LOGINJ’avais brûlé de déchirer l’invitation. De la jeter aux toilettes. De faire comme si elle n’existait pas. C’était une provocation, un pied de nez du destin, une blague de mauvais goût. Pourquoi moi ? Pourquoi m’inviter, moi qui n’étais plus rien ?
Mais je ne l’avais pas déchirée. Je l’avais rangée dans cette boîte à chaussures, dans ce placard, et je l’avais oubliée. Ou plutôt, je l’avais enfouie. Comme tout le reste.
Je la sortis de l’enveloppe. Le papier était toujours aussi épais, les lettres toujours aussi dorées. La date était dans trois semaines. Trois semaines.
Mon cœur se mit à battre plus vite. Une idée folle germait quelque part dans un recoin de mon crâne.
Et si j’y allais ?
– Non, murmurai-je. Tu n’es pas capable. Tu ne sors même pas de chez toi.
Mais l’idée ne partait pas. Elle restait là, tenace, comme une mauvaise herbe.
Et si j’y allais ? Et si j’y allais avec un cavalier ? Un homme tellement beau, tellement parfait, tellement au-dessus de Thomas qu’il en deviendrait fou de rage ?
L’invitation était là, dans mes mains. La date était dans trois semaines. Je pouvais encore m’organiser.
Ou je pouvais tout refermer, tout ranger, et retourner m’allonger sur mon canapé.
Je regardai le carton. Les livres de droit de Thomas. Le pyjama sale. La femme étrangère dans le miroir.
Non. Je ne pouvais plus rester là.
Je glissai l’invitation dans la poche de mon pyjama. Et je sortis de la chambre.
Oui, je voulais me venger.
Le mot était laid, violent, presque honteux à prononcer. Mais il était là, dans ma tête, plus fort que tout. Je voulais que Thomas regrette. Je voulais qu’il me voie rayonnante, désirable, heureuse. Je voulais qu’il se morde les doigts d’avoir choisi l’autre.
Je voulais un cavalier parfait.
Je retournai dans le salon, m’assis devant mon ordinateur portable, et j’ouvris un nouveau navigateur. Mes doigts hésitèrent un instant au-dessus du clavier. Et si quelqu’un le savait ? Et si Thomas apprenait que j’avais loué un homme ? Et si je devenais la risée de tous, encore une fois ?
Je chassai les pensées. Je n’avais plus rien à perdre.
« Gigolo – location – cavalier – événement haut de gamme. »
Je tapai la recherche d’une main ferme, le cœur battant.
Les résultats étaient sordides. Des sites aux couleurs criardes, des photos d’hommes torse nu avec des surnoms ridicules – « Black Panther », « L’Italien », « Mister Sexy ». Des tarifs à l’heure, des mentions « sans pénétration » écrites en petits caractères. Des témoignages de femmes que j’imaginais seules et désespérées, comme moi.
Le dégoût me souleva l’estomac. Était-ce vraiment ce que je voulais ? Réduire un être humain à un accessoire, un faire-valoir, une arme de vengeance ?
– Tu n’as pas le choix, me dis-je à voix haute. Tu n’as personne. Tu es seule.
Je faillis tout refermer. Mais un site, plus bas dans la page, attira mon regard. Il se distinguait des autres. Pas de couleurs criardes. Pas de photos aguicheuses. Juste du noir et de l’or, une police élégante, et ce nom : « Prestige Échapées – Pour celles qui méritent le meilleur. »
Je cliquai.
Le site était sobre, presque luxueux. Il parlait de « prestations sur mesure », de « cavaliers d’exception », de « discrétion absolue ». Un formulaire de contact. Des témoignages de femmes – des vrais, avec des noms et des visages floutés – qui parlaient de soirées réussies, de regards envieux, de moments inoubliables.
C’était cher. Très cher. Les tarifs n’étaient pas affichés, mais je savais que cela me coûterait un bras.
Je sortis l’invitation de ma poche. La date. Dans trois semaines.
