LOGINLe site s’ouvrit sur une animation fluide, presque cinématographique.
Une silhouette masculine en costume traversait une salle de bal illuminée. Des lustres en cristal, des tables dressées, des femmes en robe longue. L’homme ne montrait pas son visage – seulement son dos, ses épaules larges, sa nuque dégagée. Il avait une main dans la poche, l’autre levée vers une femme invisible.
La musique était douce, un piano léger.
En bas de l’écran, un bandeau : « Depuis 2012, l’élégance discrète au service de vos soirées. »
Je restai un instant à regarder l’animation. C’était beau, presque poétique. Et c’était ça qui me dérangeait le plus. On ne vendait pas du sexe ici. On vendait du rêve. De l’illusion. Du mensonge emballé dans du papier cadeau.
Je fis défiler.
La page d’accueil présentait des témoignages de clientes – des femmes riches, à en juger par leurs noms et leurs photos floutées. « J’ai retrouvé confiance en moi. » « Mon cavalier a sauvé ma soirée. » « Jamais je n’aurais cru possible une telle prestation. »
Des prestations. Pas des rencontres. Des prestations.
Un onglet « Tarifs » m’indiqua que ce n’était pas donné. Les prix n’étaient pas affichés, mais une mention en petits caractères parlait de « devis sur mesure, selon la durée et les exigences ». Je sentis mon portefeuille se crisper. L’héritage de grand-mère était confortable, mais pas infini.
Je cliquai sur « Contact ».
Un formulaire apparut. Des champs classiques : nom, prénom, email, téléphone. Puis une zone de texte pour « décrire l’événement et les attentes ».
Je restai figée devant l’écran.
Qu’est-ce que j’attendais, exactement ? Un homme beau, certes. Élégant, aussi. Capable de faire tourner les têtes, de rendre Thomas vert de jalousie, de danser, de sourire, de mentir.
Un homme parfait.
Je commençai à taper.
« Bonjour, je cherche un cavalier pour le gala annuel du Domaine Kensington, dans trois semaines. J’ai besoin d’un homme séduisant, distingué, capable de jouer le rôle de mon compagnon. Mon ex sera présent. Je veux qu’il regrette. »
Je relus le message. Il était pathétique. Honnête, mais pathétique.
J’ajoutai : « Je veux l’homme le plus parfait que l’argent puisse acheter. »
Puis j’appuyai sur « Envoyer » avant de pouvoir changer d’avis.
L’écran afficha un message de confirmation : « Merci, Madame Bennett. Nous reviendrons vers vous sous 48 heures. »
Je restai là, assise sur mon canapé, à fixer ces mots. Je venais de franchir une ligne. Une ligne que je n’aurais jamais imaginé traverser un an plus tôt, quand j’étais encore la gentille Léa, la fiancée modèle, celle qui croyait aux contes de fées.
Les contes de fées n’existaient pas. Il n’y avait que des contrats, des mensonges, et des hommes qu’on louait à l’heure.
Je fermai l’ordinateur. Je n’avais plus rien à y faire.
***
Mon téléphone sonna deux jours plus tard, alors que j’étais dans la cuisine en train de grignoter des céréales sèches directement dans la boîte.
Je faillis ne pas répondre. Je ne répondais jamais, ces derniers temps. Les appels, c’était toujours des démarcheurs ou des amis qu’il aurait fallu rappeler, et je n’avais pas la force de mentir sur mon état.
Mais l’écran affichait un numéro que je ne connaissais pas. Et dans ma tête, une petite voix me souffla : c’est eux.
Je décrochai.
– Allô ?
– Madame Bennett ? Ici Agathe Delorme, de Prestige Échapées. J’ai pris connaissance de votre demande. Puis-je vous poser quelques questions ?
La voix était douce, professionnelle, légèrement amusée. Une voix qui avait entendu des histoires bien pires que la mienne, sans doute. Une voix de femme qui ne jugeait pas, qui était payée pour ne pas juger.
