LOGINAriana
Les lumières de Times Square frappent mes rétines comme des aiguilles. Après l'obscurité du motel, c'est une agression sensorielle. Un tsunami de néons, de visages anonymes, de bruit. Le corps de Yannis flotte encore dans ma vision, une tache sombre sur le bitume de ma conscience. Je serre le volant plus fort. Je ne dois pas flancher. Pas maintenant.
Je me gare dans un parking souterrain, laisse les clés sur le siège. La voiture de location est déjà un lien, une trace. Je l'abandonne comme on abandonne une peau morte.
Mon téléphone professionnel explose. Des centaines de messages. Mon agent, Lena, est au bord de la crise de nerfs.
— Ariana, où ES-TU ? Tu as manqué trois castings importants ! Les Japonais sont furieux !
Sa voix est un perçoir dans mon oreille. Je m'appuie contre un mur de béton froid, prenant une profonde inspiration.
— Lena, écoute-moi. Calme-toi et écoute.
Le changement de ton dans ma voix la fait taire.
— Annonce que je donne une conférence de presse. Ce soir. 20 heures. Place de la Rédemption, devant les studios.
— Une… une conférence de presse ? Mais pourquoi ? Tu ne prépares rien ! Qu'est-ce que tu vas annoncer ?
— Fais-le, Lena. Fais-le, et ne pose pas de questions. Contacte tout le monde. CNN, Vogue, les agences. Je veux que le monde entier soit là.
Je raccroche avant qu'elle ne puisse protester.
C'est un coup de dés. Une folie. Mais courir est inutile. Me cacher est impossible. Alors, je vais faire ce qu'il ne prévoit pas : je vais me montrer. Je vais utiliser ma gloire comme un bouclier. Nikos opère dans l'ombre. Je vais le forcer à venir à la lumière.
Je passe les heures suivantes dans un café bondé, perdue dans la foule, buvant un café noir qui a le goût de l'acier. Je regarde la rumeur grandir en ligne. #ArianaMystère. #ConférenceSurprise. Le monde de la mode s'affole. Les spéculations vont d'un nouveau contrat à une retraite soudaine.
Ils sont si loin de la vérité.
18h30. Je me rends dans un petit salon de coiffure discret. Je pointe du doigt une photo sur le mur.
— Je veux ça.
La coiffeuse a un haut-le-cœur.
— Mais… c'est votre signature ! Vos cheveux sont votre atout !
— Faites-le.
Quand je sors, deux heures plus tard, mes longs cheveux de soie noire, qui ornaient des centaines de couvertures, gisent en tas sur le sol. Mes mèches sont maintenant courtes, rebelles, teintes en un blond platine agressif, presque blanc. La femme qui me regarde dans le miroir de la vitrine est une étrangère. Cassia est morte. Ariana est en deuil. Il ne reste qu'une guerrière, mutilée et déterminée.
20 heures. La place est noire de monde. Une mer de téléphones levés, de caméras braquées sur l'estrade dressée devant les studios. Les flashs crépitent, une tempête électrique. Quand je monte sur l'estrade, il y a un silence de stupéfaction, puis un murmure qui enfle comme une marée. Ils voient mes cheveux. Ils voient mon visage, pâle et durci, sans maquillage.
Je m'avance vers le micro. Mes genoux ne tremblent pas. Ma voix est claire, portée par une froideur que je ne savais pas posséder.
— Je ne suis pas ici pour parler de mode. Je suis ici pour parler de vérité. Pendant cinq ans, j'ai vécu un mensonge.
Je marque une pause, laissant les mots se répandre dans l'air nocturne.
— Mon nom n'a pas toujours été Ariana. Et la fortune qui a lancé ma carrière… ne m'appartenait pas.
Le murmure devient grondement. Les journalistes se bousculent.
— Je l'ai volée. À un homme qui a bâti son empire sur la violence. À un criminel.
Je regarde droit dans les lentilles, sachant qu'il est là, quelque part, à regarder. Qu'il voit ce défi, cette trahison ultime. J'expose son secret au monde. Je salis son nom, son honneur, en l'associant à moi, publiquement.
— Cet argent était sale. Je l'ai utilisé pour me bâtir une vie propre. L'ironie n'est pas perdue pour moi. Aujourd'hui, cet homme me traque. Il veut se venger. Il a déjà tué un homme innocent. À cause de moi.
