MasukMarc
Le repas avance. L'entrée, le plat, les conversations qui tournent autour de rien. Le travail, les vacances, les projets. La surface lisse de l'amitié. Je participe. Je suis brillant, drôle, attentif. Le mari parfait. L'ami idéal. Mais sous la table, ma jambe est tendue. Immobile. À quelques centimètres de la sienne. Je pourrais la toucher. Juste un frôlement. Juste assez pour qu'elle sursaute, pour qu'elle comprenne que je suis là, que je l'attends. Mais je ne le fais pas. Pas ce soir. Ce soir, je plante la graine. Je la laisse germer dans le terreau fertile de son imagination. Rien n'est plus érotique que l'attente. Rien n'est plus puissant que ce qu'on imagine plutôt que ce qu'on reçoit.
Le sel circule. Elle me le tend. Nos doigts se touchent. L'effleurement dure une demi-seconde de plus que nécessaire. Sa peau est chaude. Légèrement humide. Elle a transpiré pendant le repas. De chaleur, de vin, ou d'autre chose. L'électricité du contact remonte le long de mon bras comme une décharge. Elle retire sa main brusquement. Trop brusquement. Comme si le contact l'avait brûlée. Ses joues s'empourprent. Elle se tourne vers Lucas et lui dit quelque chose à propos du dessert.
Huit.
Je compte toujours. C'est plus fort que moi. Chaque regard, chaque frôlement, chaque respiration retenue est une marche gravie vers l'inévitable. J'ai toujours fonctionné comme ça. Transformer la séduction en équation. En stratégie. En partie d'échecs où je suis le seul à connaître les règles. Les autres jouent aux dames. Moi, je joue aux échecs. Et je gagne. Toujours.
Au dessert, Chloé a les joues rouges. Le vin, dit-elle en riant un peu trop fort. Elsa acquiesce, compatissante. Lucas lui caresse la main, attendri. Je sais que c'est moi. Je sais que cette rougeur, cette chaleur sur sa peau, ce tremblement imperceptible dans sa voix, c'est moi qui les ai mis là. Et elle le sait aussi.
Le café. Les adieux. Le rituel des manteaux qu'on enfile, des bises qu'on échange, des à bientôt qu'on se lance sans y penser. Sur le pas de la porte, elle me tend mon écharpe que j'avais oubliée sur la chaise. Ses doigts effleurent les miens une dernière fois. Elle a gardé l'écharpe assez longtemps pour que le tissu s'imprègne de son parfum. Quelque chose de fleuri. De blanc. Du jasmin peut-être. Ou du gardénia.
— À bientôt, Marc.
Sa voix est douce. Un peu rauque. Comme si elle avait trop parlé. Ou pas assez.
— À très bientôt, Chloé.
Je ne dis pas à bientôt. Je dis à très bientôt. La différence est infime. Mais elle l'entend. Je le vois à la façon dont ses cils battent une fois, deux fois, avant qu'elle ne détourne le regard.
Neuf.
Je m'éloigne dans l'allée, la main d'Elsa dans la mienne. Je ne me retourne pas. Mais je sais qu'elle me regarde. Je le sens entre mes omoplates, ce regard brûlant qui s'accroche à ma nuque. Je pourrais me retourner, lui offrir un dernier sourire, une dernière promesse muette. Mais je ne le fais pas. Il faut qu'elle passe la nuit à se demander si elle a rêvé. Si elle a imaginé. Si ce qui s'est passé ce soir était réel ou le fruit de son désir.
La graine est plantée. Maintenant, il faut la laisser pousser.
La route défile dans le pare-brise. La nuit est noire, piquée de rares étoiles que la pollution lumineuse de la ville efface presque complètement. Elsa parle. Je conduis. Ma main droite sur le volant, la gauche sur le levier de vitesse. Automatismes.
— Et puis la cuisine, je pensais à du vert d'eau. Quelque chose de doux, tu vois. Pas trop clinique mais pas trop pastel non plus. Un vert qui respire, qui évoque la mer sans être littéral. Peut-être avec des touches de bois clair pour réchauffer. Et les poignées, j'hésite entre du laiton brossé et de l'inox. Le laiton, c'est plus chaleureux mais...
