Se connecterJe ris à travers mes larmes, et ma mère rit aussi. La conversation se termine sur des promesses de rappels, des je t'embrasse, des prends soin de toi. Quand je raccroche, je reste longuement assise sur la terrasse, le téléphone à la main. La mer scintille au soleil, Siran babille dans son berceau, Miguel est sorti faire des courses avec Sofia. Tout est paisible. Tout est parfait. Et pourtant, je suis troublée. Ara a appelé. Ara avait l'air différent. Les mots de ma mère tournent dans ma tête comme un manège. Je ne l'aime plus. Je ne regrette pas ma décision de le quitter, de refaire ma vie, d'épouser Miguel. Mais il est le père de ma fille. Il existe quelque part, à Erevan, en train de réparer son bateau, et cette pensée n'est plus douloureuse. Elle est juste... présente. La porte s'ouvre, Miguel entre avec un sac de courses et Sofia qui brandit une glace à l'italienne en riant. Il voit tout de suite mon visage, mon trouble, mes yeux encore humides. — Ça ne va pas ? demande-t-il
Anahid Le téléphone sonne trois fois avant que ma mère ne décroche. Je l'imagine dans son petit appartement d'Erevan, près de la place de la République, en train de préparer son café du matin ou d'arroser ses géraniums sur le balcon. Cela fait des semaines que je ne l'ai pas appelée, et je m'en veux un peu. Beaucoup, même. — Allô, ma chérie ? dit sa voix, avec cet accent arménien qui roule les r et qui me ramène instantanément à mon enfance. — Maman. Comment tu vas ? — Bien, bien. Et toi ? Et Siran ? Elle grandit bien ? — Elle grandit trop vite. Elle rampe partout, elle essaie de se mettre debout, elle dit ma-ma et pa-pa. — Pa-pa ? Elle parle de Miguel ? La question est posée avec une neutralité prudente, cette prudence des mères qui ne veulent pas s'immiscer mais qui brûlent de savoir. — Oui, maman. Elle parle de Miguel. Et justement... j'ai quelque chose à t'annoncer. Un silence. J'entends sa respiration, l'eau qui coule dans l'évier, le bruit lointain de la circ
Anahid Trois mois ont passé depuis mon voyage à Erevan. Trois mois pendant lesquels j'ai repris le fil de ma vie espagnole, entre les rires de Sofia, les siestes de Siran, les dîners avec Laura et les longues promenades main dans la main avec Miguel. Siran a maintenant neuf mois. Elle rampe à toute vitesse dans toute la maison, s'accroche aux meubles pour se mettre debout, et prononce des syllabes qui ressemblent de plus en plus à de vrais mots. Ma-ma, Pa-pa — et quand elle dit papa, c'est Miguel qu'elle regarde. Ce matin, Miguel et moi sommes sur la plage, Siran installée sur une couverture à l'ombre d'un parasol. Elle joue avec un seau et une pelle, concentrée comme une architecte en train de construire un palais. — J'ai quelque chose à te dire, dit Miguel. Sa voix est sérieuse, mais ses yeux pétillent de cette lueur que j'ai appris à connaître. — Quoi donc ? —
Anahid L'avion du retour est plus léger que l'aller. Comme si j'avais déposé une partie du poids que je traînais depuis des mois, une valise invisible que je n'avais pas conscience de porter. Ara est vivant. Brisé, fragile, en équilibre précaire sur le fil du rasoir. Mais vivant. Et moi, je suis en paix avec la décision que j'ai prise. Miguel m'attend à l'aéroport de Valence. Quand il me voit arriver dans le hall des arrivées, son visage s'illumine de ce sourire qui me fait fondre le cœur à chaque fois. Siran est dans ses bras, emmitouflée dans une couverture rose, et elle gazouille de joie quand elle me reconnaît. — Maman, dit Miguel en me la tendant. Je prends Siran contre ma poitrine, enfouis mon visage dans ses cheveux fins qui sentent le shampoing pour bébé et le soleil. Ma fille. Mon trésor. Mon ancrage. — Comment ça s'est passé ? demande Miguel. — Difficile
Ara Elle est là. Anahid est là, assise à côté de mon lit, dans cette chambre d'hôpital minable qui sent l'éther et le désespoir. Je n'arrive pas à y croire. Après tout ce que j'ai fait, après tout ce que je lui ai infligé, elle a traversé l'Europe pour venir me voir. — Pourquoi tu es venue ? je demande encore, la voix brisée. — Je te l'ai dit. Pour Siran. Pour qu'elle ait un père vivant. — Mais après tout ce que je t'ai fait... comment tu peux être là, si calme, si... — Tu crois que c'est facile pour moi ? m'interrompt-elle. Tu crois que je n'ai pas failli ne pas venir ? Tu crois que je n'ai pas passé des nuits blanches à me demander si tu le méritais ? — Et alors ? Quelle est la réponse ? — La réponse, c'est que ce n'est pas une question de mérite. Je ne suis pas venue pour toi, Ara. Pas vraiment. Je suis venue pour moi, pour mettre un point final à cette histoir
Anahid Le vol est long, interminable. Valence-Barcelone, Barcelone-Istanbul, Istanbul-Erevan. Dix heures de voyage, avec mes pensées pour seule compagnie. Quand l'avion amorce sa descente sur Erevan, je regarde par le hublot la ville qui s'étend en contrebas. Le mont Ararat domine l'horizon, majestueux et immuable, comme toujours. Je n'aurais jamais pensé revenir ici, dans cette ville qui a été le théâtre de mes plus grands bonheurs et de mes pires souffrances. L'hôpital est un bâtiment moderne, impersonnel, tout en verre et en acier. Je demande la chambre d'Ara à l'accueil, on me donne un numéro, un étage. Je prends l'ascenseur, le cœur battant si fort que je l'entends dans mes tempes. Devant la porte de la chambre, je m'arrête. Qu'est-ce que je fais là ? Qu'est-ce que je vais lui dire ? Bonjour Ara, je suis venue voir si tu n'étais pas mort ? Quelle est la bonne façon de parler à l'homme qui a détruit votr
Je range les papiers, referme la boîte.— Un jour, il faudra que tout ça sorte, Laura. Les secrets, ça pourrit tout. Tu as raison. Ton père est mort, mais ses mensonges vivent encore. Ils ont détruit Ara. Ils t'ont détruite, toi aussi. Ils ont détruit Vartan. Et ils ont failli me détruire.— Je sai
Je comprends. Comment pourrais-je ne pas comprendre ?Laura compose un message, me le montre avant d'envoyer.Laura : Elle va bien. Elle est en sécurité. Laisse-la tranquille. Si tu l'aimes vraiment, respecte son silence.— C'est parfait, dis
AnahidJe finis par trouver un petit hôtel, une enseigne au néon qui grésille, une porte vitrée derrière laquelle une lumière orange tremblote. Je sonne. J’attends longtemps, grelottante sous l’auvent trop étroit. Un homme finit par ouvrir, en peignoir, les cheveux en désordre, l’air maussade.— Un
Anahid Le fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien n







