LOGINAriana
L'attente est une torture. Chaque seconde qui s'écoule dans le silence du motel est un filament qui grille, dégageant une odeur de peur et de sueur froide. Mes doigts serrent le couteau que j'ai trouvé dans le tiroir de la table de nuit – une lame cheap, émoussée, mais qui pèse lourd dans ma paume moite. C'est mon dernier rempart.
De l'autre côté de la rue, la voiture noire est une bête accroupie. Ses vitres teintées sont des yeux aveugles qui me fixent. Ils ne bougent pas. Ils attendent, eux aussi. Pour quoi ? Un ordre ? Le plaisir pervers de me voir craquer ?
Soudain, les phares de la voiture s'allument. Deux longs rectangles de lumière blanche qui balayent la façade décrépie du motel. Mon cœur s'emballe, prêt à jaillir de ma poitrine. C'est le signal. L'assaut.
Je me redresse, les jambes flageolantes, la lame pointée vers la porte. Ma respiration est un sifflement rauque dans le silence.
Mais la voiture ne bouge pas. Ses portes ne s'ouvrent pas. À la place, le coffre s'ouvre lentement, électriquement, comme une bouche noire.
Et puis, quelque chose tombe sur la chaussée. Une masse sombre, informe.
Le coffre se referme. Les phares s'éteignent. La voiture démarre, souple, et s'éloigne dans la nuit, sans un bruit, comme un fantôme.
Je reste figée, le couteau toujours levé, le cerveau en panne. Qu'est-ce que c'était ? Un piège ? Un leurre ?
La curiosité est une démangeaison mortelle. Je dois voir. Je dois savoir.
Je m'approche de la fenêtre, me forçant à regarder. La forme est toujours là, allongée sur le bitume, sous le halo jaunâtre d'un réverbère. Ce n'est pas un sac. C'est un corps. Vêtu de sombre. Immobile.
Mon estomac se serre. Une nausée acide remonte dans ma gorge.
Je reconnais les chaussures. Des mocassins italiens, élégants, même dans cette position grotesque. Je les ai vus mille fois. C'est Yannis. Le contact. Celui de Monaco. Celui qui m'a donné les codes. Celui à qui j'avais envoyé un message de détresse il y a une semaine, lui demandant s'il avait entendu quelque chose.
La réponse de Nikos est claire, atrocement littérale.
Une dette de sang.
Il ne m'a pas envoyé ses hommes. Il m'a envoyé un message. Un message écrit dans la chair et le sang de celui qui m'a aidée. Yannis n'est plus un homme, c'est un avertissement. Un exemple.
Je recule de la fenêtre, chancelante. La pièce tourne. Je vomis dans le lavabo, des spasmes secs qui n'apportent aucun soulagement. L'odeur du métal et du désinfectant se mêle à celle de la mort, réelle ou imaginée.
Mon téléphone anonyme vibre sur le lit. Je n'ai plus la force d'avoir peur. Je le ramasse. Le même numéro masqué.
Une photo. Yannis, de plus près. Ses yeux grands ouverts, vitreux. Une feuille de laurier, réelle cette fois, posée sur sa poitrine.
Et un nouveau message.
Le premier paiement a été effectué. Les intérêts s'accumulent. Où est mon argent, Cassia ?
L'argent. Il veut son argent. Mais je sais, avec une certitude viscérale, que ce n'est qu'un prétexte. Même si je lui rendais jusqu'au dernier centime, trempé dans le sang de Yannis, cela ne suffirait pas. L'affront est trop profond. La blessure trop personnelle.
Il ne veut pas seulement récupérer ce qui lui appartient. Il veut me reprendre. Me réduire à rien. Annihiler Ariana pour qu'il ne reste plus que Cassia, brisée et suppliante.
Je regarde mes mains. Elles tremblent. Ce ne sont plus les mains d'une icône, mais celles d'une voleuse, d'une meurtrière par procuration. Yannis est mort à cause de moi. Qui sera le suivant ? Mon agent ? Mon avocate ? Une personne que j'ai croisée une fois dans la rue ?
