Share

Cent nuits au bandeau noir
Cent nuits au bandeau noir
Author: Léo

Chapitre 1

Author: Léo
last update publish date: 2025-06-23 18:44:35

La suite présidentielle était baignée d’une lumière tamisée, diffuse, comme si chaque recoin avait été pensé pour ne jamais laisser voir les choses clairement. Tout était feutré. Silencieux. D’un luxe discret mais suffocant. Les rideaux étaient tirés, coupant le monde extérieur, et dans cette bulle suspendue au-dessus de la ville, Chantelle était allongée, les poignets croisés sur le ventre, les yeux couverts d’un bandeau de soie noire.

Elle ne savait même plus depuis combien de temps elle attendait. Peut-être cinq minutes. Peut-être trente.

C’était la douzième fois.

Il en restait encore quatre-vingt-huit nuits avant que tout cela ne prenne fin. Avant qu’elle ne soit libre.

Chantelle n’était pas heureuse de ce qu’elle faisait. Jamais, enfant, elle ne s’était imaginée vendre son corps, ni troquer sa dignité contre de l’argent. Mais la vie, cruelle et implacable, lui avait appris que les rêves s’effacent parfois sous le poids des réalités.

Depuis qu’elle avait cinq ans, depuis que sa mère était morte d’une maladie foudroyante, tout avait basculé. Son père, rapidement remarié, l’avait reléguée dans un rôle d’ombre, une étrangère parmi les siens.

Sa grand-mère, malgré ses maigres moyens, avait pris le relais, l’élevant et l’éduquant avec un amour rude mais sincère.

Chantelle grandissait entre ces deux mondes, ne connaissant que peu la chaleur de la maison paternelle, préférant éviter les regards froids de son père et de sa belle-mère.

Puis, un an auparavant, la maladie avait frappé à nouveau : le cancer du rein de sa grand-mère.

Les médecins avaient parlé d’un million d’euros, une somme impossible à atteindre seule.

Elle était allée supplier son père, espérant un geste, un secours.

Mais il l’avait chassée, sans un regard.

« Ce n’est pas ma mère, pourquoi dépenserais-je pour elle ? » avait-il craché, méprisant.

Après le refus brutal de son père, Chantelle s’était retrouvée dos au mur. Il ne lui restait plus aucune option, aucun soutien. Alors, brisée mais déterminée, elle avait pris une décision qu’elle n’aurait jamais cru devoir prendre : elle s’était rendue dans un club privé, où se négociaient les corps et les silences.

Elle n’était pas encore entrée que ses jambes tremblaient. Mais elle n’avait plus le luxe d’hésiter. Sa grand-mère se mourait.

Et c’est là qu’elle tomba sur une offre… colossale. Inattendue. Choquante.

Un contrat à un million d’euros, en échange de cents nuits avec un homme. cents nuits d’intimité, de soumission… avec un inconnu. Elle ne connaîtrait jamais son nom, son visage, ni sa véritable identité. Un contrat taillé dans le mystère, signé dans le secret.

Un seul détail ne faisait aucun doute : cet homme était immensément riche. Parce qu’aucun pauvre n’aurait pu, ni voulu, payer une somme pareille pour acheter des nuits d’ombre.

Elle avait signé. Sans poser de questions. Sans même lire la clause deux fois. Elle avait trop peur qu’on retire l’offre si elle tardait.

La condition essentielle du contrat était stricte : elle ne devait jamais voir l’homme. À chacune des cents nuits, elle serait conduite dans une suite présidentielle. Elle porterait un bandeau sur les yeux, et elle n’aurait qu’un seul rôle : obéir. Se soumettre. Être là pour lui, et ne poser aucune question.

L’homme était son maître. Pour cent jours.

La porte s’ouvrit sans bruit. Elle ne le vit pas entrer, mais elle sentit immédiatement sa présence. Ce parfum boisé et sec, sobre mais entêtant. Son odeur. Celle qu’elle reconnaîtrait parmi des milliers, parce qu’elle s’imprimait à l’intérieur de sa gorge, de ses reins, de ses pulsations.Lui. Il ne disait rien. Ne disait jamais rien.

Chantelle sentit le matelas s’affaisser à côté d’elle, la tension dans l’air changer, comme si chaque molécule de la pièce se courbait sous l’autorité silencieuse de cet homme qu’elle ne voyait jamais. Sa chaleur s’approchait, lente, contrôlée. Elle la reconnut immédiatement, cette chaleur qu’elle appréhendait autant qu’elle attendait.

