Se connecter— Mon amour, ça va ?
La voix de Clarissa bourdonna près de mon oreille comme une mouche insistante. Je n'avais pas bougé d'un centimètre, mais le verre dans ma main tremblait, mes jointures blanches sur le cristal. — Je vais bien. — T'es bizarre. Qu'est-ce qui se passe ? Elle chercha autour d'elle ce qui pouvait bien capter mon attention à ce point. Je ne lui offris rien. Juste une gorgée de cette limonade infecte eau chimique et trop de sucre pour m'empêcher d'exploser. — J'ai pas envie d'en parler. Elle soupira, et je vis dans ses yeux qu'elle s'inventait une explication rassurante. — Ah, c'est le stress. J'ai toujours détesté cet endroit depuis le début, tu le sais. Allez, détends-toi. Viens danser un peu. Elle se leva, me tendit la main. L'humilier en public aurait été stupide les Tallman auraient pris ça pour une déclaration de guerre ouverte. Alors j'acceptai sa main. Sur la piste, elle posa ses paumes sur mon torse. Mes mains trouvèrent ses hanches par réflexe. Elle bougeait contre moi, mais mes yeux ne la voyaient pas. Ils restaient verrouillés sur l'autre fille. Celle qu'on humiliait en public, qu'on achetait avec des petites coupures sales et des regards de prédateurs de seconde zone. Cette beauté-là, cette vie qui brillait encore dans ses yeux malgré tout quel monde assez pourri avait pu la broyer au point de la jeter ici, dans ce trou à rats ? L'injustice, je la supportais mal quand elle me privait de ce qui me revenait. Je repoussai Clarissa sans prendre de gants. Elle tituba, surprise, et je vis son visage se décomposer lentement, cette expression trahie qu'elle n'arrivait pas à cacher. Qu'elle souffre. L'autre, là-bas, avait le droit d'être triste. Clarissa, elle, n'avait même plus ce privilège. Le comptoir était gluant de saleté quand je m'y accoudai. La matrone aux doigts bagués se tenait derrière, ses ongles rouges comme des griffes fraîchement sorties d'une chair. — Servez-moi un verre, ordonnai-je sans la regarder. Mes yeux restaient fixés sur Clarissa qui s'était rassise, le dos droit comme une lame, les yeux humides de cette rage silencieuse que je connaissais par cœur. La femme me servit un fond de limonade. Je bus lentement, mes pupilles toujours accrochées à ma nouvelle obsession. — La fille. Cheveux noirs, celle qui dansait. — Personne, répondit-elle en s'essuyant les mains sur un torchon douteux. — Personne ? — Elle bosse pour moi, c'est tout. Je laissai un couple d'ivrognes s'éloigner du bar. Puis je me penchai vers la matrone, et je laissai tomber les mots doucement, comme on pose une arme sur la table. — Je la veux. Elle releva la tête, un sourcil arqué. Pour une nuit ? Plusieurs nuits ? — Non. Je la veux tout entière. Mon ton n'appelait aucune négociation. Ses yeux firent le tour de mon costume, s'attardèrent sur les boutons de manchettes, puis remontèrent vers mon visage. Elle comprit que je n'étais pas un client lambda. — Elle va vous coûter cher, monsieur. — Dites un chiffre. — Vous voulez l'acheter ? Un rire sec lui échappa, mais ses yeux restaient méfiants, calculateurs. — Rien n'est impossible pour Clark Nelly. Le nom frappa l'air moite comme une détonation. Elle inspira plus fort. — Cent vingt-cinq millions de dollars. Je reposai mon verre doucement. Mes mâchoires se crispèrent de nouveau. — Deux cents millions. Je la veux tout entière, et elle ne remettra plus jamais les pieds dans ce cloaque. C'est acceptable ? Elle posa ses mains à plat sur le comptoir crasseux, entrelaça ses doigts couverts de bagues. La cupidité brillait dans ses yeux comme une fièvre. — Elle peut être à vous. Si vous tenez parole. Un sourire étira lentement mes lèvres. Je ne sors jamais sans mon carnet de chèques. En quelques traits de