LOGINOphélia
Dehors, la nuit m'enveloppe comme une amante.
Ses doigts froids glissent sur ma nuque, sur mes épaules découvertes, sur la base de mes ailes qui frémissent de plaisir sous cette caresse familière. J'inspire profondément, et l'air nocturne emplit mes poumons, chargé d'humidité, d'essence, de promesses pourries de la ville.
J'aime la nuit. Je suis la nuit.
Les humains qui rentrent chez eux pressent le pas quand je passe, sans savoir pourquoi. Ils sentent quelque chose, un frisson au creux de leurs omoplates, l'impression diffuse d'être observés par ce qui se cache dans l'ombre des réverbères. Ils ne me voient pas vraiment. Ils voient une silhouette, une forme féminine trop élancée, trop silencieuse, trop... autre. Et ils détournent les yeux, parce que leur instinct leur souffle que me regarder trop longtemps pourrait leur coûter cher.
Je marche sans but apparent, mais mes pas me ramènent toujours là où personne ne m'attend.
Mon studio est perché au sommet d'un immeuble oublié du 18e arrondissement, un de ces bâtiments haussmanniens fatigués que les promoteurs n'ont pas encore eu le temps de défigurer. Six étages sans ascenseur, parce que les propriétaires immobiliers n'imaginent pas qu'une créature capable de voler puisse refuser de le faire par principe.
Je monte les marches une à une, lentement. Mes ailes frôlent les murs étroits de la cage d'escalier, et j'aime ce contact rugueux, cette résistance du monde ordinaire contre mon corps d'exception. J'aime me rappeler que j'existe dans les deux mondes, que je peux toucher la pierre et le rêve, le réel et l'ombre.
Au sixième, je pousse la porte qui n'a jamais eu de serrure. À quoi bon ? Ceux qui voudraient entrer sans mon consentement apprendraient très vite pourquoi on ne dérange pas une Fée des ombres chez elle.
Mon refuge est petit. Volontairement petit. Un lit défait dans un coin, recouvert de draps noirs qui ont vu des nuits meilleures. Une table en bois brut où s'entassent des carnets, des plumes, des cartes de la ville annotées à l'encre phosphorescente. Une armoire ouverte laisse voir des vêtements sombres, soyeux, légers. Rien de précieux. Rien qui ne puisse être abandonné en une seconde si je dois fuir.
La seule chose qui compte vraiment, je la porte sur moi.
Je m'approche de la fenêtre qui donne sur les toits de Paris, et je laisse mes ailes se déployer pleinement pour la première fois depuis des heures. Le soulagement est presque orgasmique. Cette sensation d'étirement, de libération, l'air qui circule enfin entre les nervures fragiles, la caresse du vent nocturne sur chaque millimètre de membrane.
Dans le reflet de la vitre, je me regarde.
Mes yeux d'abord. Trop grands, trop noirs, avec cette pupille verticale qui trahit mon héritage ténébreux. Ils captent la lumière comme des puits sans fond, et quand je veux effrayer, je n'ai qu'à les fixer assez longtemps. Mes pommettes hautes, mes lèvres pleines, ce teint pâle constellé de poussière d'étoiles qui ne s'en va jamais, qui scintille faiblement même dans l'obscurité la plus complète.
Mes ailes. Immenses. Plus grandes que moi quand elles sont déployées. Noires, évidemment, mais pas d'un noir uni. Un noir profond parcouru de nervures cuivrées qui luisent doucement, comme des veines de métal précieux. Leurs bords sont irréguliers, déchiquetés par endroits, et cette imperfection volontaire les rend plus belles, plus vraies.
Je pose la main sur la vitre froide, et mon reflet pose la main contre la mienne.
— Tu es seule, murmure-t-elle.
Je le sais.
Je l'ai toujours su.
Les Fées des ombres ne vivent pas en communauté. Nous sommes des accidents, des croisements que personne n'a planifiés, des enfants du désir interdit entre une fée et une créature des ténèbres. Trop lumineuses pour les ombres, trop sombres pour la lumière. Rejetées par les deux mondes, nous apprenons très tôt à ne compter que sur nous-mêmes.
