MasukLéo
Elle ne m’avait toujours pas vu.
Ou peut-être que si.
Et c’était bien pire.J’étais debout au milieu du bar, comme un imbécile élégant, les mains dans les poches, à faire semblant d’être absorbé par le décor, alors que tous mes nerfs vibraient dans sa direction. Elle tournait une page de son livre avec la délicatesse d’une promesse. Je devinais ses ongles courts, sans vernis. Ses doigts fins, précis, comme ceux d’une pianiste ou d’une chirurgienne une femme qui ne cherche pas à plaire. Juste à être.
Et moi, j’étais là, planté, fasciné comme un gosse devant une vitrine de Noël.
Je me suis approché. Pas tout de suite. Un pas, puis un autre, comme si j’explorais le lieu. J’ai pris un verre au comptoir whisky, sec, même si je déteste ça juste pour me donner une contenance. Mes yeux ne la quittaient pas.
Elle lisait toujours. Un petit froncement de sourcils apparaissait parfois sur son visage, comme si une phrase venait de la heurter. Puis ses lèvres se détendaient. Elle souriait. Pas pour séduire. Juste… parce qu’elle était heureuse.
Tu n’as rien à faire ici, me soufflait une voix au fond du crâne. Elle n’est pas de ton monde.
Mais j’étais déjà pris. Trop tard. Elle m’avait eu sans un mot.J’ai attendu.
Longtemps.
Je suis resté debout, à quelques mètres, le verre à la main, feignant l’indifférence. Je me suis calé contre un mur, sous une applique en cuivre, comme elle. Peut-être qu’elle verrait l’ironie. Peut-être qu’elle relèverait enfin les yeux.
Rien.
Le bar vibrait de rires, de verres qui s’entrechoquent, de regards qui glissent. Mais autour d’elle, c’était le silence. Une bulle invisible.
Elle avait ce pouvoir rare : elle ne regardait personne. Et donc tout le monde la regardait.
Je me suis surpris à changer de posture. Redresser le dos. Passer une main dans mes cheveux. Ce que je ne fais jamais. Je n’ai pas besoin de ça d’habitude. Je suis le genre de mec qu’on regarde. Pas celui qui quémande.
Mais là… j’étais redevenu proie.
Je l’ai observée. Je l’ai imaginée. Dans un lit défait. Dans une cuisine en désordre. Dans mon monde. Et puis… dans le sien.
J’ai voulu la comprendre.
Je me suis demandé ce qu’elle lisait. J’ai essayé de deviner les vers à travers la couverture en cuir noir, usée sur les bords. Du Rimbaud ? Trop classique. Du Neruda ? Trop sensuel. Peut-être du René Char. Un truc dense, tranchant, qu’on lit à petites gorgées.Et là, elle a levé les yeux.
Un instant.
Ses pupilles ont balayé la pièce sans se fixer sur rien. Je suis resté immobile. Presque en apnée. Et puis…
Non. Elle ne m’a pas vu.Elle a replongé dans son livre comme dans une mer chaude.
Et moi, j’ai pris une gifle invisible.
Ça m’a réveillé. Électrisé.
Elle m’ignorait. Ou faisait semblant de le faire.
Dans les deux cas, elle venait de commettre la pire des provocations : elle avait refusé de me voir.J’ai posé mon verre vide sur le rebord d’un meuble. Je me suis avancé un peu. Pas trop. Juste assez pour deviner l’odeur discrète qui flottait autour d’elle. Ce n’était pas un parfum tape-à-l’œil. Plutôt une senteur de bibliothèque ancienne, de cuir et de vanille, presque imperceptible.
Elle m’obsédait déjà.
— Vous lisez quoi ? ai-je fini par demander.
Une voix calme. Douce. Pas trop sûre. Je voulais l’approcher, pas l’écraser.
Elle a mis une seconde avant de répondre. Une longue seconde.
Puis elle a levé les yeux. Enfin.
Et mon monde a basculé.Pas parce qu’elle était plus belle que je l’avais imaginée.
Non. Parce que dans son regard, il n’y avait rien.Rien pour moi.
