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Celle que tu as laissée n'existe plus
Celle que tu as laissée n'existe plus
Author: Chrisso

LA FILLE DE LA PLAGE

Author: Chrisso
last update publish date: 2026-06-21 02:34:23

CHAPITRE 1 : LA FILLE DE LA PLAGE

Élise

Le sable est encore chaud sous mes pieds, même à cette heure où le soleil commence à peine à décliner sur l'horizon. J'aime cette sensation, cette chaleur qui remonte le long de mes chevilles et qui m'ancre dans le présent. La plage de Port-Margot est déserte à cette heure-ci, ou presque. Les familles sont rentrées, les serviettes pliées, les glacières vidées. Il ne reste que le bruit des vagues, ce ressac lancinant qui ressemble à une respiration, et les cris lointains des mouettes qui tournoient au-dessus des falaises.

Je serre le pendentif autour de mon cou. Un coquillage poli par la mer, que ma mère m'a offert juste avant de mourir. Je devais avoir six ans. Je me souviens à peine de son visage, mais je me souviens de ses mains, de la douceur de ses doigts quand elle a attaché le cordon derrière ma nuque.

— Garde-le toujours, ma chérie. Il te portera bonheur.

C'est idiot, je sais. Je ne crois plus aux porte-bonheur depuis longtemps. Mais je le porte quand même, chaque jour, comme une relique, comme un fragment de celle qui n'est plus là. Parfois, je lui parle. Pas à voix haute, évidemment. Je lui parle dans ma tête, comme si elle pouvait m'entendre de là-haut. Je lui raconte ma journée, mes peurs, mes espoirs. Aujourd'hui, je n'ai rien à lui raconter. Juste le vide d'une journée d'été qui s'achève, la solitude d'une adolescente de seize ans qui n'a pas encore trouvé sa place dans le monde.

Je marche le long de l'eau, là où la vague vient mourir doucement, caressant mes orteils avant de se retirer. L'écume dessine des arabesques éphémères sur le sable mouillé. Je pourrais rester ici des heures, à écouter la mer, à regarder le ciel qui s'embrase. C'est mon refuge, cet endroit. Le seul lieu où je me sens vraiment moi-même, loin des regards, loin des jugements, loin des silences pesants de ma tante qui m'a recueillie sans vraiment le vouloir.

Je ne lui en veux pas, à ma tante. Elle fait ce qu'elle peut. Elle n'avait pas prévu d'élever la fille de sa sœur décédée. Elle n'avait pas prévu de devoir assister aux réunions parents-profs, de préparer les dîners pour deux, de supporter mes silences d'adolescente mal dans sa peau. Elle le fait quand même, par devoir plus que par amour, je crois. Mais je ne lui en veux pas. L'amour, le vrai, celui qui vous prend aux tripes et qui vous fait tout sacrifier, je ne sais pas vraiment ce que c'est. Je l'ai perdu trop tôt pour m'en souvenir.

Le vent se lève soudain, faisant voler mes cheveux autour de mon visage. Je relève la tête, et c'est là que je le vois.

Un voilier.

Il file sur l'eau à une vitesse qui n'a rien de normal. Les voiles sont gonflées à craquer, le bateau gîte dangereusement sur le côté. Il n'y a personne à la barre. Non, attendez. Il y a quelqu'un. Une silhouette, affalée contre le mât. Un homme, je crois. Il ne bouge pas. Le voilier fonce droit vers la plage, poussé par une rafale soudaine, et je comprends en une fraction de seconde que quelque chose ne va pas. Quelque chose ne va vraiment pas.

Je me mets à courir.

Je ne réfléchis pas. Mes pieds s'enfoncent dans le sable, mon cœur bat à tout rompre, le pendentif rebondit contre ma poitrine. Je cours comme je n'ai jamais couru de ma vie, les yeux rivés sur ce bateau qui approche dangereusement du rivage. La mer est agitée maintenant, les vagues plus hautes, plus brutales. Le voilier tangue, menace de chavirer à chaque instant. Et puis, c'est l'inévitable.

Une vague plus forte que les autres percute la coque. Le bateau se couche sur le flanc dans un craquement sinistre. La silhouette est projetée à l'eau. Je la vois disparaître sous l'écume, refaire surface quelques mètres plus loin, puis couler à nouveau.

Je plonge.