Sa voix est un bourdonnement. Un bruit de fond rassurant, comme le ronronnement du moteur. J'acquiesce aux bons moments. Vraiment ? Tu crois ? C'est une bonne idée. Le laiton, oui, tu as raison. Les phrases automatiques de l'homme marié qui survit aux conversations décoratives. Je pourrais les dire dans mon sommeil. Je les ai dites dans mon sommeil.
Je pense à Chloé.
Je décortique chaque instant du dîner comme un chirurgien dissèque un corps. Sa robe. Ce bleu turquoise qui répondait au mien. L'a-t-elle choisi consciemment ? Peut-être. Peut-être pas. L'important n'est pas l'intention, c'est l'effet. Et l'effet était là, palpable, électrique. Ses jambes nues sous la table. Le tissu léger qui remontait quand elle s'asseyait, quand elle croisait et décroisait les jambes. Ce geste, ce mouvement perpétuel. Elle ne pouvait pas rester immobile. Comme si son corps tout entier était traversé par un courant qu'elle ne contrôlait plus.
Sa façon de se mordre la lèvre. Ce tic que j'ai repéré tout de suite. Elle ne le fait pas avec Lucas. Je l'ai observée pendant tout le repas. Avec son mari, elle sourit, elle rit, elle est détendue. Mais elle ne se mord pas la lèvre. Ce geste-là, elle l'a fait pour moi. Peut-être sans le savoir. Peut-être en le sachant très bien. La frontière entre l'inconscient et le calcul est poreuse chez les femmes qui commencent à désirer. Elles croient être spontanées alors que chaque geste est dicté par ce désir nouveau qui les submerge.
— Marc ? Tu m'écoutes ?
— Vert d'eau. Avec du laiton brossé. Pas trop clinique. Ça me semble parfait.
ChloéNous retournons vers l'entrée. Le trajet du garage à la porte d'entrée est plus court que celui de la cuisine au garage, mais il me semble interminable et trop court à la fois. Interminable parce que chaque pas est une occasion de se retourner, de dire quelque chose, de faire un geste. Trop court parce que dans quelques secondes il sera parti, et je serai seule à nouveau, seule avec mes questions, mes doutes, mon désir inassouvi.Sur le pas de la porte, il se retourne.Il ne dit rien. Il me regarde. Deux secondes. Trois. Une éternité. Ses yeux descendent sur ma bouche, puis remontent vers mes yeux. Le trajet de son regard est une caresse. Ma bouche s'entrouvre toute seule, comme si elle répondait à un appel muet. Est-ce qu'il va m'embrasser ? Est-ce que je veux qu'il m'embrasse ? Si je le veux, pourquoi est-ce que je recule d'un millimètre ? Si je ne le veux pas, pourquoi est-ce que ma bouche s'entrouvre ?Il hoche la tête, comme s'il venait
Il ne recule pas. Mon bras effleure le sien. Un contact infime, coton contre coton, la manche de mon débardeur contre la manche de sa chemise. Mais c'est comme si une décharge électrique traversait le tissu. Ma peau s'électrise. Mes doigts se figent sur l'anse de la tasse. Le temps s'arrête une fraction de seconde. Est-ce qu'il l'a senti aussi ? Est-ce qu'il est en train de vivre la même chose que moi ? Ou est-ce que pour lui ce n'est qu'un frôlement accidentel, un geste de la vie quotidienne, une banalité dont il ne se souviendra même pas ce soir ?Je ne dis rien. Lui non plus. Le café continue de couler. Le bruit est infernal et salvateur à la fois, comme un métronome qui rythme notre silence.Le café est prêt. Je me redresse, lui tends sa tasse. Nos doigts se frôlent. Exactement comme samedi soir, quand il m'a passé le sel. Le même contact, la même brûlure, la même impossibilité de respirer normalement. Ses doigts sont chauds, secs, fermes. Les miens tremblent, je le vois, il le vo