Ma mère était une fée de la nuit, une de celles qui dansent sous les lunes d'été dans les clairières oubliées. Mon père... je n'ai jamais su son vrai nom. Juste une ombre, un souffle froid, une présence qui a traversé la vie de ma mère une seule nuit et a disparu en me laissant en elle.
Elle m'a élevée seule, cachée, m'apprenant à contrôler mes ailes avant de savoir marcher, à faire briller ma poussière d'étoiles pour éclairer nos nuits sans électricité, à disparaître dans l'ombre des arbres quand des regards trop curieux s'attardaient sur nous.
Elle est morte quand j'avais seize ans. Une chasse. Des humains, cette fois. Pas des monstres. Des humains avec des torches et des peurs ancestrales, qui ont brûlé la clairière où elle dansait, croyant brûler une sorcière.
Ils ont brûlé une fée.
Je les ai regardés faire, cachée dans l'ombre d'un chêne, trop jeune, trop faible, trop terrifiée pour intervenir. J'ai regardé les flammes dévorer ses ailes, ses cheveux, son sourire. J'ai écouté ses cris jusqu'à ce qu'ils s'éteignent.
Cette nuit-là, j'ai compris deux choses.
La première : le monde est cruel pour celles qui sont différentes.
La deuxième : je ne serais jamais plus une proie.
Depuis, j'ai appris. J'ai appris à me battre, à tuer quand il le faut, à disparaître quand c'est nécessaire. J'ai appris que mon corps est une arme, que mes ailes peuvent trancher aussi bien que voler, que ma poussière d'étoiles peut éblouir, aveugler, empoisonner.
J'ai appris que les prédateurs me désirent parce que je suis rare, parce que je suis belle, parce que je suis dangereuse. Et j'ai appris à utiliser ce désir contre eux.
Damien..... Alistair.
Leurs noms résonnent dans ma tête tandis que je contemple les toits de Paris.
Damien, l'Alpha lycan. Je l'ai rencontré pour la première fois il y a trois ans, lors d'une transaction qui avait mal tourné. Il avait essayé de me dominer, de me faire plier le genou devant sa meute. J'avais ri. Littéralement ri, là, en face de lui, pendant que ses loups montraient les dents et que ses yeux ambrés s'enfonçaient dans les miens.
Il ne savait pas quoi faire d'une proie qui riait.
Depuis, il me traque. Pas comme un chasseur traque sa proie, mais comme un collectionneur traque la pièce rare qui manque à sa collection. Il veut me posséder, m'enchaîner, me voir plier. Il veut sentir mes ailes frémir sous ses crocs, ma peau sous ses griffes.
Il ne comprend pas que je ne plierai jamais.
Alistair, le Dragon. Lui, c'est différent. Plus subtil, plus patient, plus dangereux encore peut-être. Les dragons ne chassent pas comme les lycans. Ils n'attaquent pas, ils n'exposent pas leurs griffes tout de suite. Ils observent. Ils attendent. Ils accumulent.
Alistair veut m'ajouter à sa collection. Je l'ai vu, ses tours de verre remplies de trésors, d'œuvres d'art, de créatures rares enfermées dans des cages dorées. Il m'a invitée une fois, il y a deux ans. "Juste pour voir", avait-il dit. J'avais accepté, par curiosité, par provocation.
J'avais marché dans ses galeries, sentant son regard cuivré sur ma nuque à chaque pas. Il m'avait montré ses possessions avec fierté, avec cet amour du collectionneur pour ses objets les plus précieux. Et tout au long de la visite, j'avais compris qu'il me voyait déjà là, exposée, brillante, à lui.
J'étais partie sans un mot.
Il n'avait pas insisté. Les dragons savent attendre. Ils savent que le temps travaille pour eux.
Deux prédateurs. Deux façons de désirer. Une seule proie.
Moi.
