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Chapitre 1

last update Tanggal publikasi: 2026-02-22 17:49:47

     Le Dernier Matin du Monde

Elios

On dit que les souvenirs les plus précieux s'impriment comme la lumière sur la peau : le rayon de soleil qui caresse la joue au réveil, l'odeur du café qui traverse la maison, le froissement d'un rideau qui danse avec le vent du matin.

Ce matin-là, tout est parfait. D'une perfection fragile, de celle qu'on ne reconnaît qu'après l'avoir perdue.

Je m'appelle Elios. J'ai vingt-trois ans, un diplôme tout neuf en poche, et des parents qui m'aiment comme on aime quand on sait que l'essentiel n'est pas dans ce qu'on possède mais dans ce qu'on donne. Mon père s'appelle Simon, ma mère Noémie. Ils sont modestes, simples, et pourtant ils m'ont offert le plus grand des luxes : grandir dans la certitude d'être aimé.

Ce matin-là, le monde a encore ses couleurs. Je ne sais pas encore que certains matins sont des adieux déguisés.

La voix de ma mère glisse sous ma couverture comme une caresse.

– Debout, mon soleil, murmure-t-elle en posant sa main sur ma joue, douce, tiède, un peu rugueuse à cause des travaux ménagers.

J'ouvre les yeux. Elle est là, penchée sur moi, ses cheveux attachés en chignon désordonné, son tablier fleuri noué à la taille, ce sourire qu'elle n'a que pour moi.

– Ton père a encore laissé brûler les œufs, poursuit-elle. Viens sauver la cuisine avant qu'il ne mette le feu à la maison.

– J'arrive, générale, réponds-je, la voix encore pâteuse de sommeil mais le cœur déjà réveillé par cette certitude tranquille que tout va bien, que tout ira bien, que rien ne pourra jamais ébranler ce bonheur simple.

Je descends en t-shirt et pantalon de pyjama, les pieds nus sur le carrelage frais. Mon père est là, penché sur la poêle comme s'il tentait de résoudre une équation dont il aurait perdu les variables. Il s'appelle Simon. Il a les mains grandes et le rire facile, et ce matin-là il est en train de transformer des œufs en charbon.

– Ah, voilà le chef ! s'écrie-t-il en se redressant, fier comme un artiste qui présente son œuvre. Regarde ce désastre. C'est de l'art moderne.

– C'est du charbon, papa.

– Bah, tout est question de perspective !

Nous éclatons de rire tous les trois. Ma mère pose la cafetière sur la table, mon père attrape une mangue, et je m'assois entre eux, à ma place, celle que je n'ai jamais changée depuis l'enfance. Celle d'où je peux voir les deux en même temps.

Dans la cuisine, Noémie me sert mon chocolat chaud préféré, avec deux tartines beurrées qu'elle a découpées en forme de cœur. Elle les pose devant moi comme on dépose un secret.

– Tu n'es pas trop grand pour un peu d'amour de maman, hein ?

– Jamais, réponds-je en mordant dans le cœur de pain. Tu cuisines comme une reine.

– Et moi alors ? proteste Simon en mordant dans sa mangue, le jus dégoulinant sur son menton.

– Toi, tu m'apprends la vie. J'attrape une serviette et je la lui tends. Mais Maman… elle me la rend douce.

Ils éclatent de rire. Et moi, à cet instant précis, j'ai envie de figer le temps, de garder cette image pour toujours : mon père avec sa mangue et son sourire, ma mère avec ses mains sur la table, la lumière du matin qui danse sur leurs visages.

C'est ça, notre routine. Simple. Profondément vivante. Chaque repas est une fête, chaque jour une bénédiction qu'on ne pense même pas à compter.

Le petit-déjeuner se déroule comme un ballet. Noémie dépose les assiettes, Simon lit un article à voix haute en gesticulant, et moi je regarde la scène en souriant, mon sac déjà sur l'épaule, prêt à partir pour le campus.

– Tu sais, Elios, la vie c'est comme une entreprise, déclare mon père en posant son journal. Tu dois en être le PDG. Prendre les bonnes décisions, anticiper les crises, investir dans ce qui compte vraiment.

– Alors toi, tu me coaches avant même le café du matin ?

– Il veut juste que tu réussisses plus vite que lui, lance Noémie en passant derrière moi pour caresser mes cheveux.

Je me sens bien. Aimé. Protégé. À ce moment-là, je crois sincèrement que rien ne pourra jamais changer. Je prends le chemin de la porte, comme tous les matins. Les sourires, les piques de Simon, la tendresse de Noémie. Tout semble simple. Évident. Immortel.

Sur le campus, la vie vibre comme un cœur à nu. La chaleur du jour s'installe doucement, les couloirs bourdonnent de conversations, d'éclats de voix, de pas pressés et de rires complices. Mathis, mon frère de cœur depuis le lycée, m'attend près des escaliers, adossé à la rambarde comme s'il posait pour une photo.

– Enfin ! lance-t-il en décollant son épaule du métal. Tu fais exprès de toujours arriver comme dans un film ? Avec la lumière qui t'arrange et le vent dans les cheveux ?

– Faut bien que quelqu'un apporte du charisme ici.

Il me tend un café, un gobelet en carton encore brûlant.

– Celui-là est gratuit, le prochain tu payes. Et accessoirement, t'es en retard pour le partiel blanc de gestion.

– On a un partiel blanc aujourd'hui ?!

– T'es sérieux ?! écarquille-t-il les yeux. Je rigole pas, mec. Théo t'a envoyé trois messages. Il est vert.

Justement, Théo approche. Le plus calme de notre trio, celui qui parle peu mais regarde beaucoup, avec ses yeux clairs et cette façon qu'il a de s'attarder sur les détails que les autres ne voient pas. Son sac est en travers de l'épaule, ses pas sont lents, mesurés.

– Vous deux, vous êtes incorrigibles, dit-il en s'arrêtant devant nous. On révise, on répète, et monsieur charisme débarque comme si c'était une séance photo.

– C'est mon charme naturel, haussé-je les épaules en souriant.

Nous éclatons de rire. Mais dans le regard de Théo, quand il me regarde, il y a cette chose que je ne sais pas encore nommer. Une curiosité silencieuse. Une tendresse secrète. Quelque chose qui ressemble à de l'attente.

Et moi, je ne sais pas encore que certains silences veulent dire plus que mille mots. Je ne sais pas encore que certains regards sont des promesses qu'on n'ose pas formuler.

La journée passe comme une flèche. Les cours, les notes, les exercices. L'esprit ailleurs, mais le corps présent. Après les derniers amphis, nous restons dans l'herbe, juste à côté du vieux bâtiment administratif, là où les étudiants viennent fumer en cachette et parler de leurs rêves.

Mathis s'allonge, les mains derrière la nuque, les yeux perdus dans le ciel qui commence à rosir.

– Où vous voyez-vous dans dix ans ?

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