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CHAPITRE 6 : LE CAFÉ DE LA MÉFIANCE

Author: Déesse
last update publish date: 2026-09-18 00:50:41

Zaira

Je n'aurais pas dû y aller. Toute la nuit, je me suis retournée dans mon lit, les draps emmêlés autour de mes jambes, le cœur agité, l'esprit en tumulte, la conscience en guerre. Le plafond de ma chambre était gris, fissuré, familier. Je connaissais chaque tache, chaque ombre, chaque craquement. Mais cette nuit-là, je ne voyais rien. Je ne pensais qu'à lui. À Leandro. À son regard clair. À sa voix grave. À ce sourire qui n'était pas comme les autres, qui ne demandait rien, qui ne promettait rien, qui se contentait d'exister.

Je n'aurais pas dû y aller. Je me le répétais sans cesse, comme une prière, comme un avertissement, comme une mise en garde. Les hommes sont des absences. Des promesses brisées. Des portes qui claquent. Je le savais. Je l'avais appris dans la douleur, dans les larmes, dans le silence des nuits sans sommeil. Alors pourquoi mon cœur battait-il si fort à l'idée de le revoir ? Pourquoi mes mains tremblaient-elles en choisissant mes vêtements ? Pourquoi avais-je passé dix minutes devant le miroir, à détailler ce visage que je détestais, ces yeux trop grands, cette bouche trop pleine, cette peau trop pâle ?

Je n'aurais pas dû y aller. Mais à seize heures trente, j'étais debout devant le café du coin, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le ventre noué, le cœur battant, l'esprit en déroute. Il pleuvait encore. Une pluie fine, insistante, qui glissait sur les trottoirs et les façades, qui effaçait les couleurs, qui noyait la ville dans une grisaille uniforme. Les lampadaires s'allumaient déjà, dessinant des halos jaunes dans la pénombre. Les passants marchaient vite, le col relevé, les épaules serrées. Moi, je ne bougeais pas. J'attendais. Et je me détestais d'attendre.

Il est arrivé à dix-sept heures précises. J'ai vu sa silhouette s'approcher de l'autre côté de la rue, grande, élégante, sous un parapluie sombre. Il marchait d'un pas sûr, sans hâte, sans hésitation. Il portait un manteau bleu marine et une écharpe grise. Ses cheveux bruns étaient légèrement mouillés. Il m'a vue. Il a souri. Et mon cœur a raté un battement.

— Bonsoir, a-t-il dit en s'arrêtant devant moi.

— Bonsoir.

Ma voix était sèche, froide. Une voix de défense, une voix de protection, une voix qui disait « ne t'approche pas ». Il n'a pas semblé s'en formaliser.

— Vous êtes ponctuelle.

— Ne vous habituez pas.

Il a souri encore, doucement, comme si ma rudesse l'amusait, comme si ma froideur le touchait, comme si ma peur le attendrissait. Puis il a ouvert la porte du café et s'est effacé pour me laisser entrer. J'ai hésité une seconde. Entrer dans un café avec un homme. Un inconnu. Un riche, visiblement. Tout en lui respirait l'argent, la facilité, le pouvoir. Tout ce que je détestais. Tout ce que je fuyais. Et pourtant, je suis entrée.

L'endroit était petit, chaleureux, baigné d'une lumière dorée. Des tables en bois sombre, des chaises dépareillées, des murs couverts de photos anciennes. Une odeur de café torréfié et de pâtisseries chaudes. Presque personne. Une femme âgée lisait un journal près de la fenêtre. Un homme somnolait au comptoir. Nous nous sommes installés dans un coin, à l'abri des regards, à l'abri du monde, à l'abri de nous-mêmes.

— Qu'est-ce que vous prenez ? a-t-il demandé.

— Un expresso.

Il a commandé deux expressos, puis il s'est tourné vers moi. Son regard était intense, mais pas menaçant. Curieux, attentif, presque tendre. Il me regardait comme si j'étais un mystère qu'il voulait résoudre, comme si j'étais un trésor qu'il voulait découvrir, comme si j'étais une blessure qu'il voulait guérir. Ça me mettait mal à l'aise.

— Pourquoi moi ? ai-je demandé brusquement.

Il a incliné la tête.

— Pardon ?

— Pourquoi moi ? Vous ne me connaissez pas. Vous ne savez rien de moi. Vous m'avez vue dans une librairie, et vous me suivez comme si… comme si j'étais…

Je me suis arrêtée, les joues brûlantes, la voix tremblante, le cœur en désordre. Il a hoché lentement la tête.

— Je ne vous suis pas. J'étais dans cette librairie par hasard. Et je vous ai vue. C'est tout.

— Ce n'est pas une réponse.