Aucune reconnaissance. Aucune excitation. Pas de lumière allumée. Juste un calme absolu, presque glacial.— Pessoa, a-t-elle dit simplement.
Sa voix était posée. Grave, un peu rauque. Comme une tasse de thé noir oubliée trop longtemps.
Je me suis figé.
Pessoa.
Putain. Évidemment.Elle m’a regardé une seconde. Peut-être deux. Puis elle a refermé doucement le livre sur ses genoux.
— Pourquoi ça vous intéresse ? m’a-t-elle demandé.
Pas agressive. Pas ironique. Juste… vraie.
Et moi, je n’ai pas su quoi répondre.
Parce que la vérité, c’est que je n’en savais rien.Je ne voulais pas son nom, ni son numéro.
Je voulais sa voix quand elle lit. Je voulais son silence.Elle a haussé un sourcil. Elle s’apprêtait à se lever. J’ai senti que si je la laissais partir maintenant, elle disparaîtrait. Pour de bon. Et j’allais y penser tous les soirs pendant des semaines.
Alors j’ai dit :
— Parce que vous avez l’air de comprendre ce que vous lisez. Et moi, je crois que j’ai besoin qu’on m’apprenne.
C’était presque vrai.
Elle a souri. Pas un sourire de conquête. Un sourire discret, presque triste.
— Il n’y a rien à comprendre chez Pessoa. Il faut juste savoir se perdre.
Puis elle s’est levée. Lentement. A pris son manteau. A glissé son livre dans un sac en toile.
Et elle a quitté le bar.
Sans me regarder une dernière fois.
Je suis resté là, comme un idiot, avec un cœur qui battait plus vite que de raison et un prénom inventé sur les lèvres.
Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu envie de recroiser quelqu’un.LéoL’air de l’atelier est exactement comme je m’en souviens : chargé de poussière de papier, de vieilles reliures, de l’odeur tenace du thé et de l’encre. Mais quelque chose a changé. Quelque chose d’imperceptible et pourtant palpable. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.Lysandre me fait face. Ses yeux, d’un gris-bleu qui m’a hanté pendant ces quinze jours d’absence, sont grands ouverts, vulnérables, sans la barrière de défi que j’y avais toujours vue. Elle m’a invité à entrer. Deux mots. Une brèche dans sa forteresse.Je ne bouge pas. Je ne veux pas gâcher ce moment en avançant trop vite, en disant trop, en étant… moi. L’ancien moi. Celui qui savait exactement quoi faire, quoi dire, pour séduire. Ce moi-là est mort quelque part sur ce pont, face à l’eau noire, et je ne le regrette pas.— Tu as changé, murmure-t-elle.Ce n’est pas une question. C’est une constatation. Et elle a raison. Ces deux semaines ont été une démolition contrôlée. J’ai passé mes journées à ne p
Les jours passent.Lentement.Chaque matin,je me réveille en me demandant si aujourd’hui sera le jour.Chaque fois que la sonnette de l’atelier retentit,mon cœur fait un bond.Chaque fois que mon téléphone vibre,mes mains deviennent moites.Mais il ne vient pas.Il n’appelle pas.Il n’envoie aucun message.Le silence.Au début, c’était un soulagement.Ensuite,c’est devenu une tension.Maintenant…maintenant, c’est une torture.Je me surprends à guetter son pas dans l’escalier.À imaginer sa voix dans le bruit de la rue.À chercher son regard dans la foule quand je sors acheter du pain.Je me hais pour ça.Je me hais pour cette attente,pour cette vulnérabilité, pour cette façon qu’il a eue de s’installer dans ma tête alors même qu’il est absent.Une semaine passe.Puis deux.Je travaille. Je vis. Je fais semblant que tout est normal.Mais rien n’est normal.Plus rien.Parce que maintenant, je sais.Je sais ce que ses lèvres goûtent.Je sais ce que ses mains font à ma peau.Je sais ce qu
