Mag-log inAriana
Le sang a séché, formant une carapace sombre et fragile sur mon épaule. Un bouclier de douleur. Chaque flexion du muscle, chaque frisson qui me parcourt, réveille l'écho mordant de la lame. Mais cette douleur n'est plus une ennemie. Elle est devenue mon aiguillon, la preuve tangible que je suis toujours vivante, que je ressens encore quelque chose au-delà de la peur.
Je ne suis plus Ariana, l'icône brisée. Je ne suis plus Cassia, la proie tremblante. Je suis devenue autre chose. Une créature de rage et de détermination, forgée dans le feu de l'humiliation et du métal froid planté dans ma chair.
La broche est là, au fond de ma poche. Un poids lourd et maudit. Je ne m'en sépare pas. Elle est mon rappel constant, le trophée macabre de ma première victoire. Je l'ai arrachée. Moi.
Mon premier arrêt est une pharmacie de nuit, un cube de lumière crue dans l'obscurité complice. L'employé somnole derrière son comptoir. Il lève les yeux sur moi, une femme en capuche, le visage partly caché, une tache sombre sur l'épaule de ma veste. Son regard se voile d'une pitié lasse. Une junkie, une fugueuse, doit-il penser. S'il savait. S'il savait que la femme devant lui a tenu entre ses mains le cœur noir d'un empire et a choisi de le voler.
Dans l'antre nauséabonde des toilettes publiques, sous la lumière blafarde qui buzze comme un insecte agonisant, j'affronte mon reflet dans le miroir ébréché. Le visage qui me rend est méconnaissable. Pâle, creusé par l'épuisement et la faim. Les yeux, cernés d'ombres lourdes, ont perdu leur éclat de glace pour y gagner une froideur minérale, une résolution de granit. Mes cheveux blonds, courts et rebelles, sont une couronne de folie.
Je défais la veste, déchire le tissu du t-shirt. La blessure est un spectacle de cauchemar. La chair est à vif, enflée, violacée, avec en son centre la plaie béante où le métal s'est logé. Je serre les dents, je verse l'alcool à 90°. La morsure est immédiate, aveuglante. Un feu purificateur qui nettoie la souillure de son toucher. Je étouffe un cri, les jointures de mes doigts blanchissant sur le bord du lavabo. Je vois le sang et l'alcool mélangés couler dans l'évier, emportant avec eux les derniers restes de la fille que j'étais.
Je n'ai plus rien. Plus d'argent. Plus d'amis. Plus de refuge. Nikos a réussi son siège. Il m'a dépouillée de tout ce qui faisait d'Ariana une reine.
Tout, sauf l'essentiel. Tout, sauf cette volonté de survivre qui se change, goutte à goutte, en une soif brutale de revanche.
Dehors, la nuit est mon alliée. Je repère une vieille Renault grise, garée dans une ruelle endormie, loin des regards. Le verrou du conducteur cède avec un crac sec sous la pression du tournevis. Je m'installe, lance les fils sous le volant. Le moteur toussote, hésite, puis rugit – un son rauque et puissant qui me fait sourire pour la première fois depuis des semaines. C'est facile. Trop facile. Comme si une partie de moi, une part de Cassia enterrée sous les strates de luxe et de mensonges, se réveillait et se souvenait. Elle se souvenait comment voler, comment se battre, comment survivre.
Je conduis vers le nord, quittant Monaco et ses fantômes dorés. Je ne fuis plus. Je me repositionne. Je deviens un fantôme moi-même, insaisissable, imprévisible.
Je sais une chose. Je ne peux pas le battre en force. Son empire est trop vaste, ses tentacules trop nombreuses. Mais même les empires ont des failles. Même les lions ont un point faible.
Et je connais le sien. Moi.
Sa vengeance n'est pas une affaire d'affaires. C'est une obsession personnelle, un cancer qui ronge sa logique. Il ne veut pas ma mort rapide. Il veut ma lente décomposition. Cela le rend prévisible. Cela le rend vulnérable.
À l'aube, je m'arrête dans une ville côtière sans nom. Un cybercafé ouvert, sentant le vieux café et la poussière. Je paie avec mes derniers billets. Je n'essaie plus de me cacher. Qu'il sache. Qu'il sente le vent tourner.
