LOGINOphelia
Sa voix est un grondement contenu, un orage qui cherche désespérément où frapper.
— Cette ville est une jungle. Et dans la jungle, les solitaires finissent toujours dévorés.
Je me lève.
Lentement. Très lentement. Je prends mon temps, parce que le temps est ma seule arme face à lui, parce que chaque seconde où il doit attendre est une seconde où son pouvoir vacille. Mes ailes se déploient une dernière fois, s'étirent dans toute leur envergure, noires et cuivrées, parsemées d'éclats de nuit qui scintillent faiblement dans la pénombre du club.
La poussière d'étoiles retombe sur mes épaules comme un manteau vivant, comme une caresse venue d'ailleurs, comme un rappel de ce que je suis vraiment.
— Moi si.
Je le regarde d'en haut, maintenant, et c'est lui qui doit lever les yeux vers moi. L'inversion des rôles est délicieuse.
— Je réfléchis à ta proposition, Damien. Je réfléchis à ce que tu m'offres et à ce que tu ne me dis pas. Je réfléchis à tout ce que tu caches derrière tes yeux ambrés.
Je fais un pas vers la sortie. Un seul. Assez pour qu'il comprenne que l'entretien est terminé, que c'est moi qui décide quand ça commence et quand ça finit.
— Je te donnerai ma réponse quand je l'aurai trouvée.
Je passe près de lui. L'ombre du club m'enveloppe déjà, m'appelle, me réclame comme une amante fidèle.
Sa main attrape mon poignet.
Doucement. Avec une délicatesse qui contredit tout ce qu'il est, tout ce qu'il représente, tout ce dont il est capable. Mais sa force est là, sous la surface, bandée comme un arc, prête à se déchaîner au moindre faux mouvement.
— Ophélia.
Son souffle effleure ma nuque. Mes ailes frémissent malgré moi, trahissant ma vigilance, révélant ce que je voulais cacher. Je sens sa chaleur contre mon dos, contre mes épaules, contre la base de mes ailes où ma peau est la plus sensible.
Sa voix n'est plus qu'un murmure rauque.
— Si quelqu'un d'autre te propose ce contrat. Si un autre que moi cherche à t'engager pour cette mission. Refuse. Refuse immédiatement. Sans réfléchir. Sans hésiter.
Mon cœur cogne contre ma poitrine.
Un battement sourd qui résonne dans tout mon corps, dans mes ailes, dans mes doigts, dans mes lèvres. Une vibration qui parcourt chaque centimètre de ma peau constellée d'étoiles.
Je me retourne vers lui.
Juste assez pour voir ses yeux brûler dans la pénombre. Juste assez pour sentir le pouvoir qui émane de lui comme une fumée trop épaisse, trop âcre, trop envahissante. Juste assez pour que nos souffles se mêlent, pour que je sente sur ma bouche la chaleur du sien.
— Pourquoi ?
Ma voix n'est qu'un souffle. Un murmure. Une question qui tremble malgré moi.
Ses yeux ambrés brûlent avec une intensité qui frôle la douleur. Ils me dévorent, me possèdent, me réclament sans même me toucher. Et sa réponse est un grondement sourd, primal, terrifiant.
— Parce que je ne partage pas, Ophélia. Parce que ce qui est à moi est à moi pour toujours. Parce que je ne laisse personne toucher à ce que j'ai choisi.
Il se penche encore plus près. Ses lèvres frôlent presque les miennes.
— Et je t'ai choisie. Comprends-tu cela ? Je t'ai choisie depuis le premier jour où j'ai posé les yeux sur toi.
Je pourrais rester là. Je pourrais me laisser envelopper par sa chaleur, par sa force, par cette promesse de possession qui en excite plus d'une. Je pourrais fermer les yeux et imaginer ce que ce serait d'appartenir à quelqu'un, pour une fois, de ne plus porter seule le poids de ma différence.