Il ne lui demandait jamais si elle était prête. Ce n’était pas nécessaire. Le contrat était clair. Elle en connaissait chaque clause. 

Ses doigts glissèrent sur sa hanche, lentement, avec une précision troublante, et partout où ils touchaient, ils laissaient derrière eux des frissons qui se propageaient sous sa peau, comme une onde nerveuse impossible à contrôler. Il suivait le contour de son bassin avec une lenteur étudiée, explorant chaque courbe. Elle ne voyait rien, mais elle sentait tout. Le frottement subtil de son pantalon contre sa cuisse nue. Le grain sec de ses doigts, légèrement rugueux, qui contrastait avec la douceur de ses propres courbes.

La pression de sa paume augmenta, descendit vers le bas de son ventre, puis s’arrêta juste avant l’intime, comme pour la maintenir dans un état d’attente fiévreuse. Une attente qui devenait presque douloureuse.

Elle n’avait pas le droit de le toucher. C’était la règle. Mais ses doigts se contractaient malgré elle, se crispaient contre les draps. Elle avait envie de lui rendre chacun de ses gestes. De lui accrocher le souffle. De l’ancrer en elle. Mais elle n’en avait pas le droit. Sa paume se plaquait contre sa propre cuisse, sa gorge, ce vide insupportable entre ses jambes. Là où il n’était pas encore. Là où elle le voulait déjà.

Il se pencha davantage, son torse effleurant à peine ses seins, sa bouche descendant lentement, insidieusement. Quand il effleura l’intérieur de sa cuisse, elle étouffa un gémissement, rauque, trop brut pour être feint. Ses hanches réagirent d’un soubresaut incontrôlable.

Il s’arrêta. Comme s’il voulait qu’elle comprenne que c’était lui qui décidait du rythme. Qu’elle n’était qu’un terrain à conquérir. Il ne cherchait pas à lui faire plaisir. Il l’explorait. La décortiquait. Il régnait sur elle.

Et ce soir… ce soir, il ne fut ni doux, ni brutal. Il fut précis. D’une lenteur presque cruelle. D’une patience animale. Comme s’il voulait la disséquer à mains nues. 

Ses doigts glissèrent entre ses cuisses entrouvertes. 

Son bassin se souleva malgré elle. Cherchant. Appelant. Réclamant ce qui tardait encore.

Il laissa sa bouche remonter, lentement, à s’en damner, jusqu’à ses lèvres. Mais ne les effleura pas. Resta là, proche, haletant, muet.

Et puis, il entra en elle. Pas d’un coup. Pas d’un cri. Mais d’une lenteur féroce. 

— Ah… ah… oh mon Dieu… oui…

Elle se cambra, haletante, les lèvres ouvertes sur un gémissement muet, les doigts crispés si fort qu’ils marquaient les draps. Incapable de retenir le feu qui montait. Cette montée épaisse, brûlante, incontrôlable. Qui lui nouait la gorge. La vidait de tout. Sauf de lui. Il bougeait à peine. Juste assez pour qu’elle sente. Juste assez pour qu’elle veuille plus.

Elle voulait le supplier, mais le mot restait coincé dans sa gorge. Il n’y avait pas de place pour les mots, ici. Juste des souffles, des frissons, des vagues.

À chaque mouvement, elle sentait ses pensées s’effondrer, une à une. Un va-et-vient calculé à la limite du supportable. 

— Mmmh… ah… encore… ne t’arrête pas…

Elle perdit pied. Elle n’était plus que corps. Chair offerte. Respiration brisée. Orgasme contenu.

Et dans ce noir qu’elle portait sur les yeux, dans cette obscurité moite, elle oublia tout. Son prénom. Son histoire. Le contrat. Les chiffres.

Il ne restait que lui. Lui, l’inconnu. Lui, qu’elle ne verrait jamais. Lui, dont elle ne connaîtrait jamais le visage. Ni même la voix. Mais qui, chaque fois, gravait en elle une empreinte plus profonde. Plus indélébile.

Quand ce fut fini, elle resta là. Haletante. Nue. Tremblante. Vidée. Défaite. Son ventre encore noué de spasmes résiduels. Son sexe palpitant de son absence. Ses jambes ouvertes. 

Elle restait allongée, le bandeau toujours sur les yeux. Elle entendit le bruit de l'eau qui coulait dans la salle de bain.

L’homme dans la salle de bain avait fini de se laver et d’enfiler ses vêtements impeccables.

L'homme, après s’être habillé, s’approcha de la porte. Son cœur s’accéléra. Pour la première fois, elle osa briser le silence.

