Home / Romance / CASANOVA des temps modernes / Chapitre 7 – L’Intervalle

Share

Chapitre 7 – L’Intervalle

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-11-18 19:11:21

Lys

Il y a des matins où le monde semble suspendu entre deux respirations. Où tout est calme, trop calme, comme si l’univers lui-même retenait son souffle, attendant qu’un événement vienne rompre le silence. Ce matin-là en faisait partie. Le ciel était d’un gris perle, immobile, la lumière diffuse filtrait à peine à travers la grande verrière de l’atelier. J’étais assise en tailleur sur le vieux tabouret en bois qui grinçait doucement sous mes mouvements lents. Une tasse de café tiède, oubliée depuis longtemps, tenait encore dans mes mains tremblantes, tandis que mes yeux fatigués scrutaient la surface terne du ciel. Le silence, ce silence épais, pesant, presque palpable, m’enveloppait, comme un cocon étouffant. J’avais appris à l’apprivoiser, à y trouver un semblant de paix.

Je m’appelle Lysandre, mais tout le monde m’appelle Lys. C’est plus court. Plus simple. Moins encombrant. Je suis restauratrice d’art, une passeuse entre les époques, spécialisée dans les reliures anciennes et les manuscrits oubliés, ceux que le temps a ensevelis sous la poussière et les décombres. Mon travail est un dialogue muet avec l’histoire, un lent et méticuleux combat contre l’usure des siècles. Redonner vie à ce que l’oubli menace d’engloutir, voilà ma tâche quotidienne. C’est un métier d’ombre, de patience et de respect, une délicate chorégraphie entre la fragilité du passé et la rigueur du présent. Parfois, je me dis que c’est tout ce que je mérite : travailler avec des fragments d’histoires qui ne parlent plus, des pages effacées, des mots tus à jamais.

Je ne suis pas quelqu’un qu’on remarque. Je ne cherche pas à l’être. C’est un choix, une stratégie, un refuge. Je me fonds dans les décors, je disparais volontairement, j’observe silencieusement. Ce n’est pas de la timidité, ni de la peur. C’est un besoin vital. La solitude est ma langue maternelle, et la compagnie des ombres me convient mieux que celle des vivants.

Pourtant, depuis quelques jours, quelque chose vacille. Depuis que je l’ai croisé, lui.

Léo.

Il est arrivé dans ma routine comme un ouragan insensé, un chaos élégant et désordonné. Il parle trop fort, rit trop vite, s’agite nerveusement, comme s’il cherchait à combler un vide qu’il refuse de nommer à voix haute. Il ne vient pas de mon monde, il ne parle pas la même langue. Et pourtant, il m’intrigue, me dérange, me trouble profondément.

Je me répète chaque matin qu’il faut que j’arrête de penser à lui. Ce serait plus simple de l’ignorer, de refermer la porte sur ce qu’il a fait naître en moi. Mais il y a quelque chose dans ses yeux, une étincelle insaisissable, une manière qu’il a de me regarder comme si j’étais un secret qu’il brûle de découvrir. Et moi, imbécile que je suis, je lui ai laissé ce livre. Comme un test. Comme une faille ouverte dans ma carapace.

Je pose ma tasse vide sur la table et me lève pour m’approcher de la table de travail. Là, devant moi, un manuscrit du XVIIIe siècle m’attend, ses pages sont fragiles comme une promesse oubliée. Je chausse mes gants en coton fin, allume la lampe de précision, et me penche sur les premières lignes. L’encre s’estompe lentement, le cuir est craquelé, le temps a laissé ses traces indélébiles. Restaurer, c’est réparer sans trahir. Ramener à la lumière sans réinventer. C’est un équilibre délicat, un exercice de modestie face à l’histoire.

Peut-être est-ce pour cela que j’aime tant ce métier. Parce que dans ma propre vie, je n’ai jamais su réparer. J’ai juste appris à masquer, à faire semblant. À survivre.

Mes doigts effleurent avec précaution les marges du manuscrit. Le texte est un poème oublié, une voix venue du passé qui parle d’absence et de désir, de secrets enfouis. Je frémis. Ce matin, tout me semble plus aigu, plus vibrant. Je repense à la manière dont Léo m’a regardée, à la tension contenue dans ses épaules, à sa gêne palpable quand il ne savait plus quoi dire. J’ai senti ses pensées rebondir contre ma peau comme un écho lointain.

Je me déteste de m’attacher à cette impression. Mais je ne peux m’en empêcher. C’est comme un fil que l’on tire lentement, sans savoir où il mène.