L'eau est glacée, malgré l'été. Le choc me coupe le souffle, mais je n'hésite pas. Je nage de toutes mes forces, droit devant moi, vers l'endroit où j'ai vu la tête émerger. Les vagues me giflent, me repoussent, mais je m'obstine. Je ne peux pas le laisser se noyer. Je ne peux pas. Pas sous mes yeux. Pas sans rien faire.

Mes bras me font mal. Mes poumons brûlent. Mais je continue, encore, encore, jusqu'à ce que ma main rencontre quelque chose. Un tissu. Une chemise. Je l'agrippe, je tire de toutes mes forces. Le corps remonte à la surface, inerte, lourd, trop lourd. Je le retourne, je passe un bras sous ses aisselles, je commence à nager vers la plage en le traînant derrière moi. Chaque mètre est une torture. Chaque vague menace de nous engloutir. Mais je ne lâche pas. Je ne lâcherai pas.

Quand mes pieds touchent enfin le fond, je manque de m'effondrer. Mes jambes tremblent, mes bras sont en feu. Mais je parviens à le hisser sur le sable, à l'allonger sur le dos. Et c'est là que je le vois vraiment pour la première fois.

Il est jeune. Peut-être dix-neuf ou vingt ans. Les cheveux bruns, collés par l'eau salée sur son front. Un visage aux traits fins, presque aristocratiques, avec une mâchoire carrée et des lèvres bien dessinées. Ses yeux sont fermés. Il ne respire plus.

La panique me submerge. Je me souviens des cours de secourisme au lycée, des gestes appris sur un mannequin en plastique, sans vraiment y croire. Je n'ai jamais pensé que je devrais un jour les utiliser pour de vrai. Je bascule sa tête en arrière, je pince son nez, je pose ma bouche sur la sienne.

Le premier souffle ne donne rien. Le deuxième non plus. Mes larmes commencent à couler, se mêlant à l'eau de mer sur mes joues. Je continue. Encore. Encore. J'appuie sur sa poitrine, je souffle, j'appuie, je souffle. Mes mains tremblent. Mon cœur hurle dans ma poitrine.

— S'il te plaît, je murmure. S'il te plaît, ne meurs pas. Ne meurs pas devant moi.

Et soudain, il tousse.

Un spasme violent le secoue tout entier. De l'eau s'échappe de ses lèvres, il hoquète, il crache, il respire. Il respire. Je tombe assise sur le sable, les jambes coupées, le souffle court. Il est vivant. Il est vivant.

Ses paupières frémissent. Elles s'entrouvrent, lentement, avec difficulté. Et je découvre ses yeux.

Ils sont gris-vert. Comme la mer quand le ciel est couvert. Comme la mousse sur les rochers après la pluie. Un mélange de nuances changeantes, insaisissables. Ils me fixent, encore flous, encore perdus, mais déjà intenses. Déjà brûlants.

— Un ange…

Le mot n'est qu'un murmure à peine audible. Sa voix est rauque, brisée par l'eau salée. Mais je l'entends. Et quelque chose en moi se fige.

Il referme les yeux, sombrant à nouveau dans l'inconscience. Au loin, j'entends les sirènes. Quelqu'un a dû appeler les secours. Ils arrivent.

Je devrais rester. Je devrais attendre, expliquer ce qui s'est passé. Mais je ne peux pas. Quelque chose me pousse à fuir, une terreur soudaine, irrationnelle. Peut-être la peur des questions, des regards, de l'attention. Peut-être la peur de ce que j'ai ressenti quand ses yeux se sont posés sur moi.

Je me lève, tremblante. Mes vêtements sont trempés, collés à ma peau. Mes cheveux dégoulinent. Mon pendentif… Je porte la main à mon cou. Le cordon est cassé. Le coquillage a disparu. Il a dû se briser quand j'étais dans l'eau.

Je le cherche des yeux, affolée, mais je ne le vois nulle part. Les sirènes se rapprochent. Dans quelques secondes, la plage sera envahie de secouristes, de curieux. Je dois partir.

Je jette un dernier regard à l'homme allongé sur le sable. Sa main droite est fermée en un poing serré, comme s'il tenait quelque chose. Mais je n'ai pas le temps de vérifier. Je tourne les talons et je m'enfuis, le cœur en miettes, les poumons en feu, laissant derrière moi un inconnu aux yeux gris-vert et le dernier souvenir de ma mère.

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