LOGINChapitre 102DragoElle est debout devant moi, ses yeux fixés sur les miens.Le vent se lève, soulève ses cheveux, les fait flotter autour de son visage. La lumière du matin éclaire ses traits, adoucit les cernes sous ses yeux, fait briller les reflets dorés dans ses pupilles. Elle ne bouge pas, ne recule pas, ne fuit pas. Elle reste là, immobile, plantée devant moi comme un roc dans la mer déchaînée.--- Et qu'est-ce que je serai, alors ? demande-t-elle.Sa voix est ferme, plus ferme que je ne l'aurais cru. Elle ne tremble pas, ne vacille pas.--- Libre. Vraiment libre. Tu pourras partir quand tu voudras, où tu voudras, avec qui tu voudras. Je ne te retiendrai plus. Je ne te suivrai plus. Je ne te rattraperai plus. Si tu franchis cette porte, si tu prends cette r
Chapitre 101DragoLa voiture s'arrête dans un crissement de pneus sur le gravier de l'allée.Le bruit déchire le silence de la villa comme une lame, et je reste assis un long moment, les mains crispées sur le volant en cuir, les doigts blancs, les jointures saillantes. Le moteur ronronne encore, une vibration sourde qui tremble dans mes os, dans ma poitrine, dans mon crâne. Mes yeux sont fixés sur la façade de pierre qui se dresse devant moi, sur les fenêtres à meneaux, sur les cyprès qui montent la garde, immobiles, indifférents. La mer, en bas, gronde sourdement, un grondement régulier, hypnotique, qui n'a pas changé depuis des siècles.Ma veste est froissée. Je ne me souviens pas quand je l'ai enlevée. Elle est posée sur le siège passager, pliée en désordre, les poches retournées, l'ourlet déchiré. Ma chemise est tachée de café, là où j'ai renversé ma tasse dans l'avion, en repensant à elle. La tache est brune, sèche, incrustée dans le tissu de coton. Mes cheveux sont gras, emmêlé
Chapitre 100LudovicaLe huitième jour, je prends conscience.Ce n’est pas une révélation brutale, pas un éclair de lucidité qui me frappe en pleine face. C’est une lente émergence, une eau qui monte peu à peu, qui recouvre les rives, qui submerge les digues sans faire de bruit. C’est une marée silencieuse, inexorable, qui ne se retire jamais.Je suis assise dans la roseraie, sur le banc de marbre.Le temps est doux, presque tiède. Le ciel est d’un bleu pâle, lavé, sans un nuage. Le soleil caresse ma peau, mais sa chaleur ne pénètre pas — elle reste en surface, comme une promesse non tenue.Mes mains sont posées sur mes genoux, paumes ouvertes, doigts écartés. La pierre du banc est fraîche sous mes cuisses, et le m
Chapitre 99LudovicaLe premier jour, je pense qu’il va revenir.Cette certitude est en moi comme une seconde peau, comme une armure, comme une prière répétée en silence. Il va revenir. Il ne peut pas ne pas revenir. Il a besoin de moi ou il a besoin de se prouver qu’il n’a pas besoin de moi. Il va franchir la porte, les épaules voûtées, les yeux cernés, et il va dire quelque chose un mot, un pardon, une excuse. Peut-être qu’il ne dira rien. Peut-être qu’il s’assiéra en face de moi, à sa place, et qu’il boira son café en silence. Mais il reviendra.Je me lève. Je m’habille une robe simple, bleu pâle, celle qu’il aimait, celle qu’il a caressée de ses doigts. Le tissu est léger, frais, et il
Chapitre 98LudovicaJe reste assise dans le lit, les draps froissés autour de mes hanches, la lettre froissée dans ma main.Le papier est épais, du bon papier à lettres, celui qu’on utilise pour les choses importantes. Il est chaud, maintenant, de la chaleur de mes doigts crispés, de la chaleur de mon sang qui affleure sous ma peau. Les mots « Tu es libre » sont à moitié effacés par mes larmes l’encre bleu nuit a bavé, s’est étalée en petites flaques irrégulières. Les lettres se sont déformées, élargies, comme vues à travers une vitre mouillée. Le « T » n’est plus qu’une tache, le « u » une boucle informe. On dirait une écriture ancienne, une pierre tombale érodée par la pluie, par les saisons, par les an
Chapitre 97LudovicaLa lumière du matin me réveille.Elle est douce, laiteuse, gris pâle la lumière d’un ciel couvert, sans soleil, sans ombres. Elle filtre à travers les rideaux de dentelle, les traversent, les transforment en voiles immaculés. Elle vient caresser mon visage, mes joues encore chaudes du sommeil, mes paupières qui palpitent, mes lèvres entrouvertes.Mes yeux s’ouvrent lentement, engourdis par la fatigue. Les cils collent, les paupières sont lourdes, encore pleines des images de la nuit. Son visage, ses mains, sa bouche. L’odeur de sa peau. Le bruit de sa voix, quand il a dit mon prénom.Je me sens lourde. Mes membres sont fatigués, endoloris, comme après une longue course. Un poids agréable, presque douloureux. Ma nuque est raide, mes épaules