Elle racla doucement sa gorge, puis, d’une voix un peu hésitante, brisa enfin le silence qui les enveloppait depuis si longtemps.

— Monsieur, est-ce que je peux avoir huit mille euros de plus ce mois-ci ?

C’était la première fois qu’elle osait lui parler. Jusqu’à présent, leur relation s’était cantonnée à des échanges muets, un jeu cruel où le regard n’avait jamais croisé le sien.

Aucune réponse. Pas un mot.

L’homme se dirigea vers la porte, sa silhouette rigide dans l’ombre matinale. Il la referma derrière lui d’un coup sourd, un bruit sec qui fit sursauter Chantelle. La pièce retomba aussitôt dans son silence oppressant.

Dès qu’elle entendit la porte claquer derrière lui, Chantelle poussa un soupir de soulagement et retira prestement son bandeau. Une déception amère lui noua la gorge. Il ne lui avait pas répondu. 

Elle avait tellement besoin de cet argent.

La veille, le médecin l’avait appelée. La voix grave, chargée d’inquiétude, lui avait annoncé que l’état de sa grand-mère s’était aggravé. Le cancer du rein dont elle souffrait, malgré tous les traitements déjà payés qui avaient coûté plus d’un million d’euros montrait de nouveaux symptômes inquiétants.

Alors, aujourd'hui, elle avait osé demander, simplement essayer.

Mais le mutisme de l’homme lui avait glacé le cœur.

Elle se leva doucement et se dirigea vers la salle de bain. Sans vraiment réfléchir, elle fit couler un bain brûlant, espérant que la chaleur ferait taire un instant le poids qui pesait sur sa poitrine.

Aujourd’hui, elle en était à la douzième rencontre. Et bien qu’elle ait appris à maîtriser sa peur, elle ne s’y faisait jamais tout à fait.

Mais elle tenait bon. Parce qu’à chaque versement, elle économisait avec jalousie. Chaque centime. Elle comptait, elle notait. Pour sa grand-mère, pour celle qui avait tout sacrifié pour elle.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Cent nuits au bandeau noir   Chapitre 420

    La porte du vestibule s'ouvrit sur une bouffée de chaleur. Mireille passa la première, son sac serré contre ses côtes ; Pascal suivit, son chapeau à la main. Le domestique referma derrière eux et leur indiqua le couloir d'un geste discret.— Monsieur Montfort vous attend dans le bureau.L'air sentait la cire et les fleurs trop mûres. Mireille essuya sa paume sur sa jupe, d'un mouvement qu'elle croyait discret. Pascal sentait son propre cœur, régulier, trop régulier — celui d'un homme qui s'est appliqué à le rendre ainsi. La phrase qu'ils étaient venus dire tenait dans une respiration. Ils l'avaient répétée tout du long, dans la voiture, chacun de son côté, sans se le dire. Elle ne devait rien à personne.Le domestique les conduisit dans le bureau. Deux fauteuils attendaient devant la table, mais aucun verre n'avait été servi. Armand se tenait près de la fenêtre. Damien, son fils, était assis à l'écart, un dossier fermé sur les genoux. Il suivit l'entrée des Varnier d'un regard bref, p

  • Cent nuits au bandeau noir   Chapitre 418

    La terrasse donnait sur un jardin assombri, où les massifs avaient perdu leurs contours. Une lampe éclairait les dalles sans atteindre la haie. De l'intérieur montaient une voix étouffée, le bruit d'un verre posé sur la table, et le va-et-vient discret d'une maison qui s'efforçait d'être normale. Clarisse resta près de Stéphane, sans parler d'abord. Il n'avait pas bougé depuis son arrivée ; ses mains reposaient sur la rambarde, et la nuit lui donnait un profil plus dur que le jour.— Je ne voulais pas t'imposer ma présence, dit-elle.— Tu ne me l'imposes pas.Stéphane avait répondu sans hâte. Une esquisse de sourire passa sur son visage, puis s'effaça, comme une vague qui réfléchit avant de se retirer. Clarisse garda les mains dans ses poches ; ses doigts étaient froids.— Je suis encore secouée, dit-elle. Pas seulement par l'insulte. Par le fait que Mireille ait parlé de ta mère comme si elle avait le droit d'en disposer. Et par ce que tu as dû entendre, toi, devant nous tous.Stépha

