MasukLysandreDix ans. Une décennie entière. J'ai du mal à réaliser quand je prononce ce chiffre. Dix ans de mariage, de vie commune, de bonheurs et de tempêtes. On a changé de maison, quitté l'appartement pour une maison plus grande, avec un jardin, à la périphérie de la ville. Il y a un cerisier qui donne des fruits acides en juin, que les oiseaux picorent avant qu'on ait le temps de les cueillir. Une balançoire un peu rouillée, suspendue à une branche maîtresse. Un potager que Léo entretient avec plus d'enthousiasme que de talent, malgré les innombrables tutoriels qu'il visionne sur internet. Les tomates sont minuscules, les courgettes monstrueuses, et c'est lui tout craché. De l'énergie, de la bonne volonté, et un résultat toujours surprenant.Je suis dans la cuisine, je prépare le dîner. Une soupe de butternut, son plat préféré quand l'automne arrive et que les feuilles du cerisier commencent à tomber. La maison sent le potiron, la muscade, la chaleur du four. Par la porte entrouverte
LéoOn rentre épuisés, heureux, un peu ivres de champagne et de joie. L'appartement est silencieux, tout nous paraît différent maintenant qu'on est mariés. Comme si les murs avaient changé de couleur, comme si l'air était plus léger. Les mêmes meubles, les mêmes tableaux, la même odeur de lessive et de café. Mais tout est nouveau. On est nouveaux.Je la porte pour franchir la porte. Un vieux rite idiot, un truc de film américain des années cinquante, mais je tiens absolument à le faire. Elle rit, proteste pour la forme, donne des petits coups de pied dans le vide.— Tu vas te casser le dos, Léo, pose-moi. Je suis lourde, tu as trop bu.— Jamais. Je te porterai jusqu'au bout du monde s'il le faut.Nos chaussures volent dans l'entrée, atterrissent dans un coin. La robe tombe dans un bruissement soyeux, une flaque de mousseline blanche sur le parquet. Nos gestes sont lents, presque solennels. On n'est pas pressés. On a toute la vie devant nous.On fait l'amour lentement, avec une intensi
LéoLa veille du mariage, je ne dors pas chez nous. Tradition idiote que Mathias a insisté pour respecter. Je suis chez lui et Nathan, dans leur maison à la campagne, et j'envoie des messages à Lysandre jusqu'à trois heures du matin. Des messages idiots, des déclarations, des souvenirs, des promesses.— J'ai peur. Pas de me marier. De ne pas être à la hauteur. De tout gâcher.— Moi aussi, j'ai peur. On a peur ensemble, c'est mieux que d'avoir peur tout seul.— Tant mieux. Comme ça on a peur ensemble. C'est rassurant.— Je t'aime, Léo. Depuis le premier jour, même quand je ne savais pas encore que je t'aimais.— À demain pour toujours.Je ne dors presque pas. Trop d'émotions, trop de pensées qui tournent en boucle. Au petit matin, je regarde le plafond de la chambre d'amis, et je repense à tout le chemin parcouru. L'homme que j'étais, celui qui fuyait, qui sabordait, qui avait peur de l'amour comme d'autres ont peur du vide. La thérapie, les rechutes, les victoires minuscules, les nuit
LéoLe mariage de Mathias. Mon meilleur ami, mon frère de cœur, celui qui m'a conseillé la thérapie quand j'étais au fond du trou, qui m'a ramassé à la petite cuillère plus de fois que je ne peux compter, qui m'a écouté pleurer au téléphone à trois heures du matin sans jamais me juger. Il épouse Nathan, son compagnon depuis huit ans, un architecte doux et brillant qui a su dompter le tempérament volcanique de Mathias. La cérémonie est magnifique, sobre, remplie d'amour, dans une grange rénovée au milieu des vignes, décorée de guirlandes lumineuses et de fleurs sauvages.Pendant la soirée, je danse avec Lysandre. Elle porte une robe bleue, celle qui fait ressortir ses yeux, la même qu'elle portait au concert, mais ce soir elle est différente, plus lumineuse, plus sereine. La piste est presque vide, les gens sont au bar, au buffet, mais on s'en fout complètement. Je la fais tourner, elle rit aux éclats, elle pose sa tête contre mon épaule, et je sens son corps qui s'abandonne contre le
LéoVider son appartement, c'est comme vider sa vie d'avant. C'est un acte physique qui a des résonances métaphysiques, chaque objet qu'on jette est un morceau de soi qu'on abandonne. Je retrouve des photos que j'avais oubliées, enfouies dans des cartons que je n'avais pas ouverts depuis des années. Des lettres, des tickets de concert, des petits mots de femmes dont je ne me souviens même plus du visage, des prénoms qui ne me disent plus rien. Sophie, qui m'a laissé un mot sur l'oreiller. Julie, qui m'a offert ce bracelet que je n'ai jamais porté. Marine, qui riait trop fort. Ça me donne la nausée, un haut-le-cœur qui vient du plus profond de mon ventre. Pas parce que c'était mal de vivre comme ça. Parce que c'était vide. Des conquêtes, des nuits, des corps interchangeables, des prénoms qui se superposent et s'effacent. Rien qui ressemblait, de près ou de loin, à ce que j'ai maintenant. Rien qui avait le poids d'un regard, la densité d'un silence partagé.Je prends une boîte en carton
LéoJe l'attends à l'aéroport, fébrile comme un gamin le matin de Noël. J'ai acheté des fleurs, un bouquet de lys et de roses, puis je les ai jetées dans une poubelle parce que ça faisait trop cliché, trop film romantique de seconde zone. Puis j'en ai racheté un autre, plus petit, plus modeste, en me traitant d'idiot, de grand sentimental incapable de rester sobre. Je tourne en rond dans le hall des arrivées, je vérifie l'heure toutes les deux minutes, je scrute les écrans d'affichage.Quand elle apparaît dans le hall, ma valise roulant derrière elle, mon cœur fait un bond si violent que je jurerais qu'il va sortir de ma poitrine. Elle est fatiguée, elle a du noir sur les doigts, probablement de la peinture du retable, mais elle est magnifique, elle est là, elle est revenue. Je la prends dans mes bras comme si elle revenait de la guerre, je la serre à lui briser les côtes. Peut-être que c'est le cas, une guerre. Ma guerre intérieure, celle que je mène depuis des mois contre moi-même,
LéoLe jour où j’ai obtenu le numéro de Lysandre, ce n’était pas un moment grandiose ni scénarisé comme dans les films. Non, c’était presque banal, presque maladroit exactement comme moi. Je revois encore la lumière tamisée de son atelier, ce doux mélange d’odeur de vieux papier et de terre humide,
LysandreL’atelier est silencieux. Un silence différent. Il n’est plus rempli du bruit de mes doutes, du bourdonnement anxieux de mes pensées. Il est calme. Plein. Comme après une tempête, quand l’air est lavé et que chaque bruit devient distinct, précieux.Je regarde ma main. La peau à l’endroit o
Lysandre« Tu vas encore passer ta soirée à regarder ton téléphone sans rien dire ? »La voix de Mila résonne dans l’atelier, douce mais moqueuse, comme une plume qui gratte juste assez pour déranger. Elle est accoudée contre la porte, son écharpe orange tombant en diagonale sur une veste en jean c
LéoTrois mots.Trois mots seulement,affichés sur l’écran noir de mon téléphone, dans le hall d’entrée glacé de mon appartement. L’eau de pluie dégouline encore de mon manteau, formant une flaque à mes pieds. Je viens à peine de rentrer, le corps fourbu, l’esprit en lambeaux. Et puis ce message. De