Mais je suis Ophélia. Je suis une Fée des ombres. Je suis celle qui a regardé sa mère brûler sans pouvoir la sauver, celle qui a juré ce jour-là que plus jamais elle ne serait une proie.
Alors je souris.
Un sourire qui n'atteint pas mes yeux. Un sourire qui est une arme et un bouclier à la fois. Un sourire qui lui dit tout ce que mes mots vont confirmer.
— Alors il ne fallait pas me choisir, Damien.
Ma voix est douce. Presque tendre. Et c'est ce qui la rend si définitive.
— Il ne fallait pas choisir celle qui ne peut être choisie. Celle qui ne peut être possédée. Celle qui brûle tout ce qu'elle touche sans jamais se consumer.
Je libère doucement mon poignet de sa prise. Il pourrait résister. Il pourrait serrer plus fort. Il pourrait me forcer à rester.
Il ne le fait pas.
Peut-être parce qu'il sait que ce serait vain. Peut-être parce qu'il veut croire qu'il aura une autre chance. Peut-être parce qu'au fond, malgré toute sa force, toute sa puissance, tout son pouvoir, il a peur de ce qui arriverait s'il essayait vraiment de me retenir.
Je m'éloigne.
Mes ailes se replient contre mon dos, dociles, fidèles, prêtes à m'emporter loin d'ici. Mes pas résonnent sur le sol du club, lents, mesurés, victorieux.
Derrière moi, je sens son regard qui me suit. Brûlant. Affamé. Possessif.
Et dans l'ombre, tout au fond du club, je sens l'autre regard. Celui qui n'a pas bougé, pas parlé, pas intervenu. Celui d'Alistair, cuivré et patient, qui a tout observé, tout enregistré, tout noté dans sa mémoire de dragon collectionneur.
Deux prédateurs.
Une proie qui leur a glissé entre les doigts.
Pour l'instant.
Je pousse la porte du club, et la nuit m'enveloppe comme une amante enfin retrouvée. Le froid caresse ma peau, mes ailes, mes lèvres encore chaudes du souffle de Damien.
Je ferme les yeux une seconde.
Juste une seconde.
Pour sentir battre mon cœur. Pour sentir que je suis libre. Pour sentir que malgré tout, malgré eux, malgré leur désir, malgré leur puissance, je suis encore moi.
Puis je disparais dans l'ombre des ruelles, une Fée des ombres retournant à sa véritable nature, laissant derrière moi deux monstres qui ne savent pas encore que la proie qu'ils convoitent pourrait bien être la plus dangereuse de toutes.
OphéliaJe me libère de sa prise.Doucement. Fermement. Sans brusquerie, sans peur, sans lui laisser croire une seconde que sa force m'impressionne ou que son contact me retient.Et je pars.Sans me retourner. Sans lui laisser voir ce que ses mots ont éveillé en moi, ce frisson minuscule au creux de mon ventre, cette chaleur diffuse qui a osé naître quand ses doigts ont serré mon poignet. Sans lui donner cette victoire, cette preuve que malgré tout, malgré moi, il a réussi à toucher quelque chose que je croyais protégé.Mais je sens son regard jusqu'à la rue.Jusqu'à l'air libre. Jusqu'à ce que la nuit m'avale tout entière, m'enveloppe dans son manteau familier, me rende à moi-même. Je sens ses yeux ambrés sur ma nuque, sur mes ailes, sur chaque centimètre de peau que j'ai exposée devant lui.Je sais qu'il me regarde encore.Je sais qu'il me regardera toujours.Que ses yeux ambrés sont devenus une partie de moi que je ne pourrai jamais arracher, une marque invisible que seul lui peut