plume, je signai son prix comme on signe un arrêt de mort, sans trembler. — Voilà. Amenez-moi la fille. Elle est à moi. Vous aurez vos espèces demain matin, ou en liquide si vous préférez. — Elle est déjà votre propriété, monsieur. — Monsieur Clark Nelly, corrigeai-je. Pour qu'elle comprenne bien à quelle famille elle venait de vendre un être humain. Elle répéta mon nom avec la déférence d'un prêtre corrompu. — Donnez-moi deux minutes. Elle disparut derrière un rideau graisseux. Je restai dos au comptoir, les yeux fixés sur le poteau vide. Clarissa n'osait plus lever les yeux vers moi. Autour de nous, la fumée, le vacarme, les ombres tout semblait soudain plus facile à respirer. Les minutes s'allongèrent. Puis le rideau bougea. La matrone reparut, poussant devant elle la fille aux cheveux d'encre. On lui avait jeté une robe sur le dos, un tissu mince qui ne cachait rien de sa fragilité. Ses pupilles restaient dilatées par la drogue, et dans ses yeux qui ne faisaient plus le point, je lus une terreur silencieuse. Une question qu'elle n'osait pas poser. Elle croyait qu'on la menait à un client. Elle ne savait pas encore qu'elle changeait juste de cage. Je m'avançai vers elle. Mon ombre l'engloutit tout entière. Je ne prononçai pas un mot. Pas tout de suite. Je respirai juste l'odeur qui montait de sa peau poudre blanche, peur froide, et quelque chose d'autre que je n'identifiais pas encore.Elle m'appartenait maintenant. Et ce qui m'appartenait ne connaîtrait ni la liberté, ni la douceur.Point de vue : RANI— Marche.Le mot claqua comme une détonation sèche. La fille me tenait, sa poigne d’acier enfoncée dans mon dos. Mes mains, liées derrière moi, me condamnaient à l’impuissance. J’avançais en silence, prisonnière au milieu de leurs ombres.— Grimpe dedans.L’ordre tomba, froid, sans appel.— Où m’emmenez-vous ? criai-je, la voix brisée par la peur.Sa main s’abattit sur ma joue. Le coup fut net, violent. Mes cheveux se répandirent en désordre sur mon visage.— Tu ne parles que si on t’y autorise.J’avalai la douleur, la gorge nouée, refoulant les larmes qui brûlaient mes yeux. Je pris une respiration lente, cherchant un reste de contrôle.— Avance. Maintenant.J’obéis, le regard vide, l’esprit en alerte. Chaque pas me rapprochait d’un abîme inconnu. Devant l’entrée du métro, elle me poussa sans ménagement. Nous progressâmes comme des ombres soudées l’une à l’autre. L’une d’elles resta dehors, immobile, aux aguets.— Assieds-toi.Je m’exécutai. Quelques instants
Point de vue : Clark Nelly — Rani !Le cri déchira ma gorge, mais mon corps demeura cloué au sol, assailli par les deux filles qui s’acharnaient sur moi. Elles appartenaient à la mafia du Sud. Jamais je n’aurais cru qu’elles trahiraient ma mère. Elles avaient un double dans cette organisation. Désormais, le doute n’était plus permis : Lee Fuh, la meilleure alliée de la reine, était complice.Sa fille, la princesse Sherine, venait de capturer Rani. Rani. Ma raison de vivre. Mon cœur. Mes poumons.Il fallait que je la sauve.Je me battis avec une violence méthodique, brisai les deux filles, les réduisis au silence. Je saisis une épée, puis je m’élançai hors du sous-sol.Dehors, l’hélicoptère s’élevait déjà. Sherine grimpait à bord, traînant Rani derrière elle.Non.— Rani ! Ma voix se perdit dans le vacarme des pales. La porte se referma.— Clark, aide-moi !Ses pleurs frappèrent mon crâne comme des balles. Elle était la plus belle femme du monde. Celle que je voulais épouser. Celle qu
