MasukLéo
Le sang a séché sur mes jointures. C'est le sien. Le sang de Gabriel. Un sang plus noble que le mien, un sang qui ne s'est pas abaissé à la violence. Je fixe ma main comme si elle appartenait à un étranger. Un étranger violent. Un étranger qui est devenu, exactement, trait pour trait, l'homme qu'il a toujours haï.
Je ne pleure pas. Je suis au-delà des larmes. Je suis dans ce no man's lan
LéoLe sang a séché sur mes jointures. C'est le sien. Le sang de Gabriel. Un sang plus noble que le mien, un sang qui ne s'est pas abaissé à la violence. Je fixe ma main comme si elle appartenait à un étranger. Un étranger violent. Un étranger qui est devenu, exactement, trait pour trait, l'homme qu'il a toujours haï.Je ne pleure pas. Je suis au-delà des larmes. Je suis dans ce no man's land aride où la honte est un soleil blanc qui calcine tout. Je repense à la bouche de Lysandre prononçant ces mots : "Tu ne sais pas aimer sans détruire." Je repense au corps de Gabriel, encaissant les coups sans broncher. Je repense au bureau de mon père, à son ceinturon, à ses silences méprisants.J'ai perdu. Je ne suis pas meilleur que lui. Je suis peut-être pire. Lui ne pleurait pas après avoir frappé.Le
LéoJe fixe le plafond fissuré. La gueule de bois est une masse compacte derrière mes globes oculaires. Chaque battement de cœur est un coup de marteau sur l'enclume de mes tempes. L'appartement pue le whisky éventé, le tabac froid et la honte.On frappe.D'abord, je l'ignore. Le monde peut bien s'écrouler. Que les murs s'effondrent, je m'en fous. Mais l'insistance des coups est calme. Régulière. Trois coups. Silence. Trois coups. Ce n'est pas l'énervement de Mathias, ni l'hésitation de Lysandre.— Léo. Je sais que tu es là. Ouvre.La voix de Gabriel est étouffée par l'épaisseur de la porte, mais je la reconnaîtrais entre mille. Cette intonation posée, cette absence de menace dans le timbre. Une rage froide me saisit. Il vient narguer le vaincu. Il vient réclamer son trophée.Je me l&eg
Défait. Le mot est trop faible. Léo défait, c'est un astre mort, un soleil noir qui aspire toute la lumière autour de lui. Et c'est ma faute. Ou la sienne. Je ne sais plus. Je ne sais plus qui a tiré le premier.— On s'est disputés, je reprends, les yeux rivés sur les arabesques dorées du manuscrit. Il a découvert ton message. Celui où tu disais que... que tu ne regrettais pas de m'avoir dit la vérité.Gabriel hoche la tête, imperturbable. Il n'y a pas de triomphe dans ses yeux. Juste une immense fatigue.— Il m'a dit que j'étais comme les autres. Comme sa mère. Il a dit que je le gardais sous le coude. Comme un plan B.Je craque. La digue que je croyais vide se fissure, et une larme, une seule, lourde comme du mercure, roule sur ma joue pour s'écraser sur le vélin du manuscrit. Une tache minuscule sur un parchemi
Elle me pousse vers la chambre. Le lit est froid, les draps sentent la naphtaline. Elle grimpe sur moi, sa robe rouge est une flaque de sang sur le carrelage de ma mémoire. Ses mains courent sur mon torse.Et là, je bloque.Ses doigts sont trop doux, trop pressés. Sa respiration est trop haletante. Ce n'est pas le souffle calme et profond de Lysandre quand elle dort sur ma poitrine. Ce n'est pas la peau de Lysandre, cette carte de géographie intime faite de grains de beauté et de cicatrices minuscules.— Qu'est-ce qu'il y a ? demande la fille en se redressant, les sourcils froncés.Je la vois. Vraiment. Une inconnue dans le lit où j'ai dormi seul pendant des années. Une intruse. Son corps est beau, mais c'est une coquille vide. Il n'y a pas l'intelligence qui pétille, il n'y a pas cette lumière douce, il n'y a pas elle.— Je... Je ne peux pas.&md
Le mot tombe. Lourd comme une pierre tombale.On se regarde, haletants, séparés par trois mètres de parquet ciré et un gouffre de dix mille kilomètres. Les larmes coulent enfin sur ses joues, silencieuses, presque résignées. Je vois ses lèvres trembler, chercher un mot, une rétractation. Mais la fierté, ou la fatigue, l'en empêche.Je ne dis plus rien. Je tourne les talons. Chaque pas vers la porte est une marche dans du ciment frais.— Léo...Sa voix est une supplique, une main tendue dans le vide.Je ne me retourne pas. Je saisis la poignée de la porte d'entrée, le métal est glacé sous ma paume brûlante. Je sors. Je claque la porte. Le bruit est un coup de tonnerre qui résonne dans toute la cage d'escalier.Et là, adossé au mur crasseux du palier, alors que l'ampoule grésille au-dessus de ma tête, je l'entends. À travers l'épaisseur de la porte en chêne, à travers le battement de mon propre cœur, j'entends son cri. Un sanglot primitif, venu du ventre, un hurlement étouffé qui dit la
LéoLa nuit est un gouffre. Paris en contrebas n'est plus qu'une constellation de lumières froides, indifférentes. J'ai marché jusqu'à ce que mes jambes ne me portent plus, jusqu'à ce que l'asphalte mouillé et le vent qui mord ne soient plus que des sensations lointaines, englouties par le brasier intérieur. Je suis une torche. Une torche qui ne brûle plus de désir, mais de rage et de terreur mêlées.Quand je pousse la porte de l'appartement, le déclic du loquet est une détonation dans le silence sacré de notre cocon. La chaleur des radiateurs me frappe au visage, étouffante, presque hostile. Tout ici sent elle. Ce mélange de thé, de papier ancien et de lessive qui, il y a quelques heures encore, était la définition même du mot "paix". Aujourd'hui, c'est l'odeur de la trahison.Je ne me déchausse pas. Mes pas résonnent sur le parquet, lourds, déterminés, rayant le vernis de notre quotidien. Je traverse le salon plongé dans la pénombre. La petite lampe à sel, celle qu'elle aime parce q
LéoTrois mots.Trois mots seulement,affichés sur l’écran noir de mon téléphone, dans le hall d’entrée glacé de mon appartement. L’eau de pluie dégouline encore de mon manteau, formant une flaque à mes pieds. Je viens à peine de rentrer, le corps fourbu, l’esprit en lambeaux. Et puis ce message. De
Lysandre« Tu vas encore passer ta soirée à regarder ton téléphone sans rien dire ? »La voix de Mila résonne dans l’atelier, douce mais moqueuse, comme une plume qui gratte juste assez pour déranger. Elle est accoudée contre la porte, son écharpe orange tombant en diagonale sur une veste en jean c
LysandreL’atelier est silencieux. Un silence différent. Il n’est plus rempli du bruit de mes doutes, du bourdonnement anxieux de mes pensées. Il est calme. Plein. Comme après une tempête, quand l’air est lavé et que chaque bruit devient distinct, précieux.Je regarde ma main. La peau à l’endroit o
LéoLe jour où j’ai obtenu le numéro de Lysandre, ce n’était pas un moment grandiose ni scénarisé comme dans les films. Non, c’était presque banal, presque maladroit exactement comme moi. Je revois encore la lumière tamisée de son atelier, ce doux mélange d’odeur de vieux papier et de terre humide,







