ANMELDENLéonidLe motel est minable, crasseux, avec un néon qui clignote au-dessus de la porte et un matelas qui sent le tabac froid et la sueur ancienne. Mais c'est tout ce que je peux me payer avec l'argent que j'ai gagné la semaine dernière, en déchargeant des camions sur un marché de la banlieue de Varsovie. Je suis en Pologne depuis trois mois, et je n'ai toujours pas trouvé la force de continuer ma route. L'Italie est si proche, et pourtant si loin. Je pourrais traverser les Carpates, descendre vers le sud, arriver en Toscane en quelques semaines. Mais quelque chose me retient. Quelque chose de plus fort que ma volonté, de plus profond que mon désir.La peur. La peur de la revoir. La peur qu'elle voie ce que je suis devenu.Je m'assois sur le bord du lit, et je retire ma chemise. Le tissu colle à mes plaies, et je grimace en le décollant de ma peau. Devant moi, sur le mur décrépi, une glace fêlée me renvoie mon reflet, et je détourne les yeux. Je n
Je referme le carnet, les mains tremblantes. Je connais la suite. Elle est écrite quelques pages plus loin, dans une encre plus pâle, comme si j'avais dilué mes mots avec de l'eau. La nuit du bandeau. La nuit où il m'a bandé les yeux avec un ruban de soie noire, et où il m'a caressée pendant ce qui m'a semblé des heures, sans que je sache ce qui allait arriver ensuite. Chaque effleurement était une surprise, un choc, une décharge. Il pouvait être doux ou brutal, et je ne le savais qu'à la seconde où sa main ou sa bouche ou sa langue touchait ma peau. Cette incertitude était pire que tout. Et plus excitante que tout.Je tremblais, écrit-je. Je tremblais comme une feuille, et il le savait. Il posait sa main sur mon ventre, et il sentait les muscles se contracter sous sa paume. Il riait doucement, de ce rire sans joie qui n'appartenait qu'à lui. "Tu as peur, Tatiana ?" me demandait-il. Et je répondais oui, toujours oui, parce que mentir n'aurait servi à rien. "C'est bien"
Je me caresse en silence, le visage enfoui dans l'oreiller pour étouffer mes gémissements, et les souvenirs défilent dans ma tête comme un film pornographique que je me serais projeté à moi-même. Le soir où il m'a prise devant le miroir, m'obligeant à regarder mon propre visage déformé par le plaisir. La nuit où il m'a attachée aux montants du lit avec des cordes de soie, et où il m'a caressée pendant des heures sans jamais me laisser jouir, me maintenant au bord du précipice, suspendue, suppliante. L'après-midi où il m'a convoquée dans son bureau, et où il m'a ordonné de me déshabiller pendant qu'il parlait au téléphone avec un associé, sa voix parfaitement calme, ses yeux rivés sur moi, sa main libre qui me faisait signe de venir m'asseoir sur ses genoux.Et cette valse. Cette valse dans la salle de bal de la datcha, devant tous ses hommes, devant leurs femmes, leurs regards envieux ou scandalisés. Il m'avait fait danser pendant une heure, me serrant de plus en
TatianaL'église de San Rocco est fraîche, silencieuse, pleine du parfum des cierges et de l'encens refroidi. C'est ici que je viens quand j'ai besoin de paix, quand les murs de la pension se referment sur moi comme un étau, quand la voix de Nikolai résonne trop fort dans ma tête. L'église est toujours vide à cette heure-ci, entre le déjeuner et les vêpres, et le vieux curé, Don Alessandro, me laisse entrer sans poser de questions. Il sait que je ne viens pas pour prier, pas vraiment. Il sait que je viens pour le piano.Le piano de l'église est un vieux Pleyel à queue, abîmé par l'humidité et les années, mais son âme est intacte. Les touches sont jaunies, certaines sont fendues, la pédale de droite grince, mais quand je joue, tout disparaît. La nef, les fresques, les statues de saints, tout s'efface, et il ne reste que la musique. La musique et moi. La musique et mes souvenirs.Aujourd'hui, je ne suis pas venue seule. Sacha est assis sur le banc,
TatianaLe soleil toscan entre à flots par la fenêtre ouverte, et je reste un instant immobile devant l'évier, les mains dans l'eau tiède, à regarder les oliviers qui frissonnent sous la brise matinale. Cinq ans. Cinq ans que je vis dans ce village perché au-dessus du monde, cinq ans que j'ai posé mes valises dans cette pension, cinq ans que j'ai coupé mes cheveux. Je les ai coupés moi-même, un soir, devant le petit miroir de ma chambre, avec des ciseaux de couture. Ils tombaient par mèches entières sur le carrelage, ces longs cheveux blonds que Nikolai aimait tant, qu'il enroulait autour de son poing quand il me prenait par-derrière, qu'il caressait le matin après les nuits de velours et de soie. Je les ai coupés, et avec eux j'ai coupé quelque chose en moi. Une attache, une racine, un fantôme. Maintenant ils m'arrivent aux épaules, ondulés, plus foncés, et personne ici ne sait qu'autrefois ils descendaient jusqu'à mes reins comme une cascade de miel.La
Je me relève, malgré la douleur, malgré la fatigue, malgré le désespoir qui me ronge. Je me relève, et je repars. Vers l'ouest. Vers l'Italie. Vers elle. Le chemin est long. Je traverse la Russie à pied, caché dans des trains de marchandises, dormant dans des granges abandonnées, mendiant du pain dans des villages où l'on me regarde avec méfiance et pitié. Je franchis les Carpates à travers les forêts, évitant les routes et les postes de contrôle, vivant de baies sauvages et de poissons pêchés à mains nues. Chaque étape est une épreuve. Chaque kilomètre est une victoire. Et chaque soir, avant de m'endormir, je prononce son nom, comme une prière, comme un serment. Tatiana. Tatiana. Tatiana. J'arrive en Italie au début de l'automne. Les collines toscanes sont dorées sous le soleil couchant, et l'air sent le raisin mûr et le romarin. C'est beau, incroyablement beau, et cette beauté me fait mal. Parce que Tatiana est quelque part,







