LOGINNikos
La voiture roule dans la nuit, phares déchirant l'obscurité huileuse de l'autoroute. Au fond de la Mercedes, Nikos laisse le ronronnement du moteur le bercer. Le message de Cassia – non, d'Ariana – brûle encore dans son esprit. Prépare-toi à saigner. L'audace. L'insolence pure.
Un sourire froid étire ses lèvres. Il a aimé la marquer, sentir le métal pénétrer sa chair, la voir ployer sous la douleur et l'humiliation. Mais ceci… ce défi… est inattendu. Meilleur.
Son téléphone vibre. Petro, son bras droit.
—Elle a quitté l'autoroute près de Gênes. Elle roule vers les collines. Elle semble… errer.
—Elle ne erre pas, Petro. Elle réfléchit. Elle prépare son prochain mouvement. Laissez-la. Augmentez simplement la surveillance. Je veux savoir chaque fois qu'elle s'arrête, chaque fois qu'elle respire.
—À vos ordres.
Nikos raccroche. Il regarde par la vitre teintée le paysage qui défile, un flou de lumières lointaines et d'ombres. Cette fuite vers nulle part est intéressante. Où pense-t-elle aller ? Que pense-t-elle accomplir ?
Il sent une pointe d'irritation percer sa satisfaction. Il déteste l'imprévisible. Il déteste ne pas pouvoir anticiper chaque geste de son adversaire. Et cette femme, cette voleuse, devient imprévisible.
Il se rappelle la première fois qu'il l'a vue. Pas dans son club, non. Avant. Une photo volée, dans un dossier. Cassia, serveuse dans un boui-boui d'Athènes, regardant l'objectif avec une détermination sauvage, presque fauve, qui l'a transpercé à travers le papier. Il l'a voulue, pas pour sa beauté – bien qu'elle en eut à revendre –, mais pour cette étincelle. Il a cru la dompter, l'apprivoiser. Il a cru que l'argent et le luxe ont éteint le feu.
Il s'est trompé. Il n'a fait que le couver sous la cendre.
Et maintenant, les flammes se réveillent, et elles menacent de le brûler.
Ariana
Les collines ligures sont un dédale de routes étroites et sinueuses, plongeant dans des vallées obscures puis remontant vers des crêtes d'où l'on voit la mer, lointaine et indifférente. Je conduis, les mains crispées sur le volant, l'esprit en alerte maximale.
Je les sens. Ils ne sont pas loin. Ce n'est pas une paranoïa. C'est une certitude viscérale. Une voiture trop lente, des phares qui apparaissent et disparaissent dans le rétroviseur. Nikos me laisse une longueur d'avance, mais il tient la laisse.
Je m'arrête dans un village désert, accroché à la montagne. Quelques maisons de pierre, une église, un bar fermé. L'aube pointe, teintant le ciel d'un gris laiteux. J'ai besoin de dormir. Vraiment dormir. Mon corps réclame du repos, mais mon esprit hurle au danger.
Je gare la Renault derrière l'église, à l'abri des regards. Je m'engouffre dans le bois qui surplombe le village, cherchant un endroit pour me cacher, juste quelques heures.
Je trouve une ancienne bergerie en ruine, à moitié enfouie sous la végétation. L'odeur de terre humide et de mousse est étrangement apaisante. Je m'adosse à un mur de pierre froide, la broche serrée dans mon poing. La fatigue est un brouillard épais, mais la peur et la rage tiennent mes sens en éveil.
Je repense à l'email. Prépare-toi à saigner. Des mots. Juste des mots. Mais ils ont dû le toucher. L'atteindre dans son orgueil. C'est ma première vraie contre-attaque.
Soudain, un bruit. Un craquement de branche sec et net, trop proche.
Mon sang se glace. Je me fige, retenant mon souffle, écoutant.
Plus rien. Le silence est plus menaçant que le bruit.
Ils sont là.
Nikos
L'écran de la tablette montre une vue thermique, en direct. Une silhouette blanche et floue, accroupie dans les ruines d'un bâtiment. Immobile.
Petro parle dans l'oreillette.
—Elle est dans la bergerie, comme vous l'avez anticipé. Nous avons encerclé la zone. Deux hommes à l'est, un au nord. Moi à l'ouest. Nous attendons votre ordre.
Nikos observe la forme blanche sur l'écran. Si vulnérable. Si seule.
—Non, dit-il doucement. Ne bougez pas.
Il veut la voir se réveiller. La voir réaliser qu'elle est prise. Voir la terreur lui mordre les entrailles. Il veut savourer ce moment, à distance, comme un dieu observant son œuvre.
— Mais, patron… elle pourrait…
—Elle ne fera rien, coupe Nikos. Elle est épuisée. Blessée. Elle va s'endormir. Et quand elle sera à terre, vous irez la chercher.
