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CHAPITRE 2 : Le grain de sable 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-04-23 01:19:49

Marc

Le repas avance. L'entrée, le plat, les conversations qui tournent autour de rien. Le travail, les vacances, les projets. La surface lisse de l'amitié. Je participe. Je suis brillant, drôle, attentif. Le mari parfait. L'ami idéal. Mais sous la table, ma jambe est tendue. Immobile. À quelques centimètres de la sienne. Je pourrais la toucher. Juste un frôlement. Juste assez pour qu'elle sursaute, pour qu'elle comprenne que je suis là, que je l'attends. Mais je ne le fais pas. Pas ce soir. Ce soir, je plante la graine. Je la laisse germer dans le terreau fertile de son imagination. Rien n'est plus érotique que l'attente. Rien n'est plus puissant que ce qu'on imagine plutôt que ce qu'on reçoit.

Le sel circule. Elle me le tend. Nos doigts se touchent. L'effleurement dure une demi-seconde de plus que nécessaire. Sa peau est chaude. Légèrement humide. Elle a transpiré pendant le repas. De chaleur, de vin, ou d'autre chose. L'électricité du contact remonte le long de mon bras comme une décharge. Elle retire sa main brusquement. Trop brusquement. Comme si le contact l'avait brûlée. Ses joues s'empourprent. Elle se tourne vers Lucas et lui dit quelque chose à propos du dessert.

Huit.

Je compte toujours. C'est plus fort que moi. Chaque regard, chaque frôlement, chaque respiration retenue est une marche gravie vers l'inévitable. J'ai toujours fonctionné comme ça. Transformer la séduction en équation. En stratégie. En partie d'échecs où je suis le seul à connaître les règles. Les autres jouent aux dames. Moi, je joue aux échecs. Et je gagne. Toujours.

Au dessert, Chloé a les joues rouges. Le vin, dit-elle en riant un peu trop fort. Elsa acquiesce, compatissante. Lucas lui caresse la main, attendri. Je sais que c'est moi. Je sais que cette rougeur, cette chaleur sur sa peau, ce tremblement imperceptible dans sa voix, c'est moi qui les ai mis là. Et elle le sait aussi.

Le café. Les adieux. Le rituel des manteaux qu'on enfile, des bises qu'on échange, des à bientôt qu'on se lance sans y penser. Sur le pas de la porte, elle me tend mon écharpe que j'avais oubliée sur la chaise. Ses doigts effleurent les miens une dernière fois. Elle a gardé l'écharpe assez longtemps pour que le tissu s'imprègne de son parfum. Quelque chose de fleuri. De blanc. Du jasmin peut-être. Ou du gardénia.

— À bientôt, Marc.

Sa voix est douce. Un peu rauque. Comme si elle avait trop parlé. Ou pas assez.

— À très bientôt, Chloé.

Je ne dis pas à bientôt. Je dis à très bientôt. La différence est infime. Mais elle l'entend. Je le vois à la façon dont ses cils battent une fois, deux fois, avant qu'elle ne détourne le regard.

Neuf.

Je m'éloigne dans l'allée, la main d'Elsa dans la mienne. Je ne me retourne pas. Mais je sais qu'elle me regarde. Je le sens entre mes omoplates, ce regard brûlant qui s'accroche à ma nuque. Je pourrais me retourner, lui offrir un dernier sourire, une dernière promesse muette. Mais je ne le fais pas. Il faut qu'elle passe la nuit à se demander si elle a rêvé. Si elle a imaginé. Si ce qui s'est passé ce soir était réel ou le fruit de son désir.

La graine est plantée. Maintenant, il faut la laisser pousser.

La route défile dans le pare-brise. La nuit est noire, piquée de rares étoiles que la pollution lumineuse de la ville efface presque complètement. Elsa parle. Je conduis. Ma main droite sur le volant, la gauche sur le levier de vitesse. Automatismes.

— Et puis la cuisine, je pensais à du vert d'eau. Quelque chose de doux, tu vois. Pas trop clinique mais pas trop pastel non plus. Un vert qui respire, qui évoque la mer sans être littéral. Peut-être avec des touches de bois clair pour réchauffer. Et les poignées, j'hésite entre du laiton brossé et de l'inox. Le laiton, c'est plus chaleureux mais...

Sa voix est un bourdonnement. Un bruit de fond rassurant, comme le ronronnement du moteur. J'acquiesce aux bons moments. Vraiment ? Tu crois ? C'est une bonne idée. Le laiton, oui, tu as raison. Les phrases automatiques de l'homme marié qui survit aux conversations décoratives. Je pourrais les dire dans mon sommeil. Je les ai dites dans mon sommeil.

Je pense à Chloé.

Je décortique chaque instant du dîner comme un chirurgien dissèque un corps. Sa robe. Ce bleu turquoise qui répondait au mien. L'a-t-elle choisi consciemment ? Peut-être. Peut-être pas. L'important n'est pas l'intention, c'est l'effet. Et l'effet était là, palpable, électrique. Ses jambes nues sous la table. Le tissu léger qui remontait quand elle s'asseyait, quand elle croisait et décroisait les jambes. Ce geste, ce mouvement perpétuel. Elle ne pouvait pas rester immobile. Comme si son corps tout entier était traversé par un courant qu'elle ne contrôlait plus.

Sa façon de se mordre la lèvre. Ce tic que j'ai repéré tout de suite. Elle ne le fait pas avec Lucas. Je l'ai observée pendant tout le repas. Avec son mari, elle sourit, elle rit, elle est détendue. Mais elle ne se mord pas la lèvre. Ce geste-là, elle l'a fait pour moi. Peut-être sans le savoir. Peut-être en le sachant très bien. La frontière entre l'inconscient et le calcul est poreuse chez les femmes qui commencent à désirer. Elles croient être spontanées alors que chaque geste est dicté par ce désir nouveau qui les submerge.

— Marc ? Tu m'écoutes ?

— Vert d'eau. Avec du laiton brossé. Pas trop clinique. Ça me semble parfait.

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