La peur se transforme. Elle se solidifie en une colère froide, désespérée. Je ne peux pas continuer à courir. Je ne peux pas laisser d'autres personnes mourir pour une faute qui n'est que la mienne.
Nikos Laskaris croit me contrôler. Il croit que je vais m'enfuir, me cacher, me rendre.
Mais il a oublié une chose.
La fille qu'il a connue, Cassia, était une survivante. Elle a volé un lion dans sa tanière. Et Ariana, qu'il méprise tant, a été forgée dans le feu de la peur et du mensonge.
Je me lève. Je vais dans la salle de bain, je me passe de l'eau froide sur le visage. Dans le miroir, une femme pâle, les yeux cernés de noir, me regarde. Mais derrière la terreur, je vois une lueur. Ténue, mais bien là. De la détermination.
Je ne vais pas attendre qu'il vienne me chercher.
Je vais le forcer à me trouver.
Je prends mon sac, je sors du motel. Je ne regarde même pas le corps de Yannis. Je le laisse dans la nuit, un testament silencieux de la cruauté de Nikos.
Je monte dans la voiture de location. Mes mains sur le volant sont stables, maintenant.
Je sais ce que je dois faire.
Je démarre et je me dirige vers le centre-ville. Vers la lumière. Vers les caméras. Vers mon monde.
S'il veut son argent, il l'aura. Mais ce sera à ma manière. Sur mon terrain.
La chasse vient de changer de règles.
CassiaLa fête est grandiose. La plus grande que Nikos ait jamais organisée. Il a convié tout ce que le pays compte de puissants, de riches, d’influents. Ce soir, il présente officiellement son héritière. Ce soir, je deviens Cassia Drakos devant le monde entier.Ma robe est blanche. Symbole de pureté. De renaissance. D’allégeance. Nikos l’a choisie lui-même. Il veut que je sois parfaite. Il veut que je sois son chef-d’œuvre.Sous ma robe, contre ma cuisse, une arme.Je l’ai cachée là ce matin, en me préparant. Mes doigts ont tremblé en la fixant. Mon cœur a cogné. Mais je n’ai pas hésité. Pas une seconde.La soirée avance. Les discours, les toasts, les sourires hypocrites. Nikos est rayonnant. Il me tient par le bras, me présente à chacun, me couvre de compliments. Je joue mon rôle. Je suis parfaite. Je suis son reflet.Puis vient le moment du discours. Le grand moment. Nikos monte sur l’estrade, m’invite à le rejoindre. Le micro grésille. Le silence se fait.Je m’avance. Je prends le
CassiaLes semaines de convalescence sont douces-amères. Alexandre réapprend à vivre, et moi, je réapprends à l’aimer. Il m’apprend le piano, ses doigts sur les miens, la musique qui comble les silences. Je lui apprends à rire. De vrais rires, pas des ricanements cyniques. Des rires qui viennent du ventre, qui plissent les yeux, qui font oublier.Mais le monde extérieur continue de tourner. Nikos est toujours là. Plus puissant que jamais. Impuni. Vivant.Un jour, dans le jardin, la femme aux chrysanthèmes apparaît. Comme toujours, je ne l’ai pas entendue arriver. Elle est simplement là, assise sur le banc de pierre, ses fleurs séchées dans les mains.— Tu es la seule qui peut tuer Nikos, dit-elle. Parce que tu es son sang. Le sang paie le sang. C’est la règle. C’est la prophétie.— Je ne veux pas tuer mon père, dis-je. Même après tout ce qu’il a fait. Je ne veux pas devenir comme lui.— Tu ne deviendras pas comme lui. Tu deviendras toi-même. Mais pour cela, tu dois d’abord le détruire
