LOGINLe Dernier Matin du Monde
Elios
On dit que les souvenirs les plus précieux s'impriment comme la lumière sur la peau : le rayon de soleil qui caresse la joue au réveil, l'odeur du café qui traverse la maison, le froissement d'un rideau qui danse avec le vent du matin.
Ce matin-là, tout est parfait. D'une perfection fragile, de celle qu'on ne reconnaît qu'après l'avoir perdue.
Je m'appelle Elios. J'ai vingt-trois ans, un diplôme tout neuf en poche, et des parents qui m'aiment comme on aime quand on sait que l'essentiel n'est pas dans ce qu'on possède mais dans ce qu'on donne. Mon père s'appelle Simon, ma mère Noémie. Ils sont modestes, simples, et pourtant ils m'ont offert le plus grand des luxes : grandir dans la certitude d'être aimé.
Ce matin-là, le monde a encore ses couleurs. Je ne sais pas encore que certains matins sont des adieux déguisés.
La voix de ma mère glisse sous ma couverture comme une caresse.
– Debout, mon soleil, murmure-t-elle en posant sa main sur ma joue, douce, tiède, un peu rugueuse à cause des travaux ménagers.
J'ouvre les yeux. Elle est là, penchée sur moi, ses cheveux attachés en chignon désordonné, son tablier fleuri noué à la taille, ce sourire qu'elle n'a que pour moi.
– Ton père a encore laissé brûler les œufs, poursuit-elle. Viens sauver la cuisine avant qu'il ne mette le feu à la maison.
– J'arrive, générale, réponds-je, la voix encore pâteuse de sommeil mais le cœur déjà réveillé par cette certitude tranquille que tout va bien, que tout ira bien, que rien ne pourra jamais ébranler ce bonheur simple.
Je descends en t-shirt et pantalon de pyjama, les pieds nus sur le carrelage frais. Mon père est là, penché sur la poêle comme s'il tentait de résoudre une équation dont il aurait perdu les variables. Il s'appelle Simon. Il a les mains grandes et le rire facile, et ce matin-là il est en train de transformer des œufs en charbon.
– Ah, voilà le chef ! s'écrie-t-il en se redressant, fier comme un artiste qui présente son œuvre. Regarde ce désastre. C'est de l'art moderne.
– C'est du charbon, papa.
– Bah, tout est question de perspective !
Nous éclatons de rire tous les trois. Ma mère pose la cafetière sur la table, mon père attrape une mangue, et je m'assois entre eux, à ma place, celle que je n'ai jamais changée depuis l'enfance. Celle d'où je peux voir les deux en même temps.
Dans la cuisine, Noémie me sert mon chocolat chaud préféré, avec deux tartines beurrées qu'elle a découpées en forme de cœur. Elle les pose devant moi comme on dépose un secret.
– Tu n'es pas trop grand pour un peu d'amour de maman, hein ?
– Jamais, réponds-je en mordant dans le cœur de pain. Tu cuisines comme une reine.
– Et moi alors ? proteste Simon en mordant dans sa mangue, le jus dégoulinant sur son menton.
– Toi, tu m'apprends la vie. J'attrape une serviette et je la lui tends. Mais Maman… elle me la rend douce.
Ils éclatent de rire. Et moi, à cet instant précis, j'ai envie de figer le temps, de garder cette image pour toujours : mon père avec sa mangue et son sourire, ma mère avec ses mains sur la table, la lumière du matin qui danse sur leurs visages.
C'est ça, notre routine. Simple. Profondément vivante. Chaque repas est une fête, chaque jour une bénédiction qu'on ne pense même pas à compter.
Le petit-déjeuner se déroule comme un ballet. Noémie dépose les assiettes, Simon lit un article à voix haute en gesticulant, et moi je regarde la scène en souriant, mon sac déjà sur l'épaule, prêt à partir pour le campus.
– Tu sais, Elios, la vie c'est comme une entreprise, déclare mon père en posant son journal. Tu dois en être le PDG. Prendre les bonnes décisions, anticiper les crises, investir dans ce qui compte vraiment.
– Alors toi, tu me coaches avant même le café du matin ?