Je tends la main, comme pour saisir l'objectif.
— Alors, écoutez-moi bien, Nikos. Tu veux ton argent ? Viens le chercher. Mais pas dans l'ombre. Pas en tuant ceux qui m'ont aidée. Viens me le demander ici. En face. Montre ton visage au monde, comme je montre le mien. L'argent est à toi. Mais ma vie… ma vie, tu devras encore me la prendre.
Le silence est absolu. Puis l'estrade explose en un chaos de questions hurlées. Les gardes de sécurité me forment un chemin. Je descends, la tête haute, traversant la foule hystérique sans la voir.
Je viens de jeter l'appât. J'ai transformé ma chasse personnelle en spectacle mondial. J'ai ligoté ma sécurité à l'œil du public. Il ne peut plus me faire disparaître silencieusement. Pas maintenant.
De retour dans un nouveau lieu sûr – une chambre d'hôtel payée par une connaissance –, l'adrénaline retombe. L'épuisement me frappe de plein fouet. Je m'effondre sur le lit, le corps vidé.
Mon téléphone anonyme vibre. Une seule fois.
Je l'ouvre. Pas de menace. Pas de photo.
Juste deux mots.
Brava, Cassia.
Et une pièce jointe. Un fichier audio. Je le fais jouer, le cœur battant.
C'est sa voix. Pour la première fois en cinq ans. Une voix grave, veloutée, qui a toujours su trouver les chemins les plus intimes de mon âme. Elle est calme. Presque admirative.
— Tu as du courage. Plus que je ne le pensais. Transformer ton piédestal en forteresse… c'était inattendu. Mais tu oublies une chose, ma belle voleuse.
Un léger rire, qui me glace le sang.
— Les forteresses… ça se assiège. Et moi, j'ai tout mon temps. Et maintenant, le monde entier regarde. La chute n'en sera que plus spectaculaire. Dors bien, Cassia. Le jeu commence vraiment.
La voix s'éteint.
Je reste immobile dans le silence qui suit, plus terrifiée que je ne l'ai jamais été. Parce que je réalise, trop tard, que je n'ai peut-être pas fait un coup de maître.
J'ai peut-être juste monté la scène de mon propre supplice.
CassandreEt puis, je le sens.Une présence nouvelle dans l’ombre.Un froid dans la nuque qui n’a rien à voir avec la climatisation.Je ne tourne pas la tête.Je continue à fixer l’objectif, mon visage un masque de marbre.Mais du coin de l’œil,je perçois un mouvement dans le coin sombre, près du canapé. Une silhouette s’est assise. Elle croise les jambes. Une lueur faible , l’écran d’un téléphone ou la braise d’une cigarette s’allume puis s’éteint.Nikos.Il est venu.La terreur monte d’un coup, acide, au fond de ma gorge. Un vertige. Les lumières se mettent à danser. La voix de Viktor devient lointaine, étouffée.—Cassandre ? Un peu plus d’énergie, peut-être ? L’envol, c’est aussi une force. Montrez-moi la colère.La colère.Je la sens,soudain, comme un animal fou se réveillant dans ma poitrine, se débattant contre le corset de cuir. Une colère pure, brute, qui brûle la peur. Elle monte de mes entrailles, embrase mes veines. Ce n’est plus la lassitude, la douleur distante. C’est de l
CassandreLe studio est un hangar de lumière et d’ombres. Des hauteurs du plafond, des projecteurs pendent comme des guêpes métalliques, éteints pour l’instant. Des rouleaux de fonds en papier, des paravents, des échelles. L’air sent la poussière et le café froid. Une nervosité créative palpable. Et au fond, près d’un écran d’ordinateur portable, un espace plus sombre, aménagé avec un canapé bas, une table. Le poste d’observation.La voiture s’est arrêtée à l’arrière, porte dérobée. Anton a ouvert, vérifié le périmètre d’un regard, avant de me laisser passer devant lui. Nous sommes entrés dans un couloir de béton, puis directement dans la fournaise glacée de la préparation.— Cassandre ! Enfin ! La voix est trop joyeuse, trop forte. Élodie, la directrice de production, s’avance, les mains tendues comme pour une étreinte qu’elle n’osera pas terminer. Elle s’arrête à un mètre, prend mon apparence des pieds à la tête. Un sourire professionnel, crispé. — Le voyage s’est bien passé ? Vous
CassandreLe soleil du matin frappe les volets fermés, découpant des lames de lumière poussiéreuses sur le sol en marbre. La nuit a été courte, hachée par l’échange avec Sophie et les fantômes qu’il a réveillés. Mes yeux sont cernés, ma tête lourde. Mais le planning de Nikos, gravé dans un marbre invisible au-dessus de ma vie, est formel : shooting aujourd’hui.Je pousse les couvertures. Le drap de soie glisse, froid. La chambre est vaste, silencieuse, impersonnelle. Une belle cage. Ma villa, m’a-t-il dit avec ce sourire qui ne touche jamais ses yeux. Achetée à mon nom, avec mon argent – l’argent qu’il contrôle, qu’il fait passer par vingt comptes pour garder les apparences. Je suis propriétaire. Je suis locataire. Je suis prisonnière.Je marche jusqu’à la fenêtre, écarte une latte d’un doigt.Dans le jardin méticuleusement entretenu,au bord de la piscine qui brille d’un bleu artificiel, un homme en costume sombre se tient immobile. Il ne regarde pas le paysage. Il regarde la maison.
