LOGINJe souris. Une larme coule sur ma joue. Une larme de peur. Une larme de gratitude. Une larme d'amitié. Fiorenza a raison. Je suis forte. Je suis une survivante. Je ne me laisserai pas briser par un homme, quel qu'il soit. Pas même par Ottaviano Fabbri. Pas même par le père de l'homme que j'aime.— Qu'est-ce que je réponds ? demandé-je.— Rien pour l'instant. Attends. Laisse-le mariner. Laisse-le croire que tu hésites. Laisse-le croire que tu as peur. Ça le mettra en confiance. Ça le rendra moins méfiant.— Et après ?— Après, tu répondras. Mais pas maintenant. Dans deux ou trois jours. Et tu répondras quelque chose de neutre. De poli. De distant. Pas trop enthousiaste. Pas trop froid. Juste ce qu'il faut.— Je ne sais pas écrire ce genre de choses.— Je t'aiderai. On l'écrira ensemble. On trouvera les mots. On trouvera le ton. On trouvera la stratégie.— Fiorenza ?— Oui ?— Merci.—
ZairaL'enveloppe est posée sur la table de la cuisine, entre la bouilloire et le pot de sel. Elle est épaisse, crème, avec un cachet de cire rouge que je n'ai jamais vu de ma vie en vrai, seulement dans les films, seulement dans les livres. Mon nom est écrit à la main, à l'encre noire, d'une écriture fine et régulière, presque trop parfaite, comme si elle avait été tracée par une machine ou par un calligraphe. Je l'ai trouvée ce matin en rentrant du cours. Elle était glissée sous ma porte. Pas dans la boîte aux lettres. Sous la porte. Ce qui veut dire que quelqu'un est monté jusqu'à mon palier. Ce qui veut dire que quelqu'un connaît mon adresse. Ce qui veut dire que quelqu'un m'a vue, m'a suivie, m'a localisée.Je fixe cette enveloppe depuis dix minutes. Je n'ose pas l'ouvrir. J'ai peur. J'ai peur de ce qu'elle contient. J'ai peur de ce qu'elle signifie. J'ai peur de ce qu'elle va déclencher. Mais je sais que je vais l'ouvrir. Je sais que je n'ai pa
Je connais les gens comme elle. Je les ai étudiés toute ma vie. Les pauvres. Les marginaux. Les invisibles. Ils ont une chose en commun. Une seule. Ils s'accrochent. À leurs petites joies. À leurs petits bonheurs. À leurs petites fiertés. Ils s'accrochent à un diplôme, à un appartement, à une amitié, à un amour. Ils s'accrochent à tout ce qu'ils peuvent, parce qu'ils n'ont rien d'autre. Et quand on leur enlève tout ça, un par un, lentement, patiemment, ils s'effondrent. Ils ne résistent pas. Ils ne savent pas résister. Ils n'ont jamais appris.Cette fille. Zaira. Elle est pauvre. Elle est seule. Elle n'a que deux choses dans sa vie. Son diplôme. Et mon fils. Si je lui enlève son diplôme, elle n'aura plus rien à quoi s'accrocher. Si je lui enlève mon fils, elle n'aura plus rien du tout. Et une fois qu'elle n'aura plus rien, une fois qu'elle sera à genoux, une fois qu'elle sera brisée, Leandro la quittera. Tout seul. Sans que j'aie besoin de lever le petit doigt. Parce q
Je regarde par la fenêtre. La nuit est tombée complètement. Les réverbères dessinent des taches jaunes sur le trottoir. Un chat traverse la rue, silencieux, le dos rond. Je me demande où il va. Je me demande s'il a peur. Je me demande s'il sait ce qui l'attend. — Qu'est-ce que je fais ? — Tu fais attention. Tu ne restes pas seule. Tu ne vas pas chez lui. Tu ne réponds pas à ses appels si tu ne sais pas qui c'est. Tu me tiens au courant de tout. Et si quelque chose te semble bizarre, même un détail, même une petite chose que tu n'arrives pas à expliquer, tu m'appelles. Jour ou nuit. — Tu crois qu'il pourrait m'arriver quelque chose ? — Je ne crois pas. Je sais. Les hommes comme Ottaviano Fabbri ne s'attaquent pas directement. Ils ne viennent pas te menacer chez toi avec une arme à la main. Ils sont plus intelligents que ça. Ils te coincent. Lentement. Par les côtés. Ils utilisent les gens que tu aimes, les ch
Zaira Quelque chose ne va pas. Je le sens. Je le sens dans mon ventre, dans mes os, dans cette petite voix qui murmure au fond de moi et que j'aurais peut-être dû écouter depuis le début. C'est une sensation étrange, presque animale, comme une bête qui flaire l'orage avant même que le ciel ne se couvre. Je suis assise sur mon lit, les jambes croisées, le téléphone posé devant moi sur la couverture, et je fixe l'écran noir sans le voir. J'attends. Je ne sais pas quoi. J'attends. Un message. Un appel. Un signe. Rien ne vient. Et pourtant, cette impression ne me lâche pas. Elle me colle à la peau comme une sueur froide, comme une odeur de brûlé qu'on ne parvient pas à localiser, comme un pas derrière soi dans une rue déserte. Leandro m'a parlé de son père , pas beaucoup. Jamais longtemps. Il élude, il change de sujet, il serre les mâchoires et détourne le regard, comme si prononcer ce nom lui arrachait quelque chose à l'intérieur.
Zaira Je rentre chez moi en courant. Je grimpe les escaliers quatre à quatre. Je claque la porte. Je m'effondre sur mon lit. Et je pleure. Je pleure de joie. Je pleure de peur. Je pleure de honte. Il veut m'épouser. Moi. Zaira. La fille qui n'a rien. La fille qui n'est rien. La fille qui a peur. Il veut m'épouser. Et je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi penser. Je prends mon téléphone. J'appelle Fiorenza. Elle décroche à la première sonnerie. — Zaira ? Qu'est-ce qui se passe ? Tu pleures ? — Il veut m'épouser. — Quoi ? — Il veut m'épouser. Il me l'a demandé. Ce soir. Dans le jardin des Orangers. Il m'a dit qu'il m'aimait. Qu'il voulait passer sa vie avec moi. Qu'il voulait vieillir avec moi. Qu'il voulait mourir avec moi. Il veut m'épouser, Fiorenza. Moi. Zaira. La fille qui n'a rien. La fille qui n'est rien. La fille qui a peur. — Zaira… C'est merveille