L’héritage de ma grand-mère dormait sur un compte. Je n’y avais pas touché depuis sa mort, par respect, par culpabilité, parce que je ne savais pas quoi en faire. Mais là, ce soir, je savais. Je le dépenserais pour la meilleure vengeance de ma vie.
Je remplis le formulaire.
Nom : Bennett. Prénom : Léa. Événement : Gala du Domaine Kensington. Exigences : « Cavalier séduisant, élégant, capable de faire paraître mon ex jaloux. Surtout, capable de jouer la comédie. »
Dans la case « commentaires », j’hésitai, puis j’écrivis :
« J’ai été humiliée. Je veux qu’on me voie heureuse, même si c’est faux. Trouvez-moi l’homme le plus parfait que l’argent puisse acheter. »
J’appuyai sur « envoyer » avant de pouvoir réfléchir.
Il sourit. Il défit sa chemise, bouton par bouton, lentement. Je le regardai faire. Son torse était musclé, bronzé, marqué par quelques cicatrices – celle de son enfance, celle de sa vie. Il n’essayait pas de les cacher. Il les offrait.– À toi, dit-il en s’approchant.Il défit ma robe, doucement. Le tissu glissa sur mes épaules, tomba à mes pieds. Je restai en sous-vêtements, frissonnant.– Tu as froid ? demanda-t-il.– Non. C’est toi.– C’est toujours moi.Il m’embrassa. Pas comme la première fois – ce baiser-là était plus lent, plus profond, plus vrai. Il n’y avait plus d’urgence, plus de peur, plus de mensonge.Il m’allongea sur le lit. Il se coucha à côté de moi, ses doigts parcourant mon corps comme pour l’apprendre à nouveau.– Cette fois, c’est la vraie première fois, murmura-t-il.– Pourquoi ?– Parce que l’autre fois, on avait peur. On jouait un rôle. On se cachait derrière nos blessures.– Et maintenant ?– Maintenant, on est juste toi et moi. Sans masque. Sans contrat.– J
À un moment, il prit ma main. Il la retourna, paume vers le ciel. Il caressa du bout des doigts les lignes de ma main, doucement, lentement.– Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.– Je t’apprends à me toucher. Sans peur. Sans contrat. Sans rôle.– C’est étrange, ce que tu dis.– C’est la vérité.Il leva ma main à ses lèvres. Il embrassa le creux de ma paume. Un baiser léger, presque rien.– Je t’aime, Léa. Je n’attends rien de toi. Je voulais juste que tu le saches.Il reposa ma main, se leva, éteignit la télévision.– Je vais me coucher, dit-il. Bonne nuit.– Julien…– Oui ?– Merci d’attendre.Il sourit. Un sourire doux, fatigué, sincère.– Je t’attendrai toujours, murmura-t-il.Il monta l’escalier. Je restai seule dans le salon, la main encore chaude de son baiser.Je ne lui avais toujours pas dit « je t’aime ».Mais mon cœur, lui, commençait à le crier.___Le lendemain, je me réveillai avant lui.Je descendis à la cuisine. Je préparai le café – deux tasses, la sienne noire, la mi
Les jours suivants, il ne me pressa pas.Il ne me parla pas de « je t’aime ». Il ne me demanda pas de réponse. Il ne me fit pas de grand geste, ni de déclaration. Il se contenta d’être là.Le matin, il préparait le café. Il me tendait ma tasse sans un mot, mais avec un petit sourire. Le soir, il cuisinait – des plats simples, des pâtes, des omelettes – et nous mangions ensemble, en silence, mais un silence apaisé.Il ne me touchait pas. Il ne cherchait pas mon regard. Il attendait.– Tu ne me demandes rien ? finis-je par lui dire, le troisième soir.– Non.– Pourquoi ?– Parce que tu as besoin de temps. Parce que je ne veux pas te brusquer. Parce que la dernière fois, j’ai tout gâché en allant trop vite.– Et si j’ai besoin de beaucoup de temps ?– Je prendrai beaucoup de temps.– Et si je n’arrive jamais à te répondre ?– Alors j’attendrai quand même.– C’est absurde.– C’est l’amour.Je ne sus pas quoi répondre. Je baissai les yeux sur mon assiette.Il avait changé. Il n’était plus