— C'est la seule que j'ai.

Le serveur a déposé les tasses sur la table. Le café fumait, sombre, amer. J'ai serré mes mains autour de la tasse, comme pour me réchauffer, comme pour me protéger, comme pour me donner une contenance. Leandro n'a pas bu. Il me regardait toujours.

— Vous êtes très belle, a-t-il dit à voix basse.

J'ai levé les yeux, choquée, blessée, en colère. Personne ne m'avait jamais dit ça. Pas comme ça. Pas avec cette gravité, cette sincérité, cette douceur. J'ai senti le rouge monter à mes joues, et je me suis détestée.

— Ce n'est pas un compliment. C'est un fait.

— Arrêtez.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'aime pas ça.

— Quoi ?

— Les mots doux. Les compliments. Les regards. Tout ça.

Il a froncé les sourcils.

— Pourquoi ?

Je n'ai pas répondu. Je ne pouvais pas. Je ne savais pas. Ou plutôt, je savais trop. Les compliments des hommes cachent toujours quelque chose. Une attente. Une intention. Une main qui se tend pour mieux prendre. Je ne voulais rien devoir à personne. Surtout pas à un homme comme lui.

— Vous avez peur de moi, a-t-il murmuré.

— Non.

— Si. Je le vois dans vos yeux.

J'ai détourné le regard, agacée.

— Ce n'est pas de vous. C'est des hommes.

Il est resté silencieux un instant. Puis il a dit, doucement :

— Je ne suis pas tous les hommes.

— Ils disent tous ça.

Un silence. Long, tendu, chargé. Le café refroidissait entre mes mains. Je sentais son regard sur moi, patient, insistant, bienveillant. Je ne savais pas quoi dire. Je ne savais pas pourquoi j'étais là. Tout cela était absurde.

— Parlez-moi de vous, a-t-il demandé.

— Il n'y a rien à dire.

— Il y a toujours quelque chose à dire. Où vivez-vous ?

— À San Lorenzo.

— Qu'est-ce que vous étudiez ?

— La littérature.

Il a souri, sincèrement, chaleureusement, presque avec tendresse.

— Moi aussi, j'aime la littérature. Les romans, la poésie. Montale, Calvino, Buzzati.

J'ai relevé la tête, surprise, incrédule, presque méfiante.

— Vous lisez Buzzati ?

— Oui. « Le Désert des Tartares ». Je l'ai lu trois fois.

Je me suis sentie vaciller. Buzzati. Mon auteur préféré. Celui que je lisais en cachette, la nuit, dans ma chambre froide. Celui qui me faisait rêver d'autres vies, d'autres mondes. Et lui, ce garçon riche et trop beau, il lisait Buzzati. Le monde était décidément mal fait.

— C'est mon roman préféré, ai-je dit malgré moi.

— Je sais.

— Comment ça, vous savez ?

— Vous teniez un recueil de poèmes dans la librairie. Mais il y avait un marque-page dans le « Désert des Tartares », juste à côté de vous.

Je l'ai regardé, bouche bée, stupéfaite, troublée. Il m'avait observée. Vraiment observée. Avec une attention qui me troublait plus que n'importe quel compliment, qui me touchait plus que n'importe quelle caresse, qui me bouleversait plus que n'importe quelle déclaration.

— Vous êtes étrange, ai-je murmuré.

— Peut-être.

— Vous me faites peur.

— Ce n'est pas mon intention.

— Alors, qu'est-ce que vous voulez ?

Il a posé ses mains sur la table, lentement, comme pour montrer qu'il ne cachait rien, comme pour prouver sa sincérité, comme pour se rendre vulnérable.

— Je veux vous connaître, Zaira. Vraiment. Pas vous séduire, pas vous posséder. Juste vous connaître.

Je l'ai dévisagé, longuement, intensément, cherchant le mensonge, la faille, l'intention cachée. Mais je ne trouvais rien. Et c'était cela, peut-être, le plus effrayant.

— On verra, ai-je dit enfin.

Il a souri.

— C'est déjà beaucoup.

Nous avons bu notre café en silence. Dehors, la pluie avait cessé. La nuit tombait doucement sur Rome, enveloppant la ville d'un voile bleu. Je me suis levée la première.

— Merci pour le café.

— Merci à vous d'être venue.

J'ai hésité une seconde. Puis, sans le regarder, j'ai murmuré :

— À bientôt, Leandro.

Et je suis partie, le cœur battant, les joues brûlantes, sans me retourner. Derrière moi, j'ai senti son regard me suivre jusqu'au coin de la rue. Je m'appelle Zaira. J'ai dix-neuf ans. Et je viens peut-être de commettre la plus belle erreur de ma vie.

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