire en bois sculpté, une coiffeuse surmontée d'un miroir au tain piqueté, un petit bureau sous la fenêtre. Un bouquet de fleurs séchées trônait sur la cheminée de marbre, vestige d'un séjour antérieur. Le parquet craquait légèrement sous les pas.C'était joli. C'était même charmant, dans un style suranné. Mais tout, du choix des meubles à l'odeur de renfermé, indiquait que cette chambre n'avait pas été habitée depuis longtemps. Très longtemps.« Cette aile était celle de Madame Héléna, autrefois, » laissa tomber madame Hawthorne, comme si elle devinait les interrogations muettes de Christiane. « Monsieur Xavier n'y a plus touché depuis son décès. »
Chapitre 35: Bienvenue à la villaVilla des Perrin, en fin d'après-midi, la limousine noire franchit le portail monumental en fer forgé avec un ronronnement feutré. De part et d'autre de l'allée, des cèdres centenaires montaient la garde, leurs branches alourdies par la brume d'automne qui descendait des collines environnantes.La demeure apparaissait au loin, majestueuse et glaciale, posée sur le sommet aménagé du domaine comme une forteresse de verre et de pierre blanche.Christiane Perrin, elle portait ce nom depuis quelques heures à peine observait le paysage par la vitre teintée, le cœur serré. Elle avait quitté son modeste appartement du centre-ville dans la matinée, après une nuit de noces passée seule dans son lit de jeune fille. Miguel n'était pas rentré.Il avait disparu après le cocktail, sans un mot, sans un regard, la laissant regagner seule son domicile, encore vêtue de sa robe de mariée qu'elle avait dû dégrafér elle-même devant le miroir de sa chambre vide.La voiture
Chapitre 34: Ils sont à présent marié Au salon de réception de la mairie, une heure plus tard. Un cocktail avait été dressé dans le salon adjacent. Champagne, petits fours, pièce montée. Rien de grandiose, mais tout était luxueux, comme l'exigeait le standing des Perrin. Les invités déambulaient, flûte à la main, échangeant des banalités sur la beauté de la mariée et l'élégance du lieu.Christiane se tenait près de la fenêtre, un verre de champagne intact à la main, les yeux perdus sur le jardin de la mairie. Personne ne lui parlait, à l'exception de Xavier qui s'était approché une fois pour lui demander si tout allait bien. Elle avait répondu oui, mécaniquement.À l'autre bout du salon, Miguel était affaissé sur une banquette, une flûte vide à la main, le visage défait. Darius tentait de lui parler, mais il ne répondait que par monosyllabes. Il n'avait pas adressé un seul mot à sa femme depuis le baiser.« Mon vieux, tu devrais au moins aller la voir, » murmura Darius. « Ne serait-c
Chapitre 33: Un baiser à la volée Elle se plaignit intérieurement pendant cinq minutes santant la honte lui traverser les veines. Soudain, un bruit de pas précipité, une porte latérale qui s'ouvre à la volée. Miguel Perrin fit irruption dans la salle, flanqué de Darius Achebe qui semblait le soutenir à moitié. Il portait un costume de cérémonie bleu nuit, une chemise blanche et une cravate dénouée qui pendait sur son torse. Ses cheveux étaient en bataille, ses yeux cernés, son teint blafard. Il empestait le whisky à trois mètres.Un hoquet collectif parcourut l'assemblée. Xavier Perrin se raidit sur son siège, les jointures blanchies sur le pommeau de sa canne.Darius, avec une efficacité discrète, ajusta la cravate de Miguel, lui glissa deux mots à l'oreille sans doute un encouragement ou une menace amicale puis le poussa doucement vers l'autel. Miguel tituba légèrement, se rattrapa, et vint se planter à côté de Christiane sans la regarder.Le maire adjoint, visiblement soulagé,
Chapitre 32: À la Mairie !À la Mairie centrale, le Samedi à 11 heures. La salle des mariages de la mairie centrale était une rotonde solennelle, tapissée de boiseries dorées et surmontée d'un plafond à caissons d'où pendait un lustre monumental en cristal de Bohême. Des guirlandes de lys blancs et de feuillage avaient été accrochées aux colonnes, des chaises en velours grenat alignées en rangées impeccables, un tapis ivoire déroulé jusqu'à l'estrade où officierait le maire adjoint.Mais la pompe du décor ne pouvait masquer le vide glaçant de l'assemblée.Vingt personnes. Vingt silhouettes dispersées dans une salle qui pouvait en contenir deux cents.Les témoins, des collaborateurs de Xavier Perrin, sanglés dans leurs costumes sombres, affichaient des sourires polis et impersonnels.Quelques membres du conseil d'administration, leurs épouses couvertes de bijoux, chuchotaient entre eux en jetant des regards furtifs vers l'autel. Un photographe officiel rôdait, l'œil vissé à son objec
Chapitre 31: La dernière nuit solitaire.Dans la villa des Perrin, Aile privée de Miguel à la même heure. À l'autre bout de la ville, dans l'immense demeure qui dominait les collines résidentielles, Miguel Perrin était affalé dans son fauteuil Chesterfield, face à la cheminée où crépitait un feu mourant.Il ne portait qu'un pantalon de costume et une chemise blanche ouverte sur son torse, la cravate pendante, les manches retroussées. À ses pieds, une bouteille de whisky entamée au trois quarts, et un verre qu'il vidait et remplissait avec une régularité mécanique.Il ne buvait pas pour le plaisir. Il buvait pour anesthésier.Demain. Demain, il serait un homme marié. Demain, il passerait l'alliance au doigt d'une femme qu'il n'avait pas choisie, devant un parterre d'inconnus et de collaborateurs de son père, sous les flashs des photographes. Le fils prodigue, le playboy déchu, le rebelle dompté.La presse en ferait ses choux gras : « Le mauvais garçon de la finance enfin rangé », « Mi







