LOGINOphélia
Mon cœur ralentit.
Un battement. Puis deux.
Parce que les œufs de dragons anciens ne sont pas des objets que l'on déplace à la légère. Ce sont des promesses de feu et de destruction, des potentiels de renaissance ou d'anéantissement. Savoir qu'ils sont entre les mains de Lycans rebelles, de ceux qui ont rejeté l'autorité des meutes établies, change tout. Cela change les règles du jeu. Cela change le danger. Cela change le prix.
— Pourquoi moi ?
J'incline la tête, laissant mes cheveux glisser sur mon épaule dans un mouvement que je sais calculé, que je sais irrésistible. La soie noire caresse ma clavicule, ma peau constellée de poussière d'étoiles, et je sens son regard suivre la trajectoire, s'attarder là où le tissu de ma robe s'arrête, là où ma chair commence.
Je joue avec lui comme il joue avec moi. Comme nous jouons tous, dans cette danse éternelle entre prédateur et proie qui ne sait plus qui est qui.
Damien s'approche.
Trop près.
Ses genoux frôlent les miens à travers la table basse. Sa chaleur animale m'enveloppe comme une couverture trop épaisse, trop lourde, trop présente. Je sens l'odeur de sa peau, ce mélange de cuir, de forêt nocturne et de musc qui est la signature de son espèce. Je sens sa respiration, plus rapide qu'elle ne devrait l'être. Je sens le pouvoir qui émane de lui par vagues successives, comme la chaleur d'un brasier qu'on approche trop près.
Sa voix devient plus basse. Plus intime. Plus dangereuse.
— Parce que tu passes partout, Ophélia. Parce que tes ailes te portent là où personne d'autre ne peut aller. Parce que tu entends tout, parce que les murs n'ont pas de secrets pour toi. Parce que personne ne te voit quand tu ne veux pas être vue.
Il marque une pause. Ses yeux ambrés plongent dans les miens, et j'y vois briller cette lueur de possession qui le consume.
— Personne sauf moi.
Ses doigts se lèvent. Lentement. Assez lentement pour que je puisse arrêter le geste, pour que je puisse me dérober, pour que je puisse faire comprendre que ce n'est pas permis.
Je ne bouge pas.
Je veux voir jusqu'où il ira. Je veux sentir ce qu'il osera. Je veux connaître la limite de son audace, parce que c'est là, dans cette limite, que se cache sa faiblesse.
Ses doigts effleurent une de mes ailes.
Juste un effleurement. Juste assez pour que je sente la chaleur de sa peau contre la membrane sensible. Juste assez pour que mon corps réponde malgré moi, pour qu'un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale, pour que mes ailes tressaillent sous la caresse.
Je retiens ce frisson de toutes mes forces.
Je le retiens comme on retient son souffle sous l'eau, comme on retient un cri dans le noir, comme on retient tout ce qui pourrait être une arme contre soi. Lui montrer ce que ce contact provoque en moi serait lui donner une prise, un moyen de me garder, une preuve que son pouvoir sur moi est réel.
Il le sent. Je sais qu'il le sent. Le sourire qui étire ses lèvres en dit long sur ce qu'il croit avoir découvert.
— Et en échange ?
Ma voix est calme. Trop calme. Je soutiens son regard sans ciller, laissant mes yeux sombres plonger dans les siens comme on plonge dans un abîme pour voir jusqu'où on peut tomber sans se briser.
Son sourire s'élargit, dévoilant ses canines. Toutes ses canines. La bête est là, juste sous la surface, et sa voix est une promesse de possession quand il répond.
— Ma protection, Ophélia. Ma protection absolue. Contre tous. Contre tout. Contre ceux qui voudraient te faire du mal. Contre ceux qui voudraient t'enfermer. Contre ceux qui voudraient te prendre ce que je considère déjà comme mien.
Je lève un sourcil.
Un seul.
Assez pour qu'il comprenne que ses mots n'ont pas l'effet escompté. Assez pour qu'il voie que je ne suis pas une lycanthrope prête à se soumettre à l'autorité d'un Alpha. Assez pour qu'il réalise, l'espace d'un instant, que la proie qu'il convoite pourrait bien avoir des griffes plus acérées que les siennes.
— Je ne suis pas un membre de ta meute, Damien. Et je ne le serai jamais.
Ma voix est ferme. Tranquille. Définitive.
— Parce que je n'appartiens à personne. Parce que je ne suivrai jamais d'autre loi que la mienne. Parce que mes ailes ne se plient que quand je le décide.
Il se penche encore plus près. Son souffle effleure ma joue, mes lèvres, ma gorge découverte. Ses yeux ne quittent pas les miens.
— Pas encore.
Ce n'est pas une question. Ce n'est pas un espoir. C'est une affirmation. Une prophétie. Une promesse de ce qu'il compte faire de moi.
Le silence tombe entre nous.
Épais , chargé. Vibrant de tout ce qui n'est pas dit, de tout ce qui ne peut pas être dit, de tout ce que nous taisons parce que les mots seraient trop faibles pour contenir la violence de ce qui nous attire, de ce qui nous repousse, de ce qui nous lie malgré tout.
Je le fixe sans ciller. Sans baisser les yeux. Sans lui donner cette satisfaction. Et ma voix est calme, toujours calme, quand je réponds.
— Je travaille seule, Damien. Toujours seule. Parce que les autres sont des poids, des chaînes, des raisons d'échouer. Je n'ai pas besoin de protection. J'ai besoin de liberté.