Je ferme les yeux, et mes ailes frémissent contre mon dos. Je sens la fatigue de la journée, la tension de la rencontre, le poids de leurs regards encore imprimé sur ma peau. Je devrais dormir, me reposer, me préparer pour la chasse à venir.
Mais je ne dors pas.
Je m'allonge sur le lit, les ailes déployées sous moi comme un tapis sombre, et je regarde le plafond en imaginant l'œuf de dragon.
Un œuf ancien, a dit Damien. Volé par des Lycans rebelles. Caché quelque part dans la ville.
Pourquoi moi ? Pourquoi me confier cette mission à moi, une Fée des ombres qu'il veut posséder ? Parce que je suis la meilleure, évidemment. Parce que personne ne se cache mieux que moi, personne ne trouve mieux que moi. Parce que mes ailes de papillon de nuit me portent là où personne d'autre ne peut aller.
Mais aussi parce que c'est un test. Une façon de m'attacher à lui, de créer un lien, une dette. Si j'accepte cette mission, si je lui rapporte cet œuf, je deviens officiellement sa chasseresse. Son employée. Sa chose.
Et Alistair ? Il doit être au courant. Il doit savoir que Damien m'a contactée. Il doit préparer sa propre offre, sa propre façon de m'attacher à lui.
Je souris dans l'obscurité.
Ils me croient coincée entre deux feux, entre deux prédateurs, entre deux désirs. Ils pensent que je vais devoir choisir, me soumettre à l'un ou à l'autre, accepter d'être possédée.
Ils ne comprennent pas.
Je ne choisis pas. Je prends.
Je prends leurs missions, leur argent, leur désir. Je prends ce qu'ils m'offrent sans jamais rien donner en retour. Je glisse entre leurs griffes comme l'ombre que je suis, insaisissable, insoumise, indomptable.
Ils veulent me posséder ? Qu'ils essaient.
Ils apprendront très vite pourquoi on ne chasse pas une Fée des ombres.
Je roule sur le côté, et mes ailes se replient contre ma colonne comme des animaux domestiques fatigués. Demain, je commence ma recherche. Demain, je plonge dans les bas-fonds de la ville pour trouver cet œuf avant que la Griffe Noire ne comprenne ce qu'elle tient.
Mais ce soir, je regarde par la fenêtre les étoiles rares de Paris, et je pense à ma mère.
Je pense à ses ailes brûlant dans la nuit.
Je pense à la fille terrifiée que j'étais, cachée derrière un arbre.
Et je me promets, une fois de plus, que plus jamais je ne serai une proie.
Même quand deux prédateurs me regardent avec des yeux qui disent "à moi".
Surtout quand deux prédateurs me regardent avec des yeux qui disent "à moi".
OphéliaJe me libère de sa prise.Doucement. Fermement. Sans brusquerie, sans peur, sans lui laisser croire une seconde que sa force m'impressionne ou que son contact me retient.Et je pars.Sans me retourner. Sans lui laisser voir ce que ses mots ont éveillé en moi, ce frisson minuscule au creux de mon ventre, cette chaleur diffuse qui a osé naître quand ses doigts ont serré mon poignet. Sans lui donner cette victoire, cette preuve que malgré tout, malgré moi, il a réussi à toucher quelque chose que je croyais protégé.Mais je sens son regard jusqu'à la rue.Jusqu'à l'air libre. Jusqu'à ce que la nuit m'avale tout entière, m'enveloppe dans son manteau familier, me rende à moi-même. Je sens ses yeux ambrés sur ma nuque, sur mes ailes, sur chaque centimètre de peau que j'ai exposée devant lui.Je sais qu'il me regarde encore.Je sais qu'il me regardera toujours.Que ses yeux ambrés sont devenus une partie de moi que je ne pourrai jamais arracher, une marque invisible que seul lui peut
