LOGINOphélia
Je me libère de sa prise.
Doucement. Fermement. Sans brusquerie, sans peur, sans lui laisser croire une seconde que sa force m'impressionne ou que son contact me retient.
Et je pars.
Sans me retourner. Sans lui laisser voir ce que ses mots ont éveillé en moi, ce frisson minuscule au creux de mon ventre, cette chaleur diffuse qui a osé naître quand ses doigts ont serré mon poignet. Sans lui donner cette victoire, cette preuve que malgré tout, malgré moi, il a réussi à toucher quelque chose que je croyais protégé.
Mais je sens son regard jusqu'à la rue.
Jusqu'à l'air libre. Jusqu'à ce que la nuit m'avale tout entière, m'enveloppe dans son manteau familier, me rende à moi-même. Je sens ses yeux ambrés sur ma nuque, sur mes ailes, sur chaque centimètre de peau que j'ai exposée devant lui.
Je sais qu'il me regarde encore.
Je sais qu'il me regardera toujours.
Que ses yeux ambrés sont devenus une partie de moi que je ne pourrai jamais arracher, une marque invisible que seul lui peut voir, un territoire qu'il a conquis sans même me toucher.
Toujours.
Deux nuits plus tard, je frappe à une porte de verre noir.
Elle est au sommet d'une tour qui perce le ciel comme une épée, une tour qui défie les nuages, qui nargue les étoiles, qui affirme à la ville entière que celui qui habite ici ne regarde jamais vers le bas. La porte ne s'ouvre que pour ceux qui savent où la trouver. Que pour ceux qui ont été invités. Que pour ceux qui ont été choisis.
J'ai été choisie.
Je ne sais pas encore ce que cela signifie, mais je le sens dans mes ailes, dans leurs frémissements désordonnés, dans cette façon qu'elles ont de vouloir se déployer et fuir avant même que j'aie franchi le seuil.
Le silence à l'intérieur est parfait.
Absolu.
Il en devient oppressant. Il pèse sur mes épaules comme une couverture trop lourde, trop chaude, trop présente. Il fait vibrer mes ailes d'une manière désagréable, comme si elles aussi sentaient que cet endroit n'est pas fait pour les créatures de l'ombre. Ici, tout est lumière contrôlée, verre poli, métal froid. Ici, rien n'échappe au regard de celui qui possède.
Alistair m'attend.
Assis derrière un bureau immense, une coupe de champagne à la main, il contemple la ville qui s'étend derrière lui comme un océan de néons et de magie. Paris à ses pieds. Un territoire qu'il possède sans avoir besoin de le revendiquer, parce que les dragons n'ont pas besoin de revendiquer ce qui leur revient de droit.
Ses yeux cuivres se posent sur moi.
Avec une lenteur étudiée. Avec une précision chirurgicale. Avec cette certitude qui me dit qu'il m'a sentie arriver bien avant que je ne frappe, bien avant que je ne pose le pied dans son ascenseur privé, bien avant que je ne décide de venir.
— Ophélia.
Sa voix est calme. Polie. Terriblement dangereuse dans sa sérénité apparente. Elle est comme la surface d'un lac qui cache des profondeurs insondables, des courants invisibles, des créatures qui attendent patiemment que l'on s'aventure trop loin.
— Vous êtes là. Finalement.
— Vous vouliez me voir.
Je reste près de la porte. Je refuse d'entrer plus avant dans son territoire. Mes ailes sont prêtes à se déployer, prêtes à me porter loin d'ici si les choses tournent mal. Ici, dans cette tour de verre et d'acier, je suis désavantagée. Ici, c'est chez lui. Ici, ce sont ses règles.
Alistair incline la tête.
Un mouvement gracieux. Trop gracieux. Il fait jouer la lumière sur ses traits parfaits, sur ses pommettes hautes, sur ses lèvres fines, sur tout ce qui fait de lui l'incarnation même de ce que les humains appellent la beauté. Il a cette beauté depuis si longtemps qu'il a dû oublier ce que c'est que de ne pas être regardé. Il a dû oublier ce que c'est que de passer inaperçu, de se fondre dans la masse, de ne pas être l'objet de tous les désirs.
— Toujours en retard, Ophélia.
Ses yeux cuivres pétillent d'une amusement dangereux.
— Toujours à faire attendre ceux qui vous cherchent. Toujours à jouer avec le temps comme s'il vous appartenait. Comme si vous n'aviez pas compris que le temps, pour les créatures comme nous, est à la fois notre plus grand allié et notre pire ennemi.
Je souris.
Ce même sourire que j'ai offert à Damien deux nuits plus tôt. Ce sourire qui cache tout ce que je ne veux pas montrer, tout ce que je ne montrerai jamais, tout ce que je garde pour moi comme un trésor jalousement protégé.
— Vous aimez ça, Alistair. Vous aimez cette attente, cette incertitude, ce moment où vous ne savez pas si je viendrai, si j'existe vraiment, si tout cela n'est pas un rêve que vous avez trop peur de finir.
Ses yeux cuivres s'éclairent.
Une satisfaction qu'il ne cherche même pas à cacher. Une lueur de reconnaissance, presque, comme si je venais de mettre des mots sur quelque chose qu'il n'avait jamais osé formuler.
— Oui.
Sa voix est simple. Honnête. Dangereusement honnête.
— Oui, j'aime ça. Et c'est peut-être ce qui me perdra. Mais c'est aussi ce qui me fait vivre.
