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La suite présidentielle était baignée d’une lumière tamisée, diffuse, comme si chaque recoin avait été pensé pour ne jamais laisser voir les choses clairement. Tout était feutré. Silencieux. D’un luxe discret mais suffocant. Les rideaux étaient tirés, coupant le monde extérieur, et dans cette bulle suspendue au-dessus de la ville, Chantelle était allongée, les poignets croisés sur le ventre, les yeux couverts d’un bandeau de soie noire.
Elle ne savait même plus depuis combien de temps elle attendait. Peut-être cinq minutes. Peut-être trente.
C’était la douzième fois.
Il en restait encore quatre-vingt-huit nuits avant que tout cela ne prenne fin. Avant qu’elle ne soit libre.
Chantelle n’était pas heureuse de ce qu’elle faisait. Jamais, enfant, elle ne s’était imaginée vendre son corps, ni troquer sa dignité contre de l’argent. Mais la vie, cruelle et implacable, lui avait appris que les rêves s’effacent parfois sous le poids des réalités.
Depuis qu’elle avait cinq ans, depuis que sa mère était morte d’une maladie foudroyante, tout avait basculé. Son père, rapidement remarié, l’avait reléguée dans un rôle d’ombre, une étrangère parmi les siens.
Sa grand-mère, malgré ses maigres moyens, avait pris le relais, l’élevant et l’éduquant avec un amour rude mais sincère.
Chantelle grandissait entre ces deux mondes, ne connaissant que peu la chaleur de la maison paternelle, préférant éviter les regards froids de son père et de sa belle-mère.
Puis, un an auparavant, la maladie avait frappé à nouveau : le cancer du rein de sa grand-mère.
Les médecins avaient parlé d’un million d’euros, une somme impossible à atteindre seule.
Elle était allée supplier son père, espérant un geste, un secours.
Mais il l’avait chassée, sans un regard.
« Ce n’est pas ma mère, pourquoi dépenserais-je pour elle ? » avait-il craché, méprisant.
Après le refus brutal de son père, Chantelle s’était retrouvée dos au mur. Il ne lui restait plus aucune option, aucun soutien. Alors, brisée mais déterminée, elle avait pris une décision qu’elle n’aurait jamais cru devoir prendre : elle s’était rendue dans un club privé, où se négociaient les corps et les silences.
Elle n’était pas encore entrée que ses jambes tremblaient. Mais elle n’avait plus le luxe d’hésiter. Sa grand-mère se mourait.
Et c’est là qu’elle tomba sur une offre… colossale. Inattendue. Choquante.
Un contrat à un million d’euros, en échange de cents nuits avec un homme. cents nuits d’intimité, de soumission… avec un inconnu. Elle ne connaîtrait jamais son nom, son visage, ni sa véritable identité. Un contrat taillé dans le mystère, signé dans le secret.
Un seul détail ne faisait aucun doute : cet homme était immensément riche. Parce qu’aucun pauvre n’aurait pu, ni voulu, payer une somme pareille pour acheter des nuits d’ombre.
Elle avait signé. Sans poser de questions. Sans même lire la clause deux fois. Elle avait trop peur qu’on retire l’offre si elle tardait.
La condition essentielle du contrat était stricte : elle ne devait jamais voir l’homme. À chacune des cents nuits, elle serait conduite dans une suite présidentielle. Elle porterait un bandeau sur les yeux, et elle n’aurait qu’un seul rôle : obéir. Se soumettre. Être là pour lui, et ne poser aucune question.
L’homme était son maître. Pour cent jours.
La porte s’ouvrit sans bruit. Elle ne le vit pas entrer, mais elle sentit immédiatement sa présence. Ce parfum boisé et sec, sobre mais entêtant. Son odeur. Celle qu’elle reconnaîtrait parmi des milliers, parce qu’elle s’imprimait à l’intérieur de sa gorge, de ses reins, de ses pulsations.Lui. Il ne disait rien. Ne disait jamais rien.
Chantelle sentit le matelas s’affaisser à côté d’elle, la tension dans l’air changer, comme si chaque molécule de la pièce se courbait sous l’autorité silencieuse de cet homme qu’elle ne voyait jamais. Sa chaleur s’approchait, lente, contrôlée. Elle la reconnut immédiatement, cette chaleur qu’elle appréhendait autant qu’elle attendait.