AlexandreNikos a gagné. Il exige son prix. Cassia.Je refuse.Je refuse avec toute la violence que je contiens depuis des années. Je refuse en sachant que je n’ai plus aucun droit, plus aucune carte à jouer, plus rien à négocier. Mais je refuse.— Alors je prends Ariana, dit Nikos.Et il le fait. Sous nos yeux. Dans le hall de l’immeuble, en pleine journée. Deux hommes masqués, une voiture noire, et Ariana disparaît. Elle crie mon nom. C’est la dernière chose que j’entends avant que le silence ne retombe.CassiaJe reviens en apprenant la nouvelle. Pas pour Alexandre. Pour Ariana. Une femme est en danger. Une femme qui n’a rien demandé, qui a déjà tant souffert. Je ne peux pas l’abandonner. Même si chaque fois que je regarde Alexandre, j’ai envie de le gifler et de pleurer dans ses bras en même temps.AlexandreNous devons nous allier. Il n’y a pas d’autre choix. Mais la confiance est morte. Chaque mot entre nous est pesé, chaque silence chargé de reproches. Cassia me parle avec une
CassiaLa nuit m’avale tout entière. Mes pieds s’enfoncent dans la terre humide, mes poumons brûlent, mais je cours. Je cours loin de cette propriété, loin de ses mensonges, loin de lui. Les branches griffent mes bras nus, je ne sens rien. Je ne sens que cette déchirure à l’intérieur, cette cassure nette comme du verre brisé. Alexandre et Ariana. Ariana et Alexandre. Leurs noms dansent dans ma tête comme une ritournelle cruelle. Je ne suis qu’une remplaçante. Je l’ai toujours été.Les arbres s’espacent, la route apparaît sous la lune. Je m’arrête, pliée en deux, le souffle court. Où aller ? Je n’ai nulle part où aller. Mon village natal est un souvenir flou, ma mère une tombe que je n’ai jamais visitée. Je n’ai rien. Je ne suis rien.Des phares percent l’obscurité. Une voiture ralentit, s’arrête à ma hauteur. La portière s’ouvre. Anton en descend, le visage marqué par l’inquiétude. Il lève les mains comme on s’approche d’un animal blessé.— Je ne rentre pas, dis-je avant qu’il ne parl
CassiaLa soirée est étrange, chargée d'une électricité que je ne m'explique pas. Alexandre est rentré tard, le visage marqué par la colère. Il a à peine touché à son dîner, repoussant son assiette après quelques bouchées. Il n'a pas dit un mot, perdu dans ses pensées.— Que s'est-il passé ? demandé-je enfin.— Une attaque. Un de mes entrepôts. Trois hommes morts. Une cargaison perdue. Nikos.— Tu es sûr que c'est lui ?— C'est toujours lui. Il veut me provoquer, me pousser à la faute. Il sait que je suis sur la défensive, et il en profite.Il se lève brusquement, jette sa serviette sur la table.— J'ai besoin d'air. De marcher un peu.— Je t'accompagne.— Non. Reste ici. J'ai besoin d'être seul.Il sort, me laissant seule dans la salle à manger. Je reste assise, le cœur lourd. La conversation que nous devions avoir ce soir n'aura pas lieu. Pas maintenant. Pas dans cet état.Les heures passent. Alexandre n'est pas rentré. Inquiète, je sors dans le parc. La nuit est fraîche, étoilée. L
CassiaJe ne dors pas. Allongée dans l'obscurité de ma chambre, les yeux grands ouverts, j'écoute les bruits de la maison. Le vent dans les arbres du parc. Le tic-tac de l'horloge dans le couloir. Les pas d'Alexandre dans son bureau, en dessous, qui n'en finit pas de travailler.Il n'est pas venu me rejoindre ce soir. Il a dîné seul, dans son bureau, prétextant une urgence. J'ai mangé dans la salle à manger vide, servie par Anton qui ne disait rien, qui évitait mon regard.La nuit est longue, interminable. Je pense à Ariana. À sa beauté arrogante, à sa confiance en elle, à cet amour ancien qu'elle revendique. Elle a connu Alexandre avant Cassandre, avant moi. Elle sait des choses que j'ignore, des souvenirs que je ne partagerai jamais. Elle a été sa fiancée, presque sa femme. Elle porte encore son deuil, même si l'homme est vivant.Et moi, que suis-je ? Une étrangère, une usurpatrice, une vengeance qui a mal tourné. Je ne sais même pas ce que je ressens vraiment pour Alexandre. Est-ce