  • Cent nuits au bandeau noir   Chapitre 417

    La main de Clarisse était posée sur la poignée de la porte-fenêtre. De l'autre côté de la vitre, Stéphane se tenait sur la terrasse, immobile, et la lampe du salon dessinait son reflet sur le jardin noir. Elle n'avait pas encore tourné la poignée. Derrière elle, Manon s'était installée au canapé, une couverture sur les jambes, le verre à portée de main. Sa décision, elle l'avait déjà dite ; elle n'avait rien à ajouter pour la rendre plus ferme.— Tu vas finir par user le tapis, lança-t-elle.Clarisse se retourna. Manon avait un sourire en coin, mais ses traits tirés trahissaient la fatigue, et une mèche s'était collée à sa tempe. Clarisse revint jusqu'au canapé et ramassa le coussin tombé près de la table.— Je ne marche même pas.— C'est vrai. Tu hésites sur place avec beaucoup d'application.Clarisse posa le coussin derrière le dos de sa sœur. Manon l'ajusta elle-même, puis fit une grimace quand le mouvement tira dans son flanc.— Doucement.— Je sais. Je viens de commettre un acte

  • Cent nuits au bandeau noir   Chapitre 416

    Quand la porte se referma, personne ne parla tout de suite.Chantelle posa ses deux mains sur son ventre. Son souffle était court. Collen s'approcha ; elle leva un doigt — attends — et il attendit, parce qu'elle avait besoin d'une seconde pour reprendre pied.— Ils bougent ? demanda-t-il.— Oui. Je crois qu'ils n'ont pas aimé la conversation.— Je peux appeler le médecin.— Pas encore. Je vais bien. Je veux juste m'asseoir correctement.Il tira un fauteuil près du sien et l'aida à s'installer, avec cette prudence presque hésitante de l'homme qui sait qu'elle n'aime pas qu'on la traite comme un objet fragile. Il lui laissa le temps de s'ajuster, puis posa sa main sur la sienne.— Tu aurais dû m'appeler plus tôt.— Je t'ai appelé quand il a fallu.— Tu aurais pu le faire dès qu'ils sont entrés.— Je sais.— Et tu ne l'as pas fait.— Je voulais d'abord savoir ce qu'ils venaient demander.Il la regarda. Elle ne cherchait pas à se justifier, seulement à lui expliquer. Il finit par hocher

  • Cent nuits au bandeau noir   Chapitre 415

    La porte s'ouvrit avant qu'on ait frappé. Collen entra avec deux hommes de sécurité. Il n'avait pas ôté sa veste. Son regard passa sur Mireille, sur Pascal, puis glissa vers le salon où Hélène se tenait encore debout, à côté de Robin.Mireille n'avait pas lâché la poignée de la porte. Elle se retourna, le visage fermé, et recula d'un pas dans le vestibule pour ne pas lui laisser le passage.— Vous avez cinq minutes pour m'expliquer pourquoi vous êtes ici, dit Collen.— Nous étions en train de partir, répondit Mireille.— Non. Vous étiez en train de menacer ma famille.— Ce n'est pas votre famille qui était le sujet.— C'est justement pour ça que vous allez m'écouter.Sa voix n'était pas forte. Elle n'en avait pas besoin. La pièce changea autour de lui. Les deux hommes restèrent près de l'entrée, immobiles, sans geste inutile. Stéphane se plaça à côté de Clarisse, pas devant elle. Collen, lui, avança jusqu'au salon et se tourna d'abord vers Hélène.— Vous voulez qu'ils partent ?Hélène

  • Cent nuits au bandeau noir   Chapitre 414

    Hélène avait tenu jusque-là. Elle avait écouté la demande d'argent, les refus de Clarisse, les phrases prudentes de Pascal. Elle avait vu Manon se lever malgré des jambes qui tremblaient encore, et Stéphane s'interposer sans voler à sa fiancée le droit de répondre. Elle avait essayé de rester en retrait, de respirer, de ne pas laisser la colère décider à sa place.Mais Mireille parlait toujours de contrepartie, de ce que la famille avait donné, de ce qu'elle croyait mériter — et quelque chose, chez Hélène, acheva de céder. Elle reposa sa tasse sur la table. Le geste fut calme. Son visage, lui, ne l'était plus.— Ça suffit. Tu vas partir.La pièce se tut. Robin tourna la tête vers sa femme et ne la retint pas. Il savait qu'elle avait gardé ces mots derrière ses dents pendant trop d'années pour les lui reprocher aujourd'hui.Mireille la regarda comme si elle venait seulement de remarquer sa présence.— Je ne te parle pas, Hélène.— Tu es chez moi, dans la pièce où se trouvent mes enfant

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status