Point de vue : RANI— Ce coup de fil n’était qu’un piège ! cracha-t-il. Où as-tu laissé Lucia et Jennifer ?— Dans la cour. Si elle ne répond pas, c’est qu’elle est planquée ou déjà prise, répondit Karlyx d’une voix glaciale.— Non… Lucia. Rien ne doit lui arriver, suppliai-je, désespérée.Aucun d’eux ne répondit. Clark me poussa devant lui. Nous quittâmes la pièce au pas militaire, l’air chargé de mort.— Descends. Vite, ordonna-t-il en se collant contre un mur, son arme plaquée contre sa poitrine, les yeux braqués sur nos arrières.Je commençai à descendre. Karlyx me doubla sans un mot, comme si une vision de cauchemar l’avait avertie qu’une femme m’attendait en bas pour me trancher la gorge.— Non… hurlai-je, après avoir esquivé de justesse un éclair d’acier.— Putain de saloperie, grinça Karlyx en se jetant sur la fille. Par miracle, elle bloqua l’épée d’un coup de matraque.— Viens, m’ordonna Clark en m’agrippant, abandonnant sa sœur à ce corps à corps avec cette ombre vêtue de r
Point de vue de RANI— Où allons-nous ? demandai-je, la voix à peine audible dans le silence oppressant.— Nous allons tuer ma mère, répondit-il.Un frisson glacial me parcourut l’échine. Étaient-ils tous fous ? Comment pouvaient-ils envisager une chose pareille ? Mais ces gens-là étaient différents, dénués des repères ordinaires. Ses propres sœurs approuvaient son projet, sans l’ombre d’une hésitation.J’enfilai en hâte la petite robe noire qu’il m’avait dénichée. Le tissu moulait mes formes comme une seconde peau, et je me sentis soudain exposée, vulnérable. Je sortis de la chambre, le cœur battant.— Où se trouve Lucia ? Allons-nous avec elle ? demandai-je en descendant l’escalier.— Elle vient avec nous. La maison n’est pas sécurisée. Je préfère vous avoir toutes les deux près de moi. C’est plus sûr, répondit cet homme grand et frustrant.Je ne dis rien. Je croisai les bras, tâchant de contenir le tremblement de mes mains. Lucia émergea à son tour de sa chambre, accompagnée de Kar
Point de vue CLARKMes doutes se confirmèrent dans le fracas. Cette femme n’était pas Adèle Nelly. Elle venait d’essayer de me tuer. Jennifer allait mal, et je savais que je devrais tout donner pour nous sortir de ce chaos. Malgré son état, elle ne m’avait pas laissé seul face au combat.Dans la fureur de la lutte, je lui arrachai son arme et abattis son chauffeur. Le corps s’affaissa lourdement sur le volant. La voiture partit en embardée. Les coups pleuvaient de partout. Jennifer esquivait, le souffle court. Moi, je livrais un duel sans merci au double de ma mère. Elle frappait avec la même violence qu’Adèle. La haine en plus.Sans chauffeur, le véhicule fonçait vers le vide. Le virage se rapprochait. La carcasse bascula, heurta les ferrailles du muret du pont et nous renversa sans pitié. Les éclats de verre me lacérèrent la peau. Une douleur brûlante traversa ma colonne. Puis plus rien. Le noir.Quand j’ouvris les yeux, j’étais suspendu. Un bourdonnement sourd écrasait mes oreille
Point de vue de Clark Nelly Rani était venue me sauver. Comment avait-elle su où me trouver ? C’était étrange. Et où était passée Jennifer ? Je restais allongé sur le sol, trop faible pour me relever, le corps en feu, la vision trouble. L’odeur du sang et de la poussière saturait l’air. Puis j’entendis sa voix, claire, féroce, presque irréelle dans ce chaos. — Viens te battre avec moi, qu’est-ce que tu attends ? Tu as peur d’une femme ? Elle se tenait là, les mains ouvertes, le menton levé, défiant la tueuse qui me dominait quelques secondes plus tôt. Mon adversaire se redressa lentement, impressionnée malgré elle. Elle me lâcha. — Alors, c’est toi qui baises le prince Nelly depuis toutes ces années ? Clarissa, c’est ça ? J’ai entendu parler de toi. Rani ne recula pas. Elle assena une gifle d’une violence surprenante. Le claquement résonna dans la pièce dévastée. La tête de la fille partit à peine sur le côté. Pas assez pour faire trébucher une tigresse de cette espèce. — Appr