Mon message est court. Brutal. Adressé à un relais que je sais être l'un des siens.
Tu as oublié ton bijou. Il est à moi maintenant. Si tu veux le récupérer, viens le chercher. Mais prépare-toi à saigner.
Je n'attends pas de réponse. Je sors, je monte dans la voiture volée et je roule. Je n'ai pas de destination. J'ai une stratégie.
Je ne suis plus la souris. Je suis le miroir. Je vais lui renvoyer son propre reflet. Sa propre cruauté. Je vais le forcer à se regarder, à voir le monstre qu'il est devenu pour moi.
La peur est toujours là, tapi au fond de mon ventre, une bête familière. Mais elle n'est plus maîtresse. Elle est un carburant. Une énergie noire que je canalise, que je transforme en une détermination de granit.
Nikos Laskaris a réveillé une bête qu'il croyait avoir domptée.
Et cette bête a soif.
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Nikos
Le bureau était silencieux, bercé seulement par le clapotement lointain de la mer contre les rochers. Puis l'ordinateur avait émis un bip discret. Une alerte. Priorité maximale.
Le message s'afficha sur l'écran. Court. Cinglant.
Tu as oublié ton bijou. Il est à moi maintenant. Si tu veux le récupérer, viens le chercher. Mais prépare-toi à saigner.
Un sourire, lent, cruel, étira les lèvres de Nikos Laskaris. Il se leva, alla se servir un brandy, le cristal lourd et froid dans sa paume.
Elle avait osé.
Non seulement lui arracher la marque, mais la garder. Et la lui jeter à la figure. Ce n'était plus de la peur. C'était du défi. Du mépris.
La rage qu'il avait contenue, cette colère froide qui l'habitait depuis qu'elle avait fui, se mit à bouillonner, prenant une teinte nouvelle. Excitante.
Il avait sous-estimé la fureur qu'il avait lui-même engendrée. Il avait cru briser une poupée de porcelaine. Il découvrait qu'il avait réveillé une louve.
Prépare-toi à saigner.
Les mots dansaient devant ses yeux. Elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait rien. Le sang qu'elle avait versé dans cette ruelle n'était qu'une mise en bouche. Une goutte dans l'océan de souffrance qu'il lui réservait.
Son téléphone grésilla. Un de ses hommes, chargé de la surveillance électronique.
—Elle a envoyé le message d'un cybercafé à Menton. La voiture a été repérée direction l'autoroute A8, vers l'Italie.
—Laissez-la rouler, répondit Nikos, la voix un velours menaçant. Ne l'approchez pas.
Il raccrocha. La chasse venait de prendre une nouvelle dimension. Elle croyait prendre l'initiative. Elle croyait le provoquer.
Tout était parfait.
La voir se débattre, se croire forte, avant de la briser définitivement... ce serait un plaisir bien plus raffiné. Il allait lui donner assez de corde pour qu'elle se pende avec. Assez d'espoir pour que la chute soit vertigineuse.
Il porta le verre à ses lèvres, le goût âpre du brandy lui rappelant le goût qu'avait dû avoir son sang sur l'épingle.
Le jeu n'était pas terminé.
Il venait juste de commencer. Et pour la première fois depuis cinq longues années, Nikos Laskaris sentit un frisson d'anticipation véritable. Pas celle du prédateur qui sait sa proie à sa merci.
Mais celle du joueur qui vient de trouver un adversaire digne de ce nom.
Il sort. La porte métallique claque derrière lui. Je reste seule dans l'entrepôt vide, sous l'ampoule qui grésille.Vingt-trois heures. Dans moins d'une heure.Je regarde mon téléphone. Alexandre est à quelques touches. Je peux l'appeler, lui dire la vérité, le sauver.Mais si je le fais, je me trahis. Il saura que j'ai rencontré Nikos en secret. Il saura que je joue un double jeu. Il ne me fera plus confiance. Tout ce que nous avons construit s'effondrera.Et si je ne dis rien, il meurt.Le choix est impossible. Les deux option
CassiaLe message arrive un après-midi, alors que je suis dans la bibliothèque, plongée dans un vieux livre sur la mythologie grecque. Un billet glissé sous la porte, comme la première fois.Ce soir, 22h. Entrepôt 47, zone portuaire. Venez seule. — N.L.Nikos. Il me convoque comme on convoque un chien. L'heure est grave, je le sens. Il ne prendrait pas le risque de me contacter directement s'il n'avait pas quelque chose d'important à me dire. Ou à me montrer.