Je travaille pendant des heures, en silence, seule avec les encres, les fibres anciennes, la colle naturelle et le cuir tanné à l’ancienne. Ici, personne ne vient me déranger. Le monde extérieur s’efface derrière les volutes du temps et les senteurs de bois et de parchemin. Pourtant, aujourd’hui, tout est flou. Léo occupe l’espace entre mes pensées comme une musique en sourdine qu’on n’arrive pas à faire taire.

À midi, je me redresse, lasse, les yeux piquants. Je sors fumer une cigarette, accoudée au balcon de la petite arrière-cour. La lumière est crue, le vent léger, mais je sens une agitation intérieure qui ne me quitte pas. Mon téléphone vibre soudain dans ma poche.

Un message.

Léo :

Demain. Toujours là.

Je reste figée, le souffle coupé. Trois mots. Si simples, et pourtant lourds de sens. Dans la bouche de quelqu’un d’aussi instable que lui, ils sonnent comme une promesse. Ou un aveu. Je n’aime pas les promesses. Elles s’effilochent toujours, se brisent sur le premier obstacle.

Mais au fond, malgré moi, je souris.

Parce qu’il est encore là.

Parce qu’il n’a pas fui.

Parce qu’il m’a vue.

Et peut-être que c’est ça, le plus dangereux.

Je retourne à l’intérieur. L’après-midi s’étire lentement, entre le rangement des papiers, la préparation des pigments pour une prochaine restauration, le remplissage scrupuleux de mon carnet de notes. Tout est mécanique, automatique. L’esprit ailleurs.

Le soir tombe doucement sur l’atelier. La lumière se fait plus douce, dorée, fragile. Je m’assieds au sol, dos contre l’étagère la plus basse, entourée de livres, de rouleaux de parchemin et de bocaux d’encre. Je relis quelques vers du manuscrit, les yeux embués.

- « Je ne crains pas l’ombre, elle m’a tenue plus tendrement que n’importe quelle lumière. »

Je ferme les yeux, lentement. Je sens quelque chose en moi se tendre, comme une corde prête à rompre.

Je suis cette ombre.

Et lui, il est cette lumière brutale qui ne sait pas ce qu’elle éclaire.

Alors pourquoi ai-je envie de le laisser entrer ?

Pourquoi, pour la première fois depuis longtemps, ai-je peur de ce que je pourrais perdre… si je le repousse ?

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • CASANOVA des temps modernes    Chapitre 28 : La Marque de la Fièvre

    GabrielLe jour se lève, gris et laiteux. Il filtre à travers les stores à lamelles de ma chambre, dessinant des cicatrices de lumière sur le parquet et sur mon corps nu.Je n’ai pas dormi.La nuit a été un long combat contre les draps, contre le silence, contre l’image de son poignet offert, veiné, sous mes lèvres. La mémoire de ce contact est devenue une obsession physique. Mon esprit, ce stratège fatigué, a été submergé par une marée de sensations pures, primitives.Je me lève. L’air est froid sur ma peau. Je marche jusqu’à la fenêtre, je tire sur la corde. La lumière crue inonde la pièce, me faisant plisser les yeux. Mais je ne la fuis pas. Je m’y expose, comme pour une pénitence. Je regarde mon reflet flou dans la vitre : un homme pâle, les traits tirés, les yeux cernés mais brillants d’une fièvre intérieure.Mes mains. Je les observe. Ce sont ces mains qui ont effleuré la table, qui ont tenu une tasse de café, qui ont osé saisir la sienne. Ce sont ces mains qui ont menti, séduit

  • CASANOVA des temps modernes    Chapitre 27 : L'Effondrement des Digues

    LysandreLa porte de mon appartement se referme dans un claquement sourd. Le silence qui s’ensuit est total, absolu. Il résonne dans mes oreilles, dans mes os. Je m’adosse au bois froid, les paumes à plat, et je glisse lentement vers le sol, comme si tous mes muscles lâchaient à la fois.Mon poignet. Là où ses lèvres ont touché ma peau. Ça brûle. Ce n’est pas une brûlure de honte ou de regret. C’est une marque. Une signature de cendres chaudes sur mon sang. Je ferme les yeux et la sensation revient, précise, dévastatrice : le choc du contact, la douceur incongrue de sa bouche sur cette parcelle fragile de moi, la chaleur qui a irradié, montant le long de mon bras pour se loger dans ma poitrine et y battre, lourde et chaude.« À bientôt, Lysandre. »Sa voix. Elle n’était plus un instrument. Elle était une vibration directe, venue du fond de la gorge, rauque de vérité. Elle résonne encore dans le hall vide. Elle a fait trembler quelque chose en moi, un verrou rouillé que je croyais soud