Ses mâchoires se serrent. Je vois le muscle tressaillir sous sa peau, la tension qui crispe sa mâchoire, la bête en lui qui lutte pour ne pas sortir, pour ne pas me prendre de force ce qu'il ne peut obtenir par la persuasion. Ses doigts s'enfoncent imperceptiblement dans le bois de la table, et j'entends presque le craquement des fibres sous sa pression.
— Dans cette ville, Ophélia, personne ne travaille seul. Personne ne survit seul.
OphéliaJe me libère de sa prise.Doucement. Fermement. Sans brusquerie, sans peur, sans lui laisser croire une seconde que sa force m'impressionne ou que son contact me retient.Et je pars.Sans me retourner. Sans lui laisser voir ce que ses mots ont éveillé en moi, ce frisson minuscule au creux de mon ventre, cette chaleur diffuse qui a osé naître quand ses doigts ont serré mon poignet. Sans lui donner cette victoire, cette preuve que malgré tout, malgré moi, il a réussi à toucher quelque chose que je croyais protégé.Mais je sens son regard jusqu'à la rue.Jusqu'à l'air libre. Jusqu'à ce que la nuit m'avale tout entière, m'enveloppe dans son manteau familier, me rende à moi-même. Je sens ses yeux ambrés sur ma nuque, sur mes ailes, sur chaque centimètre de peau que j'ai exposée devant lui.Je sais qu'il me regarde encore.Je sais qu'il me regardera toujours.Que ses yeux ambrés sont devenus une partie de moi que je ne pourrai jamais arracher, une marque invisible que seul lui peut
OphéliaDehors, la nuit m'enveloppe comme une amante.Ses doigts froids glissent sur ma nuque, sur mes épaules découvertes, sur la base de mes ailes qui frémissent de plaisir sous cette caresse familière. J'inspire profondément, et l'air nocturne emplit mes poumons, chargé d'humidité, d'essence, de promesses pourries de la ville.J'aime la nuit. Je suis la nuit.Les humains qui rentrent chez eux pressent le pas quand je passe, sans savoir pourquoi. Ils sentent quelque chose, un frisson au creux de leurs omoplates, l'impression diffuse d'être observés par ce qui se cache dans l'ombre des réverbères. Ils ne me voient pas vraiment. Ils voient une silhouette, une forme féminine trop élancée, trop silencieuse, trop... autre. Et ils détournent les yeux, parce que leur instinct leur souffle que me regarder trop longtemps pourrait leur coûter cher.Je marche sans but apparent, mais mes pas me ramènent toujours là où personne ne m'attend.Mon studio est perché au sommet d'un immeuble oublié du
Ophelia Sa voix est un grondement contenu, un orage qui cherche désespérément où frapper.— Cette ville est une jungle. Et dans la jungle, les solitaires finissent toujours dévorés.Je me lève.Lentement. Très lentement. Je prends mon temps, parce que le temps est ma seule arme face à lui, parce que chaque seconde où il doit attendre est une seconde où son pouvoir vacille. Mes ailes se déploient une dernière fois, s'étirent dans toute leur envergure, noires et cuivrées, parsemées d'éclats de nuit qui scintillent faiblement dans la pénombre du club.La poussière d'étoiles retombe sur mes épaules comme un manteau vivant, comme une caresse venue d'ailleurs, comme un rappel de ce que je suis vraiment.— Moi si.Je le regarde d'en haut, maintenant, et c'est lui qui doit lever les yeux vers moi. L'inversion des rôles est délicieuse.— Je réfléchis à ta proposition, Damien. Je réfléchis à ce que tu m'offres et à ce que tu ne me dis pas. Je réfléchis à tout ce que tu caches derrière tes yeux
OphéliaMon cœur ralentit.Un battement. Puis deux.Parce que les œufs de dragons anciens ne sont pas des objets que l'on déplace à la légère. Ce sont des promesses de feu et de destruction, des potentiels de renaissance ou d'anéantissement. Savoir qu'ils sont entre les mains de Lycans rebelles, de ceux qui ont rejeté l'autorité des meutes établies, change tout. Cela change les règles du jeu. Cela change le danger. Cela change le prix.— Pourquoi moi ?J'incline la tête, laissant mes cheveux glisser sur mon épaule dans un mouvement que je sais calculé, que je sais irrésistible. La soie noire caresse ma clavicule, ma peau constellée de poussière d'étoiles, et je sens son regard suivre la trajectoire, s'attarder là où le tissu de ma robe s'arrête, là où ma chair commence.Je joue avec lui comme il joue avec moi. Comme nous jouons tous, dans cette danse éternelle entre prédateur et proie qui ne sait plus qui est qui.Damien s'approche.Trop près.Ses genoux frôlent les miens à travers la
OphéliaLeurs regards m'écorchent la peau depuis que j'ai franchi le seuil.Je sens le poids des yeux ambrés de Damien s'attarder exactement là, entre mes omoplates, à l'endroit précis où mes ailes de papillon de nuit frémissent contre ma colonne vertébrale, palpitantes, presque humides de cette chaleur qui n'a rien d'humaine. Elles voudraient se déployer pour échapper à cette brûlure, mais je les retiens. Je les force au calme, comme on force un muscle à ne pas trembler sous l'effort.L'autre regard, celui couleur de cuivre en fusion, glisse sur moi comme du mercure vivant. Il m'enveloppe sans jamais oser me toucher, et c'est pire que s'il le faisait. Alistair sait que le moindre contact briserait l'équilibre précaire de cette rencontre. Alors il attend. Il me dévore des yeux à distance, et ses prunelles d'or liquide suivent chaque mouvement de mes ailes, chaque frémissement de ma peau couverte de poussière d'étoiles noires.Damien est adossé au mur de briques apparentes, bras croisé