ArianaJe tends une main. Elle tremble comme une feuille. Je la rapproche du clavier. Le curseur clignote à côté de la fenêtre du message.Je pourrais répondre. Quelque chose de court. De rassurant. De cryptique. Quelque chose qui lui dirait que je suis en vie sans la mettre en danger, sans révéler où je suis.Mais Nikos… s’il voit ça…Sophie : Je ne lâche pas l’affaire. Je te jure que je ne lâche pas l’affaire. Je commence à fouiller. Si ce salopard de Laskaris a quelque chose à voir avec ça…Le sang se glace dans mes veines.Non.Sophie, non.Elle est téméraire. Impulsive. Si elle se met en tête de confronter Nikos, de fouiner… Il la brisera. Il ne la tuera pas, non, ce serait trop direct. Il trouvera quelque chose. Une dette. Une faiblesse. Une photo compromettante. Il la détruira de l’intérieur, comme il est en train de me détruire, mais en pire, parce qu’elle n’a pas ma rancœur tenace pour armure. Elle a juste un grand cœur, trop grand.La peur pour elle est plus forte que toute
ArianaLa journée s’est écoulée dans un brouhaha étouffé de soie, de murmures et du cliquetis des épingles entre les dents des couturières. J’ai été un mannequin, un manège à tourner sur commande. J’ai marché, pivoté, arrêté. J’ai senti les tissus devenir une seconde peau, les armatures de corset s’enfoncer dans mes côtes jusqu’à ce que la douleur devienne une compagne familière, un rappel constant.Maintenant, je suis de retour dans le bureau, devant l’écran d’ordinateur figé sur une esquisse de la robe de cendres. Mes doigts sont froids. Mon corps entier est une unique et sourde vibration de fatigue et de tension rentrée.La pièce est silencieuse, trop silencieuse. Le genre de silence qui laisse la place aux échos. L’écho de sa voix, disant « tu es parfaite ». L’écho du froissement du tulle, comme des pas de fantômes. Et plus loin, plus profond, l’écho d’une vie qui semble appartenir à une autre, à une femme naïve dont le seul souci était une collection de vêtements et une rivalité
ArianaJe remonte sur la plateforme. Cette fois, la silhouette est guerrière. Dangereuse. Le cuir craque doucement quand je respire. Je me vois dans le miroir : une insurgée, une pillarde. L’ironie est un acide dans ma gorge. Je suis l’antithèse parfaite de cette image. Je suis captive, pacifiée, obéissante.Son regard s’attarde sur la ligne du lacet, qui suit ma taille, descend vers ma hanche. Je sens son tracé comme une brûlure.— Mieux, murmure-t-il, plus pour lui que pour les autres. Mais le cuir respire trop. On doit voir la tension. La contrainte. Il doit sembler qu’elle va le faire craquer d’un seul mouvement.Il s’approche. Je cesse de respirer.Il ne me touche pas. Il s’arrête à un mètre, les mains dans les poches de son pantalon, penchant légèrement la tête.— Là, dit-il en indiquant du menton ma cage thoracique. Serrez davantage. Il faut que chaque inspiration soit une victoire.L’habilleuse s’avance, ses doigts volant sur le lacet. La pression augmente. Ma respiration devi