Il ne lui demandait jamais si elle était prête. Ce n’était pas nécessaire. Le contrat était clair. Elle en connaissait chaque clause.
Ses doigts glissèrent sur sa hanche, lentement, avec une précision troublante, et partout où ils touchaient, ils laissaient derrière eux des frissons qui se propageaient sous sa peau, comme une onde nerveuse impossible à contrôler. Il suivait le contour de son bassin avec une lenteur étudiée, explorant chaque courbe. Elle ne voyait rien, mais elle sentait tout. Le frottement subtil de son pantalon contre sa cuisse nue. Le grain sec de ses doigts, légèrement rugueux, qui contrastait avec la douceur de ses propres courbes.
La pression de sa paume augmenta, descendit vers le bas de son ventre, puis s’arrêta juste avant l’intime, comme pour la maintenir dans un état d’attente fiévreuse. Une attente qui devenait presque douloureuse.
Elle n’avait pas le droit de le toucher. C’était la règle. Mais ses doigts se contractaient malgré elle, se crispaient contre les draps. Elle avait envie de lui rendre chacun de ses gestes. De lui accrocher le souffle. De l’ancrer en elle. Mais elle n’en avait pas le droit. Sa paume se plaquait contre sa propre cuisse, sa gorge, ce vide insupportable entre ses jambes. Là où il n’était pas encore. Là où elle le voulait déjà.
Il se pencha davantage, son torse effleurant à peine ses seins, sa bouche descendant lentement, insidieusement. Quand il effleura l’intérieur de sa cuisse, elle étouffa un gémissement, rauque, trop brut pour être feint. Ses hanches réagirent d’un soubresaut incontrôlable.
Il s’arrêta. Comme s’il voulait qu’elle comprenne que c’était lui qui décidait du rythme. Qu’elle n’était qu’un terrain à conquérir. Il ne cherchait pas à lui faire plaisir. Il l’explorait. La décortiquait. Il régnait sur elle.
Et ce soir… ce soir, il ne fut ni doux, ni brutal. Il fut précis. D’une lenteur presque cruelle. D’une patience animale. Comme s’il voulait la disséquer à mains nues.
Ses doigts glissèrent entre ses cuisses entrouvertes.
Son bassin se souleva malgré elle. Cherchant. Appelant. Réclamant ce qui tardait encore.
Il laissa sa bouche remonter, lentement, à s’en damner, jusqu’à ses lèvres. Mais ne les effleura pas. Resta là, proche, haletant, muet.
Et puis, il entra en elle. Pas d’un coup. Pas d’un cri. Mais d’une lenteur féroce.
— Ah… ah… oh mon Dieu… oui…
Elle se cambra, haletante, les lèvres ouvertes sur un gémissement muet, les doigts crispés si fort qu’ils marquaient les draps. Incapable de retenir le feu qui montait. Cette montée épaisse, brûlante, incontrôlable. Qui lui nouait la gorge. La vidait de tout. Sauf de lui. Il bougeait à peine. Juste assez pour qu’elle sente. Juste assez pour qu’elle veuille plus.
Elle voulait le supplier, mais le mot restait coincé dans sa gorge. Il n’y avait pas de place pour les mots, ici. Juste des souffles, des frissons, des vagues.
À chaque mouvement, elle sentait ses pensées s’effondrer, une à une. Un va-et-vient calculé à la limite du supportable.
— Mmmh… ah… encore… ne t’arrête pas…
Elle perdit pied. Elle n’était plus que corps. Chair offerte. Respiration brisée. Orgasme contenu.
Et dans ce noir qu’elle portait sur les yeux, dans cette obscurité moite, elle oublia tout. Son prénom. Son histoire. Le contrat. Les chiffres.
Il ne restait que lui. Lui, l’inconnu. Lui, qu’elle ne verrait jamais. Lui, dont elle ne connaîtrait jamais le visage. Ni même la voix. Mais qui, chaque fois, gravait en elle une empreinte plus profonde. Plus indélébile.
Quand ce fut fini, elle resta là. Haletante. Nue. Tremblante. Vidée. Défaite. Son ventre encore noué de spasmes résiduels. Son sexe palpitant de son absence. Ses jambes ouvertes.
Elle restait allongée, le bandeau toujours sur les yeux. Elle entendit le bruit de l'eau qui coulait dans la salle de bain.