Il m’embrassa. Doucement, longuement, comme pour sceller une promesse.– Tu veux qu’on déchire le contrat ? demanda-t-il.– Pas tout de suite.– Pourquoi ?– Parce que j’aime l’avoir sous les yeux. Il me rappelle d’où on vient. Il me rappelle qu’on a survécu à nos mensonges.– Tu es étrange, dit-il.– Toi aussi.– On est faits pour s’entendre.Il me prit dans ses bras. Je me blottis contre sa poitrine, écoutant son cœur battre.– Demain, on annonce la bonne nouvelle à ton grand-père ? demandai-je.– La bonne nouvelle ?– Qu’on est vraiment ensemble. Plus de contrat. Plus de mensonges.– Il sera heureux.– Il le mérite.– Toi aussi, tu le mérites.Je levai la tête. Je le regardai.– Je t’aime, Julien.– Je t’aime aussi, Léa.Nous restâmes enlacés jusqu’à ce que la nuit tombe.Le contrat était toujours là, dans le tiroir.Mais il ne pesait plus rien.***Il avait dit « je t’aime ».Je l’avais entendu. Je l’avais même répété, une fois, dans le jardin de son grand-père. Mais là, dans le s
Le reste du week-end fut différent.Nous ne jouions plus la comédie. Nous étions nous-mêmes – fragiles, hésitants, mais vrais. Nous nous promenions dans le jardin main dans la main, sans parler. Nous regardions la rivière couler, les feuilles tomber. Julien me caressait les cheveux, je posais ma tête sur son épaule.– Je ne veux plus te perdre, murmura-t-il.– Tu ne me perdras pas.– Tu ne peux pas le promettre.– Si. Je le peux. Parce que je choisis de rester. Pas à cause du contrat. Parce que je t’aime.Il s’arrêta. Il me regarda, ses yeux brillants.– Dis-le encore, dit-il.– Je t’aime.– Encore.– Je t’aime, Julien.Il m’embrassa. Un baiser lent, profond, qui semblait durer des heures.– Je t’aime aussi, dit-il contre mes lèvres. Depuis le premier jour. Depuis le café. Depuis que tu as levé les yeux vers moi.– Tu portais des lunettes de soleil.– Je t’ai regardée quand même. Longtemps. Avant d’enlever mes lunettes. Je t’ai vue, fragile et forte à la fois. Et j’ai su que tu serais
– Parce que je t’aime, imbécile. Parce que je t’aime et que j’ai peur. Parce que tu m’as dit que ce n’était que du sexe et que ça m’a brisée.– Je sais. Je suis désolé. Je suis vraiment désolé.Il se leva, vint s’agenouiller devant moi. Il prit mes mains.– Je t’aime, Léa. Je ne veux plus mentir. Je ne veux plus jouer. Je veux être avec toi. Vraiment. Pour de vrai.– Et le contrat ?– On le déchire.– Et ton héritage ?– On trouvera une solution.– Et si ton grand-père apprend la vérité ?– Il la saura. Un jour. Mais pas ce soir. Ce soir, je veux juste être avec toi.Il m’embrassa. Doucement, longuement. Ses lèvres avaient le goût des larmes et du porto.Je pleurais encore. Mais ce n’étaient plus des larmes de peur.C’étaient des larmes de joie.***Le lendemain matin, Édouard nous invita à prendre le petit-déjeuner dans sa chambre.Il était dans son fauteuil roulant, près de la fenêtre. La lumière du soleil éclairait son visage ridé, ses mains osseuses posées sur une tasse de thé.–