Cette quête de ce qui m'échappe. Cette poursuite de ce qui refuse d'être pris.
OphéliaJe me libère de sa prise.Doucement. Fermement. Sans brusquerie, sans peur, sans lui laisser croire une seconde que sa force m'impressionne ou que son contact me retient.Et je pars.Sans me retourner. Sans lui laisser voir ce que ses mots ont éveillé en moi, ce frisson minuscule au creux de mon ventre, cette chaleur diffuse qui a osé naître quand ses doigts ont serré mon poignet. Sans lui donner cette victoire, cette preuve que malgré tout, malgré moi, il a réussi à toucher quelque chose que je croyais protégé.Mais je sens son regard jusqu'à la rue.Jusqu'à l'air libre. Jusqu'à ce que la nuit m'avale tout entière, m'enveloppe dans son manteau familier, me rende à moi-même. Je sens ses yeux ambrés sur ma nuque, sur mes ailes, sur chaque centimètre de peau que j'ai exposée devant lui.Je sais qu'il me regarde encore.Je sais qu'il me regardera toujours.Que ses yeux ambrés sont devenus une partie de moi que je ne pourrai jamais arracher, une marque invisible que seul lui peut
OphéliaDehors, la nuit m'enveloppe comme une amante.Ses doigts froids glissent sur ma nuque, sur mes épaules découvertes, sur la base de mes ailes qui frémissent de plaisir sous cette caresse familière. J'inspire profondément, et l'air nocturne emplit mes poumons, chargé d'humidité, d'essence, de promesses pourries de la ville.J'aime la nuit. Je suis la nuit.Les humains qui rentrent chez eux pressent le pas quand je passe, sans savoir pourquoi. Ils sentent quelque chose, un frisson au creux de leurs omoplates, l'impression diffuse d'être observés par ce qui se cache dans l'ombre des réverbères. Ils ne me voient pas vraiment. Ils voient une silhouette, une forme féminine trop élancée, trop silencieuse, trop... autre. Et ils détournent les yeux, parce que leur instinct leur souffle que me regarder trop longtemps pourrait leur coûter cher.Je marche sans but apparent, mais mes pas me ramènent toujours là où personne ne m'attend.Mon studio est perché au sommet d'un immeuble oublié du
Ophelia Sa voix est un grondement contenu, un orage qui cherche désespérément où frapper.— Cette ville est une jungle. Et dans la jungle, les solitaires finissent toujours dévorés.Je me lève.Lentement. Très lentement. Je prends mon temps, parce que le temps est ma seule arme face à lui, parce que chaque seconde où il doit attendre est une seconde où son pouvoir vacille. Mes ailes se déploient une dernière fois, s'étirent dans toute leur envergure, noires et cuivrées, parsemées d'éclats de nuit qui scintillent faiblement dans la pénombre du club.La poussière d'étoiles retombe sur mes épaules comme un manteau vivant, comme une caresse venue d'ailleurs, comme un rappel de ce que je suis vraiment.— Moi si.Je le regarde d'en haut, maintenant, et c'est lui qui doit lever les yeux vers moi. L'inversion des rôles est délicieuse.— Je réfléchis à ta proposition, Damien. Je réfléchis à ce que tu m'offres et à ce que tu ne me dis pas. Je réfléchis à tout ce que tu caches derrière tes yeux
OphéliaMon cœur ralentit.Un battement. Puis deux.Parce que les œufs de dragons anciens ne sont pas des objets que l'on déplace à la légère. Ce sont des promesses de feu et de destruction, des potentiels de renaissance ou d'anéantissement. Savoir qu'ils sont entre les mains de Lycans rebelles, de ceux qui ont rejeté l'autorité des meutes établies, change tout. Cela change les règles du jeu. Cela change le danger. Cela change le prix.— Pourquoi moi ?J'incline la tête, laissant mes cheveux glisser sur mon épaule dans un mouvement que je sais calculé, que je sais irrésistible. La soie noire caresse ma clavicule, ma peau constellée de poussière d'étoiles, et je sens son regard suivre la trajectoire, s'attarder là où le tissu de ma robe s'arrête, là où ma chair commence.Je joue avec lui comme il joue avec moi. Comme nous jouons tous, dans cette danse éternelle entre prédateur et proie qui ne sait plus qui est qui.Damien s'approche.Trop près.Ses genoux frôlent les miens à travers la
OphéliaLeurs regards m'écorchent la peau depuis que j'ai franchi le seuil.Je sens le poids des yeux ambrés de Damien s'attarder exactement là, entre mes omoplates, à l'endroit précis où mes ailes de papillon de nuit frémissent contre ma colonne vertébrale, palpitantes, presque humides de cette chaleur qui n'a rien d'humaine. Elles voudraient se déployer pour échapper à cette brûlure, mais je les retiens. Je les force au calme, comme on force un muscle à ne pas trembler sous l'effort.L'autre regard, celui couleur de cuivre en fusion, glisse sur moi comme du mercure vivant. Il m'enveloppe sans jamais oser me toucher, et c'est pire que s'il le faisait. Alistair sait que le moindre contact briserait l'équilibre précaire de cette rencontre. Alors il attend. Il me dévore des yeux à distance, et ses prunelles d'or liquide suivent chaque mouvement de mes ailes, chaque frémissement de ma peau couverte de poussière d'étoiles noires.Damien est adossé au mur de briques apparentes, bras croisé