L’homme dans la salle de bain avait fini de se laver et d’enfiler ses vêtements impeccables.
L'homme, après s’être habillé, s’approcha de la porte. Son cœur s’accéléra. Pour la première fois, elle osa briser le silence.
Elle racla doucement sa gorge, puis, d’une voix un peu hésitante, brisa enfin le silence qui les enveloppait depuis si longtemps.
— Monsieur, est-ce que je peux avoir huit mille euros de plus ce mois-ci ?
C’était la première fois qu’elle osait lui parler. Jusqu’à présent, leur relation s’était cantonnée à des échanges muets, un jeu cruel où le regard n’avait jamais croisé le sien.
Aucune réponse. Pas un mot.
L’homme se dirigea vers la porte, sa silhouette rigide dans l’ombre matinale. Il la referma derrière lui d’un coup sourd, un bruit sec qui fit sursauter Chantelle. La pièce retomba aussitôt dans son silence oppressant.
Dès qu’elle entendit la porte claquer derrière lui, Chantelle poussa un soupir de soulagement et retira prestement son bandeau. Une déception amère lui noua la gorge. Il ne lui avait pas répondu.
Elle avait tellement besoin de cet argent.
La veille, le médecin l’avait appelée. La voix grave, chargée d’inquiétude, lui avait annoncé que l’état de sa grand-mère s’était aggravé. Le cancer du rein dont elle souffrait, malgré tous les traitements déjà payés qui avaient coûté plus d’un million d’euros montrait de nouveaux symptômes inquiétants.
Alors, aujourd'hui, elle avait osé demander, simplement essayer.
Mais le mutisme de l’homme lui avait glacé le cœur.
Elle se leva doucement et se dirigea vers la salle de bain. Sans vraiment réfléchir, elle fit couler un bain brûlant, espérant que la chaleur ferait taire un instant le poids qui pesait sur sa poitrine.
Aujourd’hui, elle en était à la douzième rencontre. Et bien qu’elle ait appris à maîtriser sa peur, elle ne s’y faisait jamais tout à fait.
Mais elle tenait bon. Parce qu’à chaque versement, elle économisait avec jalousie. Chaque centime. Elle comptait, elle notait. Pour sa grand-mère, pour celle qui avait tout sacrifié pour elle.
Le badge de Julia fut refusé au premier passage. Elle le présenta de nouveau, plus lentement. Le voyant passa au vert et le tourniquet libéra l’entrée. La réceptionniste la regardait déjà. — Je ne savais pas que vous reveniez. — Les ressources humaines, si. Elle aurait voulu répondre plus aimablement. La femme n’avait rien fait d’autre que constater sa présence. Mais Julia avait aperçu, derrière le comptoir, la photographie publiée la veille : Mégane au bras de Collen, souriante, l’alliance bien visible. Elle détourna les yeux. Son contrat lui donnait une mission temporaire sur des dossiers qu’elle connaissait. Elle comptait l’exercer. Le travail lui fournirait une raison de rester dans le bâtiment sans devoir réclamer chaque jour la permission d’y entrer. Au sixième étage, un assistant lui montra son bureau. — L’écran sera installé dans la matinée. Vos accès sont ici. Elle parcourut la liste. Plusieurs dossiers qu’elle avait autrefois suivis ne figuraient pas parmi les auto
Mégane lissa la manche de Collen avant d’entrer. Il avait cessé de regarder les marches pour observer une femme qui traversait la cour avec un bouquet. Son regard la suivit jusqu’à la porte, puis revint vers Mégane. — C’est ici ? — Oui. Elle lui prit le bras. Le geste était tendre, vu de loin. Ses doigts se resserrèrent lorsqu’il ralentit devant le seuil. Dans le bureau municipal, les chaises avaient été disposées en deux rangées. Rhonda était déjà assise au premier rang. L’avocate vérifiait une dernière fois les pièces dans une chemise. Mégane s’approcha d’elle. — Le dossier précédent ? — Classé avec l’état civil présenté. — Je ne veux pas de question sur Chantelle aujourd’hui. L’avocate releva les yeux, puis referma la chemise. Les documents faisaient apparaître Collen comme libre de se remarier. Mégane savait ce qu’avait nécessité cette version des faits ; elle n’avait aucune intention de laisser une hésitation de son compagnon la compromettre. Elle regagna sa place. —