– Oui, bien sûr, soufflai-je en m’appuyant au plan de travail.
– Parfait. Alors, d’abord : quel est votre budget ?
Je donnai un chiffre. Un chiffre que j’avais calculé la veille en vidant mon compte d’héritage sur une feuille Excel. C’était beaucoup. Trop, peut-être. Mais je ne voulais pas faire les choses à moitié.
Agathe ne broncha pas. Elle nota, j’imagine, et enchaîna.
– Ensuite : vous parlez de « faire regretter » un ex. Pouvez-vous m’en dire plus ? Nous ne faisons pas dans le harcèlement, ni dans l’humiliation publique orchestrée. Notre réputation est irréprochable.
– Ce n’est pas ça, mentis-je. Je veux simplement… montrer que je suis passée à autre chose. Qu’il ne m’a pas détruite.
Les jours suivants, il ne me pressa pas.Il ne me parla pas de « je t’aime ». Il ne me demanda pas de réponse. Il ne me fit pas de grand geste, ni de déclaration. Il se contenta d’être là.Le matin, il préparait le café. Il me tendait ma tasse sans un mot, mais avec un petit sourire. Le soir, il cuisinait – des plats simples, des pâtes, des omelettes – et nous mangions ensemble, en silence, mais un silence apaisé.Il ne me touchait pas. Il ne cherchait pas mon regard. Il attendait.– Tu ne me demandes rien ? finis-je par lui dire, le troisième soir.– Non.– Pourquoi ?– Parce que tu as besoin de temps. Parce que je ne veux pas te brusquer. Parce que la dernière fois, j’ai tout gâché en allant trop vite.– Et si j’ai besoin de beaucoup de temps ?– Je prendrai beaucoup de temps.– Et si je n’arrive jamais à te répondre ?– Alors j’attendrai quand même.– C’est absurde.– C’est l’amour.Je ne sus pas quoi répondre. Je baissai les yeux sur mon assiette.Il avait changé. Il n’était plus
Il m’embrassa. Doucement, longuement, comme pour sceller une promesse.– Tu veux qu’on déchire le contrat ? demanda-t-il.– Pas tout de suite.– Pourquoi ?– Parce que j’aime l’avoir sous les yeux. Il me rappelle d’où on vient. Il me rappelle qu’on a survécu à nos mensonges.– Tu es étrange, dit-il.– Toi aussi.– On est faits pour s’entendre.Il me prit dans ses bras. Je me blottis contre sa poitrine, écoutant son cœur battre.– Demain, on annonce la bonne nouvelle à ton grand-père ? demandai-je.– La bonne nouvelle ?– Qu’on est vraiment ensemble. Plus de contrat. Plus de mensonges.– Il sera heureux.– Il le mérite.– Toi aussi, tu le mérites.Je levai la tête. Je le regardai.– Je t’aime, Julien.– Je t’aime aussi, Léa.Nous restâmes enlacés jusqu’à ce que la nuit tombe.Le contrat était toujours là, dans le tiroir.Mais il ne pesait plus rien.***Il avait dit « je t’aime ».Je l’avais entendu. Je l’avais même répété, une fois, dans le jardin de son grand-père. Mais là, dans le s
Le reste du week-end fut différent.Nous ne jouions plus la comédie. Nous étions nous-mêmes – fragiles, hésitants, mais vrais. Nous nous promenions dans le jardin main dans la main, sans parler. Nous regardions la rivière couler, les feuilles tomber. Julien me caressait les cheveux, je posais ma tête sur son épaule.– Je ne veux plus te perdre, murmura-t-il.– Tu ne me perdras pas.– Tu ne peux pas le promettre.– Si. Je le peux. Parce que je choisis de rester. Pas à cause du contrat. Parce que je t’aime.Il s’arrêta. Il me regarda, ses yeux brillants.– Dis-le encore, dit-il.– Je t’aime.– Encore.– Je t’aime, Julien.Il m’embrassa. Un baiser lent, profond, qui semblait durer des heures.– Je t’aime aussi, dit-il contre mes lèvres. Depuis le premier jour. Depuis le café. Depuis que tu as levé les yeux vers moi.– Tu portais des lunettes de soleil.– Je t’ai regardée quand même. Longtemps. Avant d’enlever mes lunettes. Je t’ai vue, fragile et forte à la fois. Et j’ai su que tu serais