Il éteint la tablette. Le plaisir n'est pas dans la capture immédiate. Il est dans l'attente. Dans la certitude que chaque seconde qui passe la rapproche un peu plus de lui.
Ariana
Mes paupières sont lourdes. Trop lourdes. Je lutte contre le sommeil, sachant que c'est un piège. Mais le corps a ses limites. La douleur de mon épaule s'est transformée en une pulsation sourde et lancinante, un berceuse macabre.
Je glisse. Le sol de terre semble se dérober sous moi. Le noir m'engloutit.
Quelque chose me réveille. Pas un bruit. Une présence.
L'odeur.
Une fragrance âcre et bon marché. Le déodorant d'un de ses hommes. Je l'ai senti ce soir-là, dans la villa, alors que je me cachais derrière une porte.
Ils sont là. Dans la bergerie.
Mes yeux s'ouvrent en grand, s'ajustant à la pénombre. Je ne bouge pas d'un muscle. Je les sens avant de les voir. Deux masses sombres se découpant contre l'embrasure de la porte.
Mon cœur se met à cogner sauvagement, pompant la peur et l'adrénaline dans mes veines. C'est ça. La fin.
Non.
Pas comme ça.
Pas sans me battre.
Ma main se referme sur la broche dans ma poche. Le métal froid et tranchant.
L'un des hommes fait un pas en avant, un sourire mauvais aux lèvres.
—Alors, la star ? La fête est finie. Le patron t'attend.
Je ne dis rien. Je calcule la distance. La position de l'autre, resté en retrait.
Je me lance.
Pas vers la sortie. Vers le premier homme. Avec le cri rauque et sauvage de la bête acculée, je brandis la broche et la plante de toutes mes forces dans son cou.
La surprise est totale. Il hoquette, un gargouillis horrible de stupeur et de douleur, les mains volant vers sa gorge où le laurier d'or brille, obscène, dans la lueur de l'aube.
Je ne reste pas voir. Je pivote, esquive la main balourde du second, et je cours. Pas vers la forêt, trop prévisible. Je cours vers le village, droit dans la gueule du loup.
Des cris derrière moi. Des pas lourds qui me poursuivent.
Je dévale la pente, les pierres roulant sous mes pieds, les ronces déchirant mes vêtements. Le village est toujours désert. Une seule lumière, au loin. Le bar. Fermé.
Je me rue vers l'église. La lourde porte de bois cède sous mon poids. Je m'y engouffre et la pousse derrière moi, cherchant désespérément une barre, un verrou. Rien.
Je me retourne, le dos contre le bois, haletante. L'odeur de cire et d'encens m'enveloppe.
Et je le vois.
Assis au premier rang, immobile dans la pénombre de la nef, les mains croisées sur ses genoux.
Nikos.
Il se lève lentement, se tourne vers moi. Son visage est un marbre lisse, impénétrable. Seuls ses yeux brillent d'une lueur sombre, triomphante.
— Cassia, dit-il, sa voix résonnant doucement sous les voûtes. Tu as saigné.
Il fait un pas vers moi.
— Mais pas assez.
CassandreEt puis, je le sens.Une présence nouvelle dans l’ombre.Un froid dans la nuque qui n’a rien à voir avec la climatisation.Je ne tourne pas la tête.Je continue à fixer l’objectif, mon visage un masque de marbre.Mais du coin de l’œil,je perçois un mouvement dans le coin sombre, près du canapé. Une silhouette s’est assise. Elle croise les jambes. Une lueur faible , l’écran d’un téléphone ou la braise d’une cigarette s’allume puis s’éteint.Nikos.Il est venu.La terreur monte d’un coup, acide, au fond de ma gorge. Un vertige. Les lumières se mettent à danser. La voix de Viktor devient lointaine, étouffée.—Cassandre ? Un peu plus d’énergie, peut-être ? L’envol, c’est aussi une force. Montrez-moi la colère.La colère.Je la sens,soudain, comme un animal fou se réveillant dans ma poitrine, se débattant contre le corset de cuir. Une colère pure, brute, qui brûle la peur. Elle monte de mes entrailles, embrase mes veines. Ce n’est plus la lassitude, la douleur distante. C’est de l
CassandreLe studio est un hangar de lumière et d’ombres. Des hauteurs du plafond, des projecteurs pendent comme des guêpes métalliques, éteints pour l’instant. Des rouleaux de fonds en papier, des paravents, des échelles. L’air sent la poussière et le café froid. Une nervosité créative palpable. Et au fond, près d’un écran d’ordinateur portable, un espace plus sombre, aménagé avec un canapé bas, une table. Le poste d’observation.La voiture s’est arrêtée à l’arrière, porte dérobée. Anton a ouvert, vérifié le périmètre d’un regard, avant de me laisser passer devant lui. Nous sommes entrés dans un couloir de béton, puis directement dans la fournaise glacée de la préparation.— Cassandre ! Enfin ! La voix est trop joyeuse, trop forte. Élodie, la directrice de production, s’avance, les mains tendues comme pour une étreinte qu’elle n’osera pas terminer. Elle s’arrête à un mètre, prend mon apparence des pieds à la tête. Un sourire professionnel, crispé. — Le voyage s’est bien passé ? Vous