— Tu as mangé ce qu’il y avait dans le bol ? Chantelle regarda la table de chevet. — Je ne sais plus. Hélène souleva le couvercle. Le bouillon était presque intact. Elle le reposa sans commentaire et prit le verre d’eau. — Alors bois déjà ça. Chantelle avala deux gorgées. Elle avait la bouche sèche et se sentait pourtant incapable de supporter davantage. La sage-femme venait de repartir après sa visite ; elle aurait dû profiter de cette accalmie pour dormir. À la place, elle regardait ses enfants. Le village avait entamé sa deuxième journée autour d’eux. Dans la cour, quelqu’un tirait un seau sur les dalles. Une porte grinçait au fond du couloir. Leur hôtesse avait présenté ces bruits la veille, comme on donne des repères à quelqu’un qui ne connaît pas encore une maison. Chantelle les reconnaissait déjà. Elle n’en sursautait pas moins. — Tu veux que je ferme ? demanda Hélène. — Non. Je veux entendre quand quelqu’un vient. Sa mère laissa la porte entrouverte. Les deux jours
Ils ne repartirent pas dès que Nathan en eut l’idée. La sage-femme le fit attendre pendant qu’elle réévaluait les enfants et parlait au médecin qu’on avait pu joindre. Chantelle suivait leurs échanges avec une inquiétude neuve : à chaque mot qu’elle ne comprenait pas, elle cherchait le visage de sa mère. — Elle vous expliquera, murmura Hélène. Laisse-la finir. La parente de Nathan habitait à présent plus près que l’hôpital vers lequel on les aurait dirigés au départ. On organisa une première prise en charge sur place, sans renoncer à un transfert si l’état de la mère ou des petits le nécessitait. La sage-femme devait rester avec eux pendant le trajet. — Vous ne repartez pas seuls avec deux bébés dans une couverture, précisa-t-elle. Nathan acquiesça immédiatement. Clarisse récupéra son véhicule et aida Manon à y remettre les sacs. Théronie plia les vêtements inutilisés. Lorsque Chantelle voulut se lever, ses jambes se mirent à trembler. — Attends, dit Hélène. — Je vais encore
La communication revint lorsque Clarisse se plaça à l’entrée de la remise. Elle donna de nouveau leur position, puis tendit le téléphone à Théronie. Celle-ci répondit aux questions sans quitter Chantelle des yeux. Le secours médical avait été demandé ; il fallait maintenant qu’on puisse les atteindre. — Vous restez avec nous ? demanda-t-elle à la voix dans l’appareil. Elle attendit la réponse, puis posa le téléphone assez près pour entendre. Manon avait étendu les vêtements propres qu’ils avaient pu récupérer dans leurs sacs. Hélène s’installa derrière sa fille, le dos contre une cloison. Chantelle se cramponna aussitôt à son bras. — Je vais te faire mal. — Tu peux serrer. — Non, vraiment… Une contraction l’empêcha de finir. Elle enfonça les doigts dans la manche d’Hélène et courba la tête. Théronie écarta une mèche collée à sa joue. — On ne te demande pas de faire attention à nous. Elle avait déjà vu des naissances, mais ce n’était pas une expérience qui lui permettait de
Chapitre 457 — Tu connais cette voiture ? demanda Nathan.Dans le rétroviseur, celle qui suivait Clarisse venait de ralentir. La seconde arrivait à sa hauteur, lui masquant une partie de la chaussée.Stéphane plissa les yeux.— Pas le conducteur. L’autre était au groupe quand ils m’ont sorti de mon bureau.Nathan regarda brièvement ses mains crispées sur le téléphone.— Dis-le à la police.Il le fit. Clarisse signalait la même chose de son côté. Elle ne criait plus ; sa voix était devenue très précise. Elle décrivait les voitures, les mouvements des hommes à l’intérieur et le véhicule qui essayait de se placer devant elle.À l’approche du carrefour, Nathan vit un des poursuivants s’avancer en travers de la rue vers laquelle ils allaient. L’homme à côté du conducteur abaissa sa vitre.— Ils veulent nous faire arrêter, dit Stéphane.Nathan renonça à prendre cette rue. Clarisse le suivit. À l’arrière, Hélène passa un bras devant Chantelle pour l’empêcher de basculer contre la portière.







