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Chapitre 1
Je m'appelle Lila.
J'ai vingt-deux ans, des dettes plein les poches et une mère malade qui compte sur moi. Alors quand j'ai vu l'annonce pour une servante dans une grande villa, j'ai postulé sans hésiter. L'argent était bon. Le logement aussi. Et la maîtresse de maison, une certaine Madame de Vries, m'a reçue avec un sourire glacé et un regard qui pesait chaque centimètre de ma silhouette.
— Tu es retenue, m'a-t-elle dit simplement. Commence ce soir.
Ce soir.
J'aurais dû me méfier de ce "ce soir". Mais j'avais besoin de ce travail. Alors j'ai pris mon vieux sac, j'ai enfilé ma veste la moins défraîchie, et j'ai pris le bus jusqu'à la villa.
Elle est immense. Une de ces demeures bourgeoises avec des grilles en fer forgé, des jardins qui sentent le buis taillé, et des fenêtres qui ressemblent à des yeux fermés. La nuit tombe à peine quand j'arrive devant la porte. Je sonne. Rien. Je sonne encore. Le silence est tellement lourd qu'on entendrait une aiguille tomber sur le marbre de l'entrée.
Personne ne répond.
Je fouille dans ma poche, je trouve la clé qu'elle m'a donnée lors de l'entretien. Elle m'avait dit : "Ta chambre est à l'étage. La première porte à droite. Ne te perds pas."
J'ouvre la porte. L'intérieur est plongé dans une pénombre bleutée, celle du crépuscule qui filtre à travers les voilages. Je fais quelques pas dans le hall. Mes pas résonnent sur le carrelage. Je sens l'odeur de la cire, du vieux bois, et quelque chose de plus sucré, comme du jasmin.
Je me rappelle les mots de Madame de Vries. L'étage. La première porte à droite. Alors je me dirige vers l'escalier monumental, celui qui monte vers les ombres.
C'est là que je le vois.
Un homme, en bas de l'escalier. Il tient un sécateur à la main et porte une salopette tachée de terre. Le jardinier, sans doute. Il me regarde avec un sourire en coin.
— Ah, elle est arrivée, dit-il.
Son accent traîne un peu. Il est jeune, la trentaine peut-être, le visage creusé par le soleil.
Je hoche la tête, trop fatiguée pour parler.
— Je peux vous aider avec votre sac ? propose-t-il.
Je secoue la tête, serrant mon sac contre moi.
— Madame dort sûrement à cette heure-ci, ajoute-t-il en haussant les épaules. Elle a ses habitudes. Votre chambre est à l'étage, première porte à droite.
Il s'éloigne sans attendre ma réponse, disparaît dans l'ombre du jardin.
Je monte l'escalier.
Les marches craquent sous mes pas. Chaque bruit me semble amplifié par le silence de la maison. Arrivée en haut, je compte les portes. La première à droite. Je m'arrête devant, je pose ma main sur la poignette.
Elle n'est pas verrouillée.
Je pousse doucement. La chambre est petite, propre, avec un lit étroit et une commode. Mais il y a un problème : la lumière ne fonctionne pas. J'appuie sur l'interrupteur, plusieurs fois. Rien. Une ampoule grillée, peut-être. Ou un fusible.
Je soupire. Je pose mon sac par terre. Je vais bien dormir dans le noir, ce n'est pas un drame. Je suis fatiguée, le bus m'a secouée, l'entretien m'a vidée.
Mais en tournant la tête, je vois quelque chose qui arrête mon souffle.
Près du lit, une lumière rouge tamisée. Pas une lampe de chevet, non. Une petite lampe posée à même le sol, comme si quelqu'un l'avait installée exprès. Sa lueur danse sur le mur, caresse les draps, dessine des ombres mouvantes.
Je ne parle pas. Je ne bouge pas.
Je m'approche — lentement, sans bruit, mes doigts effleurant le bois de la commode pour garder l'équilibre.
Et là, dans cette lumière rouge, je vois une silhouette.
Un homme. Assis sur le bord du lit, torse nu, les muscles dessinés par la lueur comme un tableau de maître. Il a les bras croisés sur ses genoux, la tête légèrement baissée, le visage dans la pénombre. Sa peau luit, moite, comme s'il venait de sortir d'une douche ou d'un rêve.
