LOGIN— Alexandre. Elle baissa la voix, se rapprocha d’un pas, assez pour que personne d’autre ne puisse entendre. Regarde-toi. Tu es bourré. Complètement bourré. Et tu veux mettre les clés dans le contact dans cet état ?Il s’apprêtait à protester, à lui dire qu’il connaissait ses limites, qu’il avait bu bien plus dans sa vie sans jamais avoir d’accident. Elle ne lui en laissa pas le temps.— Laisse-moi conduire.— Non.— Alexandre.— Lâche-moi, dit-il. Je suis pas d’humeur. Tu vas pas venir me casser la tête comme elle.Un silence tomba entre eux. Il fut bref, mais il eut la densité d’un caillou qu’on laisse tomber dans l’eau et qui touche le fond.— Comme elle ? dit Viviane, la voix soudain plus basse, plus froide. Tu lui as parlé ?Il s’arrêta. Il n’avait pas prévu cette question. Il n’avait pas préparé de réponse. Dans le bref instant qui suivit, il sentit le regard de Viviane peser sur lui comme un scalpel.— Écoute, dit-il en détournant les yeux. Je vais juste rentrer. Je me sens pas
Alexandre sortit des toilettes en reboutonnant sa veste. Ses doigts tremblaient légèrement, assez pour qu’il lui faille deux tentatives pour ajuster le bouton de sa manche. Les idées étaient moins nettes qu’il ne l’aurait voulu. Le champagne. Il avait bu plus qu’il ne l’avait réalisé sur le moment c’était ce qui arrivait dans les soirées où l’on veut se donner une contenance, où l’on a besoin d’un prétexte pour occuper ses mains, où les serveurs repassent trop régulièrement avec leurs plateaux et où chaque coupe vide est une tentation d’en reprendre une. Il avait perdu le compte après la troisième. Peut-être la quatrième. Peut-être plus.Il longea le couloir en direction de la sortie. Ses pas étaient moins assurés que d’habitude, et il dut faire un effort conscient pour marcher droit, pour ne pas laisser voir à ceux qu’il croiserait qu’il n’était pas tout à fait maître de lui. La soirée battait encore son plein dans la grande salle il entendait le murmure chaud des conversations, la
Je me retournai lentement. Mon cœur battait trop vite, je le sentais tambouriner contre mes côtes, mais je maintins mon expression. Neutre. Calme. La même expression que j’avais eue pendant cinq ans de mariage quand il rentrait tard sans explication.— C’est les toilettes des femmes, dis-je.Il fit un geste de la main, un geste vague et un peu brusque, qui signifiait que ça n’avait aucune importance. Qu’il était au-dessus de ces conventions. Qu’il entrait où il voulait.Il avait trop bu. Ce n’était pas évident à voir sur lui Alexandre tenait l’alcool depuis toujours, il avait une façon de garder son maintien même quand il était ivre mais je le connaissais assez pour voir les signes. La légère imprécision dans ses gestes. L’éclat particulier de ses yeux, plus brillants que d’habitude, comme s’ils reflétaient une flamme intérieure qu’il ne maîtrisait plus tout à fait. La façon dont ses mots sortaient un peu trop vite, un peu trop durs.— Donc c’est ça, dit-il. T’es partie sans me donn
Je marchai avec Marcus jusqu’à l’entrée de la grande salle. Mes talons claquaient sur le béton poli, et autour de nous, les invités riaient, trinquaient, se racontaient leurs impressions sur la soirée. Le bruit était chaud, vivant, enveloppant. Je m’arrêtai un instant, me tournai vers lui, et lui dis que j’allais bien. Que tout allait bien. Que c’était passé. Que les gens n’avaient pas vraiment remarqué l’échange tendu avec Alexandre.Je dis tout cela avec cette voix posée et assurée que j’avais apprise à produire dans toutes les circonstances, cette voix qui ne me coûtait plus rien à fabriquer mais qui dissimulait, en réalité, des choses que je n’avais pas envie de nommer. Mes doigts, pendant que je parlais, étaient parfaitement immobiles. Mon sourire aussi.Marcus me regarda un moment. Un de ces regards où il pose ses yeux sur vous un peu plus longtemps que la normale, comme s’il lisait entre les lignes.— Tu es sûre ?— Oui. Écoute, j'avais promis d’être à tes côtés et....Excuse-m
Il répondit quelque chose de générique, une formule polie et vide. « Oui, les agendas. Vous savez comment c’est. »Il prit une quatrième coupe. Peut-être la cinquième il n’était plus très sûr. Le champagne était bon, sec, avec une fine effervescence qui lui picotait le palais. Il buvait plus vite que d’habitude, et il le savait, mais il ne s’en souciait pas.Il la vit enfin. Elsa. Au centre de la salle, entourée d’un groupe compact de personnes. Des gens qui la félicitaient, qui lui serraient la main, qui lui parlaient avec ce regard particulier qu’on a pour ceux qu’on veut connaître, qu’on veut séduire, qu’on veut avoir dans son carnet d’adresses. Elle répondait avec une aisance qu’il ne lui connaissait pas, souriait, prenait son temps, écoutait vraiment. Elle était dans son élément. Elle n’avait jamais été dans son élément, à ses côtés. Il le comprenait soudain avec une clarté cruelle.Alexandre se fraya un chemin vers elle. Il passa entre les groupes, esquissa quelques sourires de
Il ne bougea pas pendant toute la durée de l’air. Sa coupe de champagne resta suspendue à mi-hauteur, oubliée. Autour de lui, les gens étaient silencieux eux aussi ce silence particulier d’une salle qui reçoit quelque chose d’inattendu et qui n’a pas encore décidé quoi en faire. Mais très vite, le silence cessa d’être hésitant. Il devint un silence d’écoute, dense et total, celui qui précède les grands moments.La voix d’Elsa montait, s’élargissait, emplissait l’espace sans jamais le forcer. Elle chantait Haendel, un air qu’il connaissait de nom sans l’avoir jamais vraiment écouté. Lascia ch’io pianga. La mélodie était douce et triste, presque une plainte, mais la voix, elle, n’était ni douce ni plaintive. Elle était pleine. Elle portait en elle quelque chose que le simple mot « technique » ne pouvait pas résumer. Une présence. Une vérité.Cinq ans. Cinq ans dans le même appartement, dans le même lit, à la même table. Et il ne savait pas.Cette voix existait depuis le début. Elle éta
La carte de Marcus Harrington resta sur mon bureau pendant cinq jours. Je la voyais chaque matin en arrivant et chaque soir en repartant. Elle était sobre fond blanc, lettres noires, le logo discret du groupe. Un numéro de téléphone américain. Une adresse e-mail.Je ne l'appelai pas immédiatement.
La fête avait lieu dans une maison de Primrose Hill qui appartenait à des amis de Béatrice, un couple de cinéastes qui recevaient régulièrement et bien. C’était le genre de soirée londonienne où les gens sont suffisamment établis pour ne pas avoir besoin de se montrer, et suffisamment curieux pour
Alexandre Duval ne lut pas l’article du Guardian immédiatement. Il le lut trois jours après sa parution, un dimanche matin, assis dans la cuisine de l’appartement du penthouse avec un café qu’il n’avait pas bu. La lumière de décembre entrait par la baie vitrée, blafarde et basse, et la ville sembla
L'espace que Béatrice avait trouvé se situait dans une rue perpendiculaire à Kensington High Street, au premier étage d'un immeuble en briques qui avait été, dans une autre vie, un studio de photographie. Les fenêtres donnaient sur des toits et un bout de ciel. Les pièces avaient ces plafonds hauts