CassandreLe soleil du matin frappe les volets fermés, découpant des lames de lumière poussiéreuses sur le sol en marbre. La nuit a été courte, hachée par l’échange avec Sophie et les fantômes qu’il a réveillés. Mes yeux sont cernés, ma tête lourde. Mais le planning de Nikos, gravé dans un marbre invisible au-dessus de ma vie, est formel : shooting aujourd’hui.Je pousse les couvertures. Le drap de soie glisse, froid. La chambre est vaste, silencieuse, impersonnelle. Une belle cage. Ma villa, m’a-t-il dit avec ce sourire qui ne touche jamais ses yeux. Achetée à mon nom, avec mon argent – l’argent qu’il contrôle, qu’il fait passer par vingt comptes pour garder les apparences. Je suis propriétaire. Je suis locataire. Je suis prisonnière.Je marche jusqu’à la fenêtre, écarte une latte d’un doigt.Dans le jardin méticuleusement entretenu,au bord de la piscine qui brille d’un bleu artificiel, un homme en costume sombre se tient immobile. Il ne regarde pas le paysage. Il regarde la maison.
ArianaJe tends une main. Elle tremble comme une feuille. Je la rapproche du clavier. Le curseur clignote à côté de la fenêtre du message.Je pourrais répondre. Quelque chose de court. De rassurant. De cryptique. Quelque chose qui lui dirait que je suis en vie sans la mettre en danger, sans révéler où je suis.Mais Nikos… s’il voit ça…Sophie : Je ne lâche pas l’affaire. Je te jure que je ne lâche pas l’affaire. Je commence à fouiller. Si ce salopard de Laskaris a quelque chose à voir avec ça…Le sang se glace dans mes veines.Non.Sophie, non.Elle est téméraire. Impulsive. Si elle se met en tête de confronter Nikos, de fouiner… Il la brisera. Il ne la tuera pas, non, ce serait trop direct. Il trouvera quelque chose. Une dette. Une faiblesse. Une photo compromettante. Il la détruira de l’intérieur, comme il est en train de me détruire, mais en pire, parce qu’elle n’a pas ma rancœur tenace pour armure. Elle a juste un grand cœur, trop grand.La peur pour elle est plus forte que toute
ArianaLa journée s’est écoulée dans un brouhaha étouffé de soie, de murmures et du cliquetis des épingles entre les dents des couturières. J’ai été un mannequin, un manège à tourner sur commande. J’ai marché, pivoté, arrêté. J’ai senti les tissus devenir une seconde peau, les armatures de corset s’enfoncer dans mes côtes jusqu’à ce que la douleur devienne une compagne familière, un rappel constant.Maintenant, je suis de retour dans le bureau, devant l’écran d’ordinateur figé sur une esquisse de la robe de cendres. Mes doigts sont froids. Mon corps entier est une unique et sourde vibration de fatigue et de tension rentrée.La pièce est silencieuse, trop silencieuse. Le genre de silence qui laisse la place aux échos. L’écho de sa voix, disant « tu es parfaite ». L’écho du froissement du tulle, comme des pas de fantômes. Et plus loin, plus profond, l’écho d’une vie qui semble appartenir à une autre, à une femme naïve dont le seul souci était une collection de vêtements et une rivalité
ArianaJe remonte sur la plateforme. Cette fois, la silhouette est guerrière. Dangereuse. Le cuir craque doucement quand je respire. Je me vois dans le miroir : une insurgée, une pillarde. L’ironie est un acide dans ma gorge. Je suis l’antithèse parfaite de cette image. Je suis captive, pacifiée, obéissante.Son regard s’attarde sur la ligne du lacet, qui suit ma taille, descend vers ma hanche. Je sens son tracé comme une brûlure.— Mieux, murmure-t-il, plus pour lui que pour les autres. Mais le cuir respire trop. On doit voir la tension. La contrainte. Il doit sembler qu’elle va le faire craquer d’un seul mouvement.Il s’approche. Je cesse de respirer.Il ne me touche pas. Il s’arrête à un mètre, les mains dans les poches de son pantalon, penchant légèrement la tête.— Là, dit-il en indiquant du menton ma cage thoracique. Serrez davantage. Il faut que chaque inspiration soit une victoire.L’habilleuse s’avance, ses doigts volant sur le lacet. La pression augmente. Ma respiration devi