Mon cœur s'arrête une seconde, puis repart en trombe. Mes doigts s'enfoncent dans le bois de la commode. Je veux parler, crier, demander qui il est — mais aucun son ne sort de ma gorge.
Il lève la tête lentement.
La lumière rouge éclaire son menton, ses pommettes, ses lèvres. Il a des yeux très clairs, presque gris, qui me transpercent comme si je n'étais pas une inconnue, mais une vieille promesse qu'il attendait.
Il ne dit rien pendant un long moment. Il m'observe, lui aussi. Il parcourt mon visage, mon corps, mes mains tremblantes sur la commode.
Puis un sourire naît au coin de sa bouche. Un sourire dangereux, sûr de lui, celui d'un homme qui n'a jamais eu à demander la permission.
— Approche-toi, ma douce, murmure-t-il.
Sa voix est basse, grave, presque un râle. Elle roule sur le mot "douce" comme s'il le savourait, comme s'il le goûtait sur sa langue avant de le lâcher dans l'air.
Mes pieds refusent d'obéir. Ma raison hurle : sors d'ici, appelle, fuis. Mais mes jambes restent plantées dans le sol, et mes doigts s'agrippent à la commode comme à une bouée.
Il se lève.
Lentement. Sans brusquerie. Un geste fluide de prédateur qui sait que sa proie est déjà hypnotisée. Il est grand, plus grand que je ne le pensais. Son torse nu est parcouru de lignes sombres, des cicatrices peut-être, ou des ombres projetées par la lampe rouge.
Il fait un pas vers moi. Puis un autre.
— Je t'attendais, dit-il. Tu sais à quel point c'est long, d'attendre ?
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Mes lèvres sont scellées, ma gorge serrée, mon souffle coincé quelque part entre ma poitrine et ma peur.
Il s'arrête à un mètre de moi. Il penche la tête, comme s'il observait un animal fragile qu'il ne veut pas effrayer.
Chapitre 34Point de vue de LilaTrois mois ont passé depuis cette nuit dans le jardin, sous les étoiles, et ma vie a pris une forme que je n'aurais jamais osé imaginer il y a encore quelques mois, quand je rangeais des verres vides dans cette même cuisine, les mains tremblantes.Je referme mon classeur de cours en entendant la porte d'entrée s'ouvrir. Les études de gestion me prennent trois jours par semaine maintenant, et je rentre toujours avec cette satisfaction discrète de quelqu'un qui reconstruit sa vie pierre par pierre, à son rythme, sans plus jamais avoir à choisir entre ses rêves et les factures à payer.— Comment s'est passé ton cours de comptabilité ? demande Ethan en entrant dans le salon, sa cravate déjà desserrée après une journée passée à s'initier, avec une bonne volonté touchante, à la gestion de certaines affaires familiales aux côtés de sa mère.— Ennuyeux à mourir, dis-je en riant, mais je m'en sors.Il m'embrasse rapidement avant de se laisser tomber sur le cana
Chapitre 33Point de vue de LilaLa salle à manger a été transformée pour l'occasion — la longue table dressée avec une élégance que je n'avais encore jamais vue dans cette maison, malgré les semaines passées à y travailler. Des bougies, une nappe blanche impeccable, des fleurs fraîches disposées avec un soin qui ne doit rien au hasard.Je lisse ma robe pour la dixième fois, debout devant le miroir de la chambre d'Ethan, le cœur battant.— Tu es magnifique, dit-il derrière moi, en posant ses mains sur mes épaules. Arrête de t'inquiéter.— Facile à dire pour toi. Tu les connais déjà, tes oncles.— Et ils vont t'adorer, dit-il, en déposant un baiser sur ma tempe. Fais-moi confiance.Quand nous descendons, la famille est déjà en partie arrivée — deux hommes en costume, une femme élégante à leurs côtés, et Madame de Vries qui les accueille avec ce sourire mondain qu'elle maîtrise à la perfection. En nous voyant descendre l'escalier, elle se tourne vers eux avec une fierté que je ne lui co
