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DOUBLE VIE
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Author: Eternel

CHAPITRE 1 : LE MASQUE

Author: Eternel
last update publish date: 2026-09-06 00:11:49

Chiara

Le réveil sonne à six heures, et pendant une fraction de seconde, je ne sais plus où je suis. Le plafond jauni de mon studio, l'odeur de café froid qui stagne depuis hier soir, la pile de photocopies de jurisprudence qui déborde de mon bureau. Tout me revient d'un coup, comme une chute. Je m'appelle Chiara De Luca, j'ai vingt-trois ans, et ma vie est un sprint qui ne s'arrête jamais.

Je bascule les jambes hors du lit et mes pieds nus rencontrent le carrelage glacial. L'hiver s'est installé sans que je m'en aperçoive, ou peut-être que je l'ai ignoré volontairement, comme on ignore une douleur sourde qui finit par faire partie du décor. Devant le miroir de la salle de bains, je m'observe comme on examine une étrangère. Les cernes sous mes yeux ont pris une teinte violacée qu'aucune nuit de sommeil ne parvient plus à effacer. Des creux d'épuisement, des ombres qui racontent les doubles journées, les cours en amphi, les services au bar jusqu'à l'aube. Je sors le correcteur, celui que Zoé m'a offert en riant : « pour tes nuits blanches de future grande avocate », et je tapote, je tapote, jusqu'à ce que la fatigue disparaisse sous une couche de beige. Le masque tient. Il tiendra jusqu'à deux heures du matin, heure à laquelle je finirai mon service au Velours.

La salle de bains est minuscule, le carrelage fendillé par endroits, et l'eau chaude met une éternité à arriver. Je me douche rapidement, l'esprit déjà ailleurs, à calculer mentalement les heures de la journée. Huit heures à dix-huit heures : faculté. Dix-huit heures trente à deux heures du matin : le bar. Entre les deux : trente minutes de métro, une salade avalée debout, et les messages de la clinique que je repousse au fond de ma conscience. Chaque journée est une équation dont le résultat ne tombe jamais juste.

À huit heures, je suis assise en amphi trois, deuxième rangée, cahier ouvert, stylo en main. Le professeur de droit des obligations disserte sur la responsabilité contractuelle, et je prends des notes avec une application qui impressionne mes voisins. Ce qu'ils ne voient pas, c'est que chaque mot que j'écris me coûte. Ma tête résonne encore de la musique du bar, de la nuit d'hier, des verres que j'ai portés jusqu'à l'aube. Des clients ivres, des talons qui me scient les pieds, du bruit des caisses qu'on range à la fermeture. Mais ici, dans cet amphi, je suis quelqu'un. Je suis la fille qui réussira. Celle à qui les professeurs serrent la main à la fin des partiels. Celle dont la mère parle avec des étoiles dans les yeux quand les voisines demandent des nouvelles.

La maman. J'ai promis de l'appeler ce soir avant mon service. Sa voix, ces derniers temps, s'est faite plus fine, comme un fil qu'on tire trop fort. Les traitements coûtent une fortune. La sécurité sociale couvre l'essentiel, mais l'essentiel ne suffit pas : il y a les médicaments non remboursés, les consultations privées quand les délais publics s'allongent dangereusement, l'aide-ménagère deux fois par semaine. J'ai fait les calculs hier soir, sur un coin de nappe, entre deux commandes. Il me manque neuf cents euros ce mois-ci. Neuf cents euros qui n'existent nulle part.

Assise dans l'amphi, je sens le poids de ce chiffre sur ma poitrine. Neuf cents euros. Un gouffre. Pendant que le professeur aligne des concepts juridiques que je devrais connaître par cœur, je fais des additions, des soustractions, je combine les horaires, les pourboires, les primes de nuit. Rien n'y fait. Le mathématicien le plus brillant ne pourrait pas extraire neuf cents euros d'un budget qui n'en a plus.

Le cours se termine à dix-huit heures. J'enchaîne sur le métro, puis le Velours. Le bar est un lounge haut de gamme, tout en velours bordeaux et en lumière tamisée, où les verres coûtent le prix de mes repas de la semaine. Les clients sont des hommes d'affaires, des héritiers, des avocats qui gagnent en une heure ce que je gagne en un mois. Ils ne remarquent pas les serveuses, ou plutôt ils ne les voient pas vraiment : des silhouettes qui passent, des plateaux qui circulent, des sourires qui se ressemblent tous. Je les sers avec un professionnalisme que j'ai mis des années à perfectionner. Ni trop chaleureux, ni trop distant. Un sourire de serveuse invisible.

Mais l'invisibilité a ses limites, et ce soir-là, table douze, un homme bedonnant aux bagues trop voyantes me retient par le poignet quand je dépose son whisky. Ses doigts sont moites, sa poigne étonnamment ferme.

— Reste un peu, belle Italienne. Un prénom, ça se partage, non ?

Je dégage ma main avec une douceur calculée, le geste mille fois répété face à mille clients identiques.

— Chiara. Et votre whisky se boit frais, monsieur. Bonne soirée.

Ma voix est polie, glacée, irréprochable. Il ricane, gêné, et ses amis rient plus fort que lui. Je m'éloigne le dos droit, le plateau contre ma hanche, et personne ne devine que mes mains tremblent légèrement. Ce n'est pas la peur. C'est la lassitude. Une lassitude si profonde qu'elle s'est installée dans mes os, qu'elle a pris racine dans chaque geste, chaque respiration, chaque matin où je me lève en sachant que rien ne changera. J'ai l'impression de courir sur un tapis roulant dont quelqu'un accélère la vitesse chaque semaine, et je sais que je finirai par tomber.

À la pause, je consulte mon téléphone dans la réserve, assise sur une caisse de vin. L'endroit sent le carton mouillé et le fond de bouteille. Un message de la clinique : le devis du nouveau traitement est disponible. Je n'ose pas l'ouvrir. Je regarde plutôt la photo de maman sur mon écran verrouillé : elle sourit sur une plage de Sicile, dix ans plus tôt, les cheveux au vent, avant que la maladie ne la dévore par petits morceaux. Elle était si belle. Si pleine de vie. Aujourd'hui, elle est une version réduite d'elle-même, une flamme qui vacille, une voix qui tremble au téléphone. Ma gorge se serre. Je ravale tout, je range le téléphone, je remonte le zip de mon armure.

— Chiara, table sept demande le champagne, lance Marco, le barman, en me tendant une coupe en cristal.

J'inspire profondément. Le correcteur tient toujours. Le sourire aussi.

— J'y vais.

Et je retourne dans la lumière tamisée, dans l'odeur de parfum cher et d'argent, invisible et indispensable à la fois, en répétant dans ma tête la phrase qui me tient debout depuis deux ans : encore un mois, encore un examen, encore un service. Ça finira bien par payer.

Il le faut.

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