OphéliaDehors, la nuit m'enveloppe comme une amante.Ses doigts froids glissent sur ma nuque, sur mes épaules découvertes, sur la base de mes ailes qui frémissent de plaisir sous cette caresse familière. J'inspire profondément, et l'air nocturne emplit mes poumons, chargé d'humidité, d'essence, de promesses pourries de la ville.J'aime la nuit. Je suis la nuit.Les humains qui rentrent chez eux pressent le pas quand je passe, sans savoir pourquoi. Ils sentent quelque chose, un frisson au creux de leurs omoplates, l'impression diffuse d'être observés par ce qui se cache dans l'ombre des réverbères. Ils ne me voient pas vraiment. Ils voient une silhouette, une forme féminine trop élancée, trop silencieuse, trop... autre. Et ils détournent les yeux, parce que leur instinct leur souffle que me regarder trop longtemps pourrait leur coûter cher.Je marche sans but apparent, mais mes pas me ramènent toujours là où personne ne m'attend.Mon studio est perché au sommet d'un immeuble oublié du
Ophelia Sa voix est un grondement contenu, un orage qui cherche désespérément où frapper.— Cette ville est une jungle. Et dans la jungle, les solitaires finissent toujours dévorés.Je me lève.Lentement. Très lentement. Je prends mon temps, parce que le temps est ma seule arme face à lui, parce que chaque seconde où il doit attendre est une seconde où son pouvoir vacille. Mes ailes se déploient une dernière fois, s'étirent dans toute leur envergure, noires et cuivrées, parsemées d'éclats de nuit qui scintillent faiblement dans la pénombre du club.La poussière d'étoiles retombe sur mes épaules comme un manteau vivant, comme une caresse venue d'ailleurs, comme un rappel de ce que je suis vraiment.— Moi si.Je le regarde d'en haut, maintenant, et c'est lui qui doit lever les yeux vers moi. L'inversion des rôles est délicieuse.— Je réfléchis à ta proposition, Damien. Je réfléchis à ce que tu m'offres et à ce que tu ne me dis pas. Je réfléchis à tout ce que tu caches derrière tes yeux
OphéliaMon cœur ralentit.Un battement. Puis deux.Parce que les œufs de dragons anciens ne sont pas des objets que l'on déplace à la légère. Ce sont des promesses de feu et de destruction, des potentiels de renaissance ou d'anéantissement. Savoir qu'ils sont entre les mains de Lycans rebelles, de ceux qui ont rejeté l'autorité des meutes établies, change tout. Cela change les règles du jeu. Cela change le danger. Cela change le prix.— Pourquoi moi ?J'incline la tête, laissant mes cheveux glisser sur mon épaule dans un mouvement que je sais calculé, que je sais irrésistible. La soie noire caresse ma clavicule, ma peau constellée de poussière d'étoiles, et je sens son regard suivre la trajectoire, s'attarder là où le tissu de ma robe s'arrête, là où ma chair commence.Je joue avec lui comme il joue avec moi. Comme nous jouons tous, dans cette danse éternelle entre prédateur et proie qui ne sait plus qui est qui.Damien s'approche.Trop près.Ses genoux frôlent les miens à travers la
OphéliaLeurs regards m'écorchent la peau depuis que j'ai franchi le seuil.Je sens le poids des yeux ambrés de Damien s'attarder exactement là, entre mes omoplates, à l'endroit précis où mes ailes de papillon de nuit frémissent contre ma colonne vertébrale, palpitantes, presque humides de cette chaleur qui n'a rien d'humaine. Elles voudraient se déployer pour échapper à cette brûlure, mais je les retiens. Je les force au calme, comme on force un muscle à ne pas trembler sous l'effort.L'autre regard, celui couleur de cuivre en fusion, glisse sur moi comme du mercure vivant. Il m'enveloppe sans jamais oser me toucher, et c'est pire que s'il le faisait. Alistair sait que le moindre contact briserait l'équilibre précaire de cette rencontre. Alors il attend. Il me dévore des yeux à distance, et ses prunelles d'or liquide suivent chaque mouvement de mes ailes, chaque frémissement de ma peau couverte de poussière d'étoiles noires.Damien est adossé au mur de briques apparentes, bras croisé