– Il veut juste que tu réussisses plus vite que lui, lance Noémie en passant derrière moi pour caresser mes cheveux.
Je me sens bien. Aimé. Protégé. À ce moment-là, je crois sincèrement que rien ne pourra jamais changer. Je prends le chemin de la porte, comme tous les matins. Les sourires, les piques de Simon, la tendresse de Noémie. Tout semble simple. Évident. Immortel.
Sur le campus, la vie vibre comme un cœur à nu. La chaleur du jour s'installe doucement, les couloirs bourdonnent de conversations, d'éclats de voix, de pas pressés et de rires complices. Mathis, mon frère de cœur depuis le lycée, m'attend près des escaliers, adossé à la rambarde comme s'il posait pour une photo.
– Enfin ! lance-t-il en décollant son épaule du métal. Tu fais exprès de toujours arriver comme dans un film ? Avec la lumière qui t'arrange et le vent dans les cheveux ?
– Faut bien que quelqu'un apporte du charisme ici.
Il me tend un café, un gobelet en carton encore brûlant.
– Celui-là est gratuit, le prochain tu payes. Et accessoirement, t'es en retard pour le partiel blanc de gestion.
– On a un partiel blanc aujourd'hui ?!
– T'es sérieux ?! écarquille-t-il les yeux. Je rigole pas, mec. Théo t'a envoyé trois messages. Il est vert.
Justement, Théo approche. Le plus calme de notre trio, celui qui parle peu mais regarde beaucoup, avec ses yeux clairs et cette façon qu'il a de s'attarder sur les détails que les autres ne voient pas. Son sac est en travers de l'épaule, ses pas sont lents, mesurés.
– Vous deux, vous êtes incorrigibles, dit-il en s'arrêtant devant nous. On révise, on répète, et monsieur charisme débarque comme si c'était une séance photo.
– C'est mon charme naturel, haussé-je les épaules en souriant.
Nous éclatons de rire. Mais dans le regard de Théo, quand il me regarde, il y a cette chose que je ne sais pas encore nommer. Une curiosité silencieuse. Une tendresse secrète. Quelque chose qui ressemble à de l'attente.
Et moi, je ne sais pas encore que certains silences veulent dire plus que mille mots. Je ne sais pas encore que certains regards sont des promesses qu'on n'ose pas formuler.
La journée passe comme une flèche. Les cours, les notes, les exercices. L'esprit ailleurs, mais le corps présent. Après les derniers amphis, nous restons dans l'herbe, juste à côté du vieux bâtiment administratif, là où les étudiants viennent fumer en cachette et parler de leurs rêves.
Mathis s'allonge, les mains derrière la nuque, les yeux perdus dans le ciel qui commence à rosir.
– Où vous voyez-vous dans dix ans ?
Le café du pontPDV : EliosLe matin s’était levé sur un ciel pâle, presque indifférent. Je n’avais dormi que quelques heures, hanté par la voix de Raphaël qui tournait encore dans ma tête. Ces mots « Tu crois la connaître ? Elle m’a appartenu… » revenaient en boucle, comme une lame lente. Mais aujourd’hui, il fallait agir.Mathis et Théo avaient raison : il était temps de mettre tout au clair.Je sortis de l’appartement, les yeux encore lourds, le cœur serré. Le café du pont n’était pas loin, un petit endroit tranquille, au bord de la rivière. C’était notre repaire depuis l’université, le lieu où tout se disait sans fard. Quand j’arrivai, Mathis était déjà là, adossé à la vitre, un gobelet de cappuccino à la main. Théo arriva peu après, le regard vif malgré sa mine fatiguée.— Tu tires une de ces têtes, mec, dit Mathis en me tapant sur l’épaule.— T’as mal dormi, ajouta Théo.Je me laissai tomber sur la chaise, soupirant.— Si seulement vous saviez…Ils échangèrent un regard inquiet.