CassiaLa chambre est silencieuse. Alexandre est parti depuis une heure, appelé par une urgence dont il ne m'a rien dit. Je suis seule face au grand miroir en pied qui trône dans un coin de la pièce.Je me regarde.La femme dans le miroir me regarde aussi. Elle a mes yeux, ma bouche, mes cheveux défaits. Elle porte ma robe de chambre, celle qu'Alexandre m'a offerte la semaine dernière, en soie bleue, trop luxueuse pour une fille des montagnes comme moi.Mais est-ce vraiment moi ?Je m'approche du miroir, jusqu'à ce que mon souffle embue la surface froide.
Elle éclate d'un rire sans joie, un rire qui ressemble à un aboiement.— Non, Cassia. Tu ne joues pas. Tu joues à l'amour. Et la différence est énorme.— Quelle différence ?— Quand on joue le jeu, on garde le contrôle. On sait qu'on ment. On sait qu'on manipule. On reste maître de ses émotions. Mais toi, tu as perdu le contrôle. Tu es tombée amoureuse. Vraiment. Profondément. Et ça, c'est la pire des défaites.Ses mots me frappent comme des gifles. Je voudrais protester, nier, me défendre. Mais je ne peux pas. Parce qu'elle a rais
Les yeux d'Anton se posent sur moi, intenses, perçants.— Que vous arriviez, Cassia. Il vous attendait. Il savait que vous viendriez un jour venger votre sœur. Et il savait que vous vous tromperiez de cible.Le silence retombe dans la serre, seulement troublé par le goutte-à-goutte de l'arrosage automatique.— Vous travaillez pour Nikos, Anton ?La question sort avant que je puisse la retenir. Directe. Brutale. Définitive.Anton me regarde longuement. Son visage ne trahit aucune émotion.
Les jours suivants, je deviens une ombre dans la maison. J'observe, j'écoute, je note mentalement chaque détail, chaque comportement suspect, chaque parole qui pourrait être un indice.Nikolas, le chef de la sécurité, est un homme brutal, direct, qui ne cache pas son antipathie pour moi. Il me regarde comme on regarde un parasite, avec un mélange de mépris et de méfiance. Mais est-ce suffisant pour faire de lui une taupe ? Sa haine est trop ouverte, trop visible. Les taupes se cachent dans l'ombre, pas dans la lumière.Elena, la conseillère stratégique, est tout le contraire. Polie, élégante, elle me sourit quand nous nous croisons, me demande poliment comment je vais. Mais ses sourires n'atteignent jamais ses yeux. Elle me jauge, m'évalue, comme si elle cherchait à percer mon masque. Une femme aussi intelligente pourrait facilement jouer un double jeu.Dimitri, le responsable des opérations, est un homme discret, presque effacé. Il parle peu, sourit encore moins. Il passe ses journée
CassandreLa porte est close. Le silence de l’écrin blanc et parfait s’épaissit, devient palpable. Il pense m’avoir enfermée ici avec ma rage, qu’elle va tourner en rond, s’user contre les murs lisses. Il pense que la solitude et le luxe vont me travailler, me rendre malléable.Il se trompe.La rag
CassandreLe studio est un hangar de lumière et d’ombres. Des hauteurs du plafond, des projecteurs pendent comme des guêpes métalliques, éteints pour l’instant. Des rouleaux de fonds en papier, des paravents, des échelles. L’air sent la poussière et le café froid. Une nervosité créative palpable. E
CassandreLe soleil du matin frappe les volets fermés, découpant des lames de lumière poussiéreuses sur le sol en marbre. La nuit a été courte, hachée par l’échange avec Sophie et les fantômes qu’il a réveillés. Mes yeux sont cernés, ma tête lourde. Mais le planning de Nikos, gravé dans un marbre i
ArianaJe tends une main. Elle tremble comme une feuille. Je la rapproche du clavier. Le curseur clignote à côté de la fenêtre du message.Je pourrais répondre. Quelque chose de court. De rassurant. De cryptique. Quelque chose qui lui dirait que je suis en vie sans la mettre en danger, sans révéler