– Parce que je t’aime, imbécile. Parce que je t’aime et que j’ai peur. Parce que tu m’as dit que ce n’était que du sexe et que ça m’a brisée.– Je sais. Je suis désolé. Je suis vraiment désolé.Il se leva, vint s’agenouiller devant moi. Il prit mes mains.– Je t’aime, Léa. Je ne veux plus mentir. Je ne veux plus jouer. Je veux être avec toi. Vraiment. Pour de vrai.– Et le contrat ?– On le déchire.– Et ton héritage ?– On trouvera une solution.– Et si ton grand-père apprend la vérité ?– Il la saura. Un jour. Mais pas ce soir. Ce soir, je veux juste être avec toi.Il m’embrassa. Doucement, longuement. Ses lèvres avaient le goût des larmes et du porto.Je pleurais encore. Mais ce n’étaient plus des larmes de peur.C’étaient des larmes de joie.***Le lendemain matin, Édouard nous invita à prendre le petit-déjeuner dans sa chambre.Il était dans son fauteuil roulant, près de la fenêtre. La lumière du soleil éclairait son visage ridé, ses mains osseuses posées sur une tasse de thé.–
Édouard hocha la tête, grave.– C’est une peur légitime, ma chère. Mais vous êtes jeune. Et vous avez Julien.Julien ne dit rien. Il ne me regardait pas.– À toi, mon petit-fils, dit Édouard.Julien piocha. Il lut la carte en silence. Son visage se crispa.– Je ne peux pas répondre à celle-ci, dit-il.– Pourquoi ? demanda Édouard.– Parce que c’est trop personnel.– C’est le jeu de la vérité. Rien n’est trop personnel.Julien me jeta un coup d’œil. Puis il posa la carte sur la table, face visible. Je lus la question : « Avez-vous déjà aimé quelqu’un sans le lui dire ? »Le silence s’étira. Édouard attendait, bienveillant mais ferme. Julien regardait la table, ses mains croisées.– Oui, dit-il enfin. Et je le regrette.– Qui ? demanda Édouard.– Je ne peux pas dire.– Pourquoi ?– Parce que j’ai peur de sa réponse.Mon cœur s’arrêta. Il parlait de moi. Je le savais. Édouard le savait aussi. Le vieil homme sourit doucement.– Parfois, dit-il, il faut prendre des risques. L’orgueil, c’es
Le vendredi, Édouard appela.Julien décrocha dans le salon. Je l’entendis parler, sa voix douce, respectueuse. Puis il vint frapper à ma porte.– C’est mon grand-père, dit-il à travers le bois. Il veut qu’on passe le week-end chez lui.– Tous les deux ?– Oui. Il dit qu’il a besoin de voir des visages heureux.– On n’est pas heureux.– Il ne le sait pas.Je rouvris la porte. Il était là, en jean et pull-over, les mains dans les poches. Il avait les traits tirés, les cernes plus profonds que jamais.– On va devoir jouer la comédie, dis-je.– Oui.– Sourires forcés. Mains qui se tiennent. Regards amoureux.– Oui.– Tu crois que tu vas y arriver ?– Je vais essayer.– Essaie mieux que ça.Il me regarda. Il y avait dans ses yeux quelque chose de fragile, de suppliant. Pas pour lui – pour son grand-père.– S’il te plaît, Léa. Fais-le pour lui.Je soupirai. Je n’avais pas le cœur de refuser.– D’accord. Mais ce n’est pas pour toi.– Je sais.– C’est pour lui. Parce qu’il est gentil. Parce q