Chapitre 32Point de vue d'EthanDes coups légers résonnent contre la porte, tirant un instant Lila de son sommeil contre moi. Je me redresse doucement, attrapant un t-shirt qui traîne au pied du lit, et je m'avance vers la porte en la refermant à moitié derrière moi pour ne pas la réveiller complètement.J'entrouvre.Ma mère se tient dans le couloir, encore en tenue de soirée, un sac à main sur l'épaule, l'air de quelqu'un qui vient tout juste de rentrer.— Maman ? Tu es rentrée tôt, finalement.Elle jette un regard rapide derrière moi, vers la chambre plongée dans la pénombre, et je vois immédiatement qu'elle comprend la situation.— Je vois que tu es... occupé, dit-elle, avec un mélange d'amusement et de gêne dans la voix. Je repasserai demain matin.— Maman, attends.Elle s'arrête, une main déjà posée sur la rampe de l'escalier.— Oui ?Un silence gênant s'installe, et je vois qu'elle hésite elle-même à poser la question qui lui brûle visiblement les lèvres.— Tu utilises une prot
Chapitre 31 LE POINT DE VUE DE lila Ses lèvres étaient toujours collées aux miennes, cette violence délicieuse qui nous avait consumés, mais mon corps réclamait bien plus que cette friction de bouches et de langues. Une faim brutale, primitive, s’est emparée de mes entrailles. Sans rompre le baiser, j’ai avancé d’un pas, forçant Ethan à reculer. Il a obéi sans résistance, les jambes un peu molles, jusqu’à ce que ses talons heurtent le bord du lit. D’un coup de rein sec, déterminé, je l’ai poussé. Il est tombé à la renverse, s’affalant sur le matelas immaculé qui gronda sous son poids.Je ne lui ai pas laissé le temps de se redresser. À genoux sur le drap frais, je me suis penchée sur lui, les cheveux défaits tombant en cascade autour de nos visages. Mes doigts ont agrippé le col de sa chemise, le tissu crispé sous ma pression. D’un geste félin, impérieux, j’ai tiré de toutes mes forces. Le tissu a craqué, les boutons ont sauté dans la pièce, ricochant sur le parquet et les murs, tom
Chapitre 30 Point de vue d'EthanL'interrogatoire de la mère de Lila dure près d'une heure — des questions sur ma famille, sur mes études que je n'ai jamais vraiment terminées, sur mes intentions, posées avec une franchise désarmante qui me rappelle furieusement sa fille.— Vous savez cuisiner, au moins ? demande-t-elle à un moment, mi-sérieuse mi-taquine.— Pas vraiment, madame, avoué-je, et Lila pouffe de rire à côté de moi.— Il faudra y remédier, dit-elle avec un sourire fatigué. On ne peut pas nourrir ma fille de plats livrés toute sa vie.Quand l'infirmière entre pour les derniers soins du soir, je comprends que c'est le signal pour nous de partir. Je me lève, salue sa mère avec un respect que je n'affichais avec presque personne avant elle.— C'était un plaisir de vous rencontrer, madame.— De même, jeune homme. Prenez soin d'elle.— Je vous le promets.Dans le couloir, une fois la porte refermée derrière nous, Lila se tourne vers moi, un sourire encore accroché aux lèvres.—
Chapitre 29Point de vue d'EthanJe trouve ma mère dans le salon, un dossier ouvert sur la table basse, ses lunettes de lecture posées sur le bout du nez. Elle lève les yeux quand j'entre, et quelque chose dans mon expression doit trahir l'importance de ce qui va suivre, parce qu'elle retire ses lunettes tout de suite, comme pour me donner toute son attention.— Ethan. Tu l'as retrouvée ?— Oui.— Et ?Je m'assois en face d'elle, les mains jointes, cherchant mes mots pendant une seconde avant de me lancer.— Maman, je veux qu'elle revienne. Pas comme employée. Comme... comme la femme que j'aime.Le silence qui suit s'étire, interminable. Ma mère me fixe, son visage impénétrable comme toujours quand elle réfléchit à quelque chose de sérieux.— Tu es sûr de ce que tu dis ?— Je n'ai jamais été aussi sûr de quoi que ce soit.Elle se lève, va vers la fenêtre, me tournant le dos un moment — ce geste qu'elle a toujours quand elle a besoin de rassembler ses pensées avant de parler.— Tu sais