LéoJe marche.C’est tout ce que je fais.Je marche dans les rues sans les voir, sans entendre le bruit des voitures ni les voix autour. Je marche comme si chaque pas pouvait m’éloigner de l’odeur de son atelier, du goût de ses lèvres, du tremblement que j’ai senti sous mes doigts quand j’ai touché sa joue.Je l’ai embrassée.J’ai fait exactement ce qu’elle ne voulait pas.Et pourtant…je ne regrette rien.Parce que ce baiser n’était pas une conquête. C’était une déclaration. Une frontière que je traversais, un pont que je brûlais derrière moi. Je lui ai montré ce que je ne savais même pas dire avec des mots : que je ne jouais plus. Que je ne fuyais plus.Mes lèvres brûlent encore.Pas de désir.De vérité.Je m’arrête devant un pont, les mains posées sur le garde-corps froid. L’eau en dessous est noire, luisante, indifférente. Je regarde mon reflet se déformer dans les remous.Je suis peut-être nouveau à cette vérité… mais je ne suis pas un enfant.Je l’ai dit. Et je le pensais.Mais ma
LysandreIl y a ce moment suspendu, juste avant que tout bascule.Ce minuscule espace entre deux respirations, où rien n’est encore fait mais tout est déjà décidé.Léo est là, immobile devant moi.Mais ce n’est pas vrai.Rien en lui n’est immobile.Pas ses yeux, deux torches vertes qui vacillent entre le doute et la détermination.Pas sa poitrine, qui se soulève trop vite.Pas son silence, qui bouillonne comme un secret sur le point d’exploser.— Je reviendrai, dit-il.Sa voix est basse, étirée, presque rauque.— Mais pas avant que tu sois prête à m’écouter sans te cacher derrière ta peur.Je sens mes lèvres s’entrouvrir malgré moi.Pour répondre.Pour protester.Pour demander.Je ne sais même plus.Sauf qu’il bouge avant même que je puisse parler.Un mouvement brusque, précis, irrésistible.Il s’avance d’un pas, puis d’un autre.Sa main vient se poser sur ma joue, chaude, ferme, comme une vérité qu’on ne peut plus éviter.Je ne recule pas.Je ne peux pas.Le monde se rétrécit à cet u
LysandreIl y a quelque chose dans l’air. Une matière invisible, épaisse, presque collante, comme si chaque mot prononcé par Léo restait suspendu entre nous, refusant de retomber.Il vient de dire qu’il est en train de tomber amoureux.Et le pire… c’est que je le crois.Je n’aurais jamais pensé croire un homme comme lui.Un homme construit comme une affichette vivante.Un homme trop lisse, trop sûr de lui , trop… maître de lui .Un homme pour qui le monde s’incline sans même qu’il ait à tendre la main.Mais là, devant moi, il ne maîtrise rien.Et c’est précisément ce qui me terrifie.Je me lève lentement de ma chaise. Le bois grince légèrement, un son discret mais qui tranche dans le silence comme un scalpel. Léo sursaute à peine, mais je vois tout dans ses yeux. La peur. La tentative de retenir quelque chose qui glisse déjà entre ses doigts.Je contourne la table et je prends une grande inspiration. Je sens l’odeur du papier, de l’encre séchée, de la colle chaude. Ma zone de sécurité
LéoL’air de son atelier pulse doucement, comme si les murs retenaient leur souffle pour mieux écouter. Je reste là, à un pas d’elle, traversé par une tension qui court sous ma peau comme un fil électrique mal isolé. Je veux parler, mais les mots s’échappent, cabossés, trop lourds ou trop nus.Elle m’observe. Pas comme les autres. Pas comme un verdict. Comme une invitation silencieuse à me délier.Je me passe une main dans les cheveux. Geste nerveux, inhabituel.— Je t’ai dit que j’avais peur. C’est vrai. Et ce n’est pas la peur que tu crois.Elle incline légèrement la tête, discrète loupe qui agrandit tout ce que je suis sur le point d’avouer.— J’ai peur de ne pas savoir comment… te parler. Comment exister avec toi sans me cacher derrière ce que je suis censé être.J’expire, un souffle plus court que prévu.— Avec toi, le masque ne marche pas. Et c’est la première fois que ça m’arrive.Elle ne répond pas tout de suite. Elle se déplace plutôt, lentement, contournant sa table de trava