  • CASANOVA des temps modernes    Chapitre 26 : L'Équilibre des Vérités

    GabrielLa pluie a cessé. Elle a laissé la ville luisante, reflétant les lampadaires dans des flaques qui sont autant de lunes brisées. Je marche. Mes pas n’ont pas de destination, juste un besoin de mouvement, de faire circuler ce tourbillon à l’intérieur de ma poitrine.Le baiser sur sa main brûle encore sur mes lèvres. Un geste d’un autre temps, d’un autre homme. Pas de moi. Pas du moi que j’ai construit. Et pourtant, c’est sorti. Naturellement. Comme si cette part ancienne, enterrée sous des années de stratégie et de contrôle, venait de trouver une faille à travers laquelle respirer.« À bientôt, Lysandre. »Je l’ai dit. Je l’ai pensé. C’était une vérité, pas une ligne. C’est ça qui est le plus déstabilisant. L’absence de calcul. Le désir pur et simple de la revoir, pas pour conquérir, mais pour… continuer. Continuer la conversation. Voir où mène ce fil ténu que nous avons tiré.La peur est un acide au fond de mon estomac. J’ai montré mes cartes. Pire, j’ai montré que mon jeu étai

  • CASANOVA des temps modernes    Chapitre 25 : Le Poids de la Légèreté

    LysandreL’atelier est silencieux. Un silence différent. Il n’est plus rempli du bruit de mes doutes, du bourdonnement anxieux de mes pensées. Il est calme. Plein. Comme après une tempête, quand l’air est lavé et que chaque bruit devient distinct, précieux.Je regarde ma main. La peau à l’endroit où ses lèvres se sont posées semble porter une mémoire tactile, une marque invisible et douce. Un baiser de chevalier, ai-je pensé. Sauf que je ne suis pas une dame en détresse, et lui n’est pas un sauveur. Nous sommes deux naufragés, je le sens maintenant, jetés sur le même rivage inconnu.Mon cœur bat avec une régularité étrange, un rythme nouveau. Il n’est plus dans ma gorge, affolé. Il est profond, ancré, et chaque pulsation dit : oui, oui, oui.La peur n’a pas disparu. Elle est là, tapi dans un coin, mais elle a changé de forme. Elle n’est plus une immense vague prête à tout emporter. C’est un murmure. « Tu sais ce que tu risques. Tu sais qui il est. Ou plutôt, tu ne le sais pas. »Je sa

  • CASANOVA des temps modernes    Chapitre 24 : L’Aube fragile

    LéoLe trottoir est humide sous mes pas, reflet des lumières de la ville. Chaque respiration forme un petit nuage pâle dans l’air froid du soir. Je marche, mais mon esprit est resté là-bas, dans la chaleur de ce café, face à elle.Son « oui » résonne encore en moi. Ce n’était pas un acquiescement à une conquête. C’était un pacte. Une porte entrouverte sur un territoire inconnu, où je ne sais pas naviguer. Où je ne suis plus le capitaine, mais un explorateur égaré.Je passe ma main sur mon visage. La sensation du baiser que j’ai déposé sur sa main me brûle les lèvres. Pourquoi ai-je fait ça ? Un geste d’un autre temps, romantique à en être ridicule. Mais cela semblait être la seule chose à faire. La seule chose vraie.Je pense à son sourire timide, à la façon dont elle évitait mon regard avant de finalement le soutenir. Je pense à l’honnêteté de ses aveux. « J’avais peur de ne jamais le connaître. » L’inconnu. Mon visage.Personne ne m’a jamais regardé comme un inconnu à découvrir. On

  • CASANOVA des temps modernes    Chapitre 23 : Pourquoi ne pas se donner une chance ? 3

    LéoSon honnêteté me désarme une fois de plus.—Moi aussi, j’admets. On pourrait… parler de quelque chose de neutre. Le temps ? La pluie de cette semaine ?Il rit, un vrai rire, chaleureux et un peu surpris.—Le temps. D’accord. Il a fait gris. J’ai marché sous la pluie presque tous les jours. C’est… apaisant.— Tu aimes la pluie ?—Je crois que je commence à l’aimer. Avant, je la voyais comme une nuisance. Quelque chose qui gâchait les plans, les tenues, les humeurs. Maintenant… elle lave. Elle rend les choses plus nettes.Je le regarde, fascinée par ce qu’il dit et par la façon dont il le dit. Ce n’est pas une phrase préparée. C’est une pensée qui émerge, authentique.— Et toi ? me demande-t-il. Qu’as-tu fait pendant que… pendant que je ne débarquais pas chez toi ?J’hésite. Dois-je être honnête ? Lui dire que j’ai guetté son pas, que j’ai relu des messages anciens, que j’ai lutté contre moi-même ? Je choisis une part de vérité.—J’ai travaillé. Beaucoup. J’ai essayé de me convaincr

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status