ChloéLa sonnerie retentit à 10h02 précises. Je le sais parce que j'ai regardé l'horloge de la cuisine toutes les trente secondes depuis 9h30. La première tenue était trop évidente, une robe fleurie à fleurs jaunes et blanches qui criait j'ai fait un effort pour toi. Je l'ai enlevée à 9h41, les joues brûlantes de honte. La deuxième n'était pas assez, un vieux jogging gris qui disait je ne veux pas que tu me regardes. Mensonge éhonté, je l'ai retiré à 9h52. La troisième, celle que je porte maintenant, est juste ce qu'il faut. Un jean brut qui épouse mes hanches sans les mouler vulgairement, un débardeur blanc en coton fin qui laisse deviner la ligne de mes épaules, la naissance de ma gorge. Simple. Naturel. Comme si je n'attendais personne.Mais je n'attends pas personne. Je l'attends, lui. Et cette attente est un supplice depuis que j'ai ouvert les yeux ce matin, depuis que j'ai vu son dernier message sur mon téléphone, Je passe vers 10h pour l'outil, si ça ne te dérange pas. Non, ça
Lucas appelle à 7h pour dire bonjour. Sa voix est pleine de cette énergie matinale que je déteste. Il me parle de sa journée qui s'annonce chargée, de réunions, de déjeuners d'affaires. Je réponds d'une voix blanche, mécanique. Il ne remarque rien. Il ne remarque jamais rien. C'est peut-être ça, le problème. C'est peut-être pour ça que je suis en train de glisser vers un autre homme. Parce que mon mari ne me voit plus. Ne m'entend plus. Ne remarque même pas quand ma voix est blanche et mon âme en lambeaux.La journée est une lente agonie. Une torture au compte-gouttes. Je vérifie mon téléphone vingt-sept fois. Vingt-sept. J'ai compté malgré moi. Chaque vibration, chaque notification me fait bondir, le cœur battant, les mains moites. À chaque fois, ce n'est pas lui. Une amie qui propose un café. Une publicité. Un rappel de rendez-vous. La vie ordinaire qui continue alors que ma vie intérieure est en suspens.Le soir, je me déshabille devant le grand miroir de la chambre. La nuisette gr
ChloéJour un.La maison est vide. Le silence est revenu, plus épais, plus lourd. Lucas a appelé ce matin pour dire qu'il était bien arrivé, que l'hôtel était correct, que le décalage horaire le fatiguait. Je lui ai répondu les choses habituelles. Tant mieux. Repose-toi. Je t'embrasse. Des phrases en pilote automatique. Pendant que je parlais, je regardais mon téléphone. La conversation avec Marc. Son dernier message. Bon courage pour les semaines solo.Solo. Pas seule. Ce mot danse dans ma tête depuis que je l'ai lu.À 10h23, j'envoie un nouveau message. Sans réfléchir. Enfin, en faisant semblant de ne pas réfléchir. Mais je sais très bien ce que je fais. Chaque mot que je tape est une marche de plus dans l'escalier qui descend vers lui.La maison est vide, c'est étrange.C'est vrai. La maison est vide. C'est vrai, c'est étrange. Mais la vérité derrière la vérité, celle que je n'écris pas mais qu'il lira quand même, c'est que je veux lui parler. Lui écrire. Prolonger ce fil ténu qui
Marc Je retourne à mon bureau. Le téléphone est toujours là, écran contre le bois. Je le retourne. Le message de Chloé est toujours affiché. Je vérifie l'heure. 11h52. Elle a envoyé ça à 11h52. Une heure étrange. Ni le matin, ni vraiment l'après-midi. L'heure des femmes qui s'ennuient chez elles. L'heure où la solitude commence à peser.Je ne réponds pas tout de suite. Je reprends mon rapport. Les chiffres défilent. Je les traite machinalement, avec la partie de mon cerveau qui sait faire ce genre de choses sans y penser. L'autre partie, la plus grande, la plus affûtée, travaille sur Chloé. Sur la stratégie. Sur les prochains mouvements.À 14h17 précisément, je prends le téléphone. Deux heures et vingt-cinq minutes se sont écoulées depuis son message. Suffisant pour qu'elle ait commencé à douter. À espérer. À désespérer. À vérifier son téléphone toutes les trente secondes. À se dire qu'elle a été trop loin, ou pas assez. À regretter d'avoir envoyé ce message. À regretter de ne pas en