OphéliaDehors, la nuit m'enveloppe comme une amante.Ses doigts froids glissent sur ma nuque, sur mes épaules découvertes, sur la base de mes ailes qui frémissent de plaisir sous cette caresse familière. J'inspire profondément, et l'air nocturne emplit mes poumons, chargé d'humidité, d'essence, de promesses pourries de la ville.J'aime la nuit. Je suis la nuit.Les humains qui rentrent chez eux pressent le pas quand je passe, sans savoir pourquoi. Ils sentent quelque chose, un frisson au creux de leurs omoplates, l'impression diffuse d'être observés par ce qui se cache dans l'ombre des réverbères. Ils ne me voient pas vraiment. Ils voient une silhouette, une forme féminine trop élancée, trop silencieuse, trop... autre. Et ils détournent les yeux, parce que leur instinct leur souffle que me regarder trop longtemps pourrait leur coûter cher.Je marche sans but apparent, mais mes pas me ramènent toujours là où personne ne m'attend.Mon studio est perché au sommet d'un immeuble oublié du
Ophelia Sa voix est un grondement contenu, un orage qui cherche désespérément où frapper.— Cette ville est une jungle. Et dans la jungle, les solitaires finissent toujours dévorés.Je me lève.Lentement. Très lentement. Je prends mon temps, parce que le temps est ma seule arme face à lui, parce que chaque seconde où il doit attendre est une seconde où son pouvoir vacille. Mes ailes se déploient une dernière fois, s'étirent dans toute leur envergure, noires et cuivrées, parsemées d'éclats de nuit qui scintillent faiblement dans la pénombre du club.La poussière d'étoiles retombe sur mes épaules comme un manteau vivant, comme une caresse venue d'ailleurs, comme un rappel de ce que je suis vraiment.— Moi si.Je le regarde d'en haut, maintenant, et c'est lui qui doit lever les yeux vers moi. L'inversion des rôles est délicieuse.— Je réfléchis à ta proposition, Damien. Je réfléchis à ce que tu m'offres et à ce que tu ne me dis pas. Je réfléchis à tout ce que tu caches derrière tes yeux
OphéliaMon cœur ralentit.Un battement. Puis deux.Parce que les œufs de dragons anciens ne sont pas des objets que l'on déplace à la légère. Ce sont des promesses de feu et de destruction, des potentiels de renaissance ou d'anéantissement. Savoir qu'ils sont entre les mains de Lycans rebelles, de ceux qui ont rejeté l'autorité des meutes établies, change tout. Cela change les règles du jeu. Cela change le danger. Cela change le prix.— Pourquoi moi ?J'incline la tête, laissant mes cheveux glisser sur mon épaule dans un mouvement que je sais calculé, que je sais irrésistible. La soie noire caresse ma clavicule, ma peau constellée de poussière d'étoiles, et je sens son regard suivre la trajectoire, s'attarder là où le tissu de ma robe s'arrête, là où ma chair commence.Je joue avec lui comme il joue avec moi. Comme nous jouons tous, dans cette danse éternelle entre prédateur et proie qui ne sait plus qui est qui.Damien s'approche.Trop près.Ses genoux frôlent les miens à travers la
OphéliaLeurs regards m'écorchent la peau depuis que j'ai franchi le seuil.Je sens le poids des yeux ambrés de Damien s'attarder exactement là, entre mes omoplates, à l'endroit précis où mes ailes de papillon de nuit frémissent contre ma colonne vertébrale, palpitantes, presque humides de cette chaleur qui n'a rien d'humaine. Elles voudraient se déployer pour échapper à cette brûlure, mais je les retiens. Je les force au calme, comme on force un muscle à ne pas trembler sous l'effort.L'autre regard, celui couleur de cuivre en fusion, glisse sur moi comme du mercure vivant. Il m'enveloppe sans jamais oser me toucher, et c'est pire que s'il le faisait. Alistair sait que le moindre contact briserait l'équilibre précaire de cette rencontre. Alors il attend. Il me dévore des yeux à distance, et ses prunelles d'or liquide suivent chaque mouvement de mes ailes, chaque frémissement de ma peau couverte de poussière d'étoiles noires.Damien est adossé au mur de briques apparentes, bras croisé