PDV de LéaLe soir tombait doucement sur la ville quand je décidai d'aller le voir.Ce n'était pas une décision réfléchie. C'était une nécessité. Depuis que j'avais quitté Raphaël, quelque chose s'était installé en moi, un poids discret mais constant. Je pouvais respirer, marcher, sourire même. Mais à l'intérieur, tout restait en suspens.Je savais que je ne dormirais pas sans parler à Elios. Sans lui dire ce que Raphaël avait essayé de réveiller. Sans déposer, enfin, ce fardeau invisible que je portais seule depuis des heures.Je marchais lentement jusqu'à chez lui, mes pas résonnant trop fort sur le trottoir presque vide. Chaque lumière allumée dans les appartements me donnait l'impression d'observer des vies paisibles, intactes. La mienne vacillait encore.Quand j'arrivai devant sa porte, je m'arrêtai une seconde. Ma main resta suspendue dans l'air.J'eus peur. Pas de lui, jamais de lui, mais de ce que mes mots allaient remuer.Puis je frappai.La porte s'ouvrit presque aussitôt. E
PDV de LéaLe matin avait filé trop vite.Après le café partagé dans un calme étrange, Elios m'avait raccompagnée jusqu'à la porte. Il m'avait souri, ce sourire léger, timide, mais si vrai. J'avais senti qu'il voulait dire plus. Qu'il se retenait.Et moi, j'avais voulu lui dire que je reviendrais. Qu'il n'avait rien à craindre. Mais les mots étaient restés suspendus entre nous, comme un fil qu'on n'ose pas tendre de peur qu'il se brise.— « Tu vas au bureau ? » lui avais-je demandé, la voix un peu tremblante.— « Oui. Et toi ? »— « J'ai quelque chose à régler. »Il m'avait regardée, un instant trop long, comme s'il devinait. Puis il avait simplement hoché la tête.— « Sois prudente, Léa. »Je m'étais forcée à sourire.— « Toujours. »La porte s'était refermée.Et le silence m'avait reprise, plus lourd que jamais.Rendez-vous avec RaphaëlLe café où j'avais donné rendez-vous à Raphaël se trouvait à l'écart du centre. Un endroit qu'il aimait, autrefois.Je m'étais installée à une table
Chapitre 86PDV de LéaLe matin s'éleva sur une lumière blanchâtre, presque malade.J'avais passé une nuit brève, le cœur battant trop vite sans raison. Je ne savais pas encore que cette journée allait briser quelque chose en moi.Mon téléphone vibra. Un message inconnu. Pas de mot. Juste une miniature vidéo.Je crus à une erreur. Mais quand je touchai l'écran, la vidéo se lança.Elios.Assis dans un bar sombre. L'air fatigué. Une femme, brune, élégante, trop proche, se penchait sur lui, ses mains glissant autour de son cou. Il ne la repoussait pas. Il semblait figé, perdu peut-être. Mais pas opposé.La vidéo coupa.Une seconde image apparut. La même femme. Et lui. Dans un hall d'hôtel. La date affichée en bas.Hier soir.Mon souffle se coupa. Ma gorge se serra. Je tombai assise sur le canapé, incapable de respirer. Tout mon corps tremblait. Un simple texte accompagna le tout :Tu devrais vraiment ouvrir les yeux.Je sentis mes larmes couler, chaudes et silencieuses.Je pensais à la ve
PDV de LéaLa lumière filtrait à travers les rideaux, douce et trouble à la fois, comme un souvenir qui hésite à revenir. Elle déposait sur les draps des reflets mouvants, presque liquides, et la chambre tout entière semblait suspendue dans un temps ralenti, ouaté de silence.Je sentais la chaleur avant même d'ouvrir les yeux, celle de son souffle, proche, paisible, sur ma peau. Une chaleur qui se diffusait lentement, comme une onde rassurante, et qui repoussait les ombres encore accrochées à mes rêves. Elios dormait encore. Son visage, détendu, avait quelque chose d’enfantin, presque fragile, comme si la nuit avait réussi à apaiser, un instant, les blessures que le monde lui infligeait. Ses cils dessinaient une ombre légère sur ses pommettes, et un léger désordre dans ses cheveux racontait l’abandon du sommeil.Je restai immobile, à le regarder, retenant presque mon souffle de peur de rompre l’enchantement.Chaque détail me semblait irréel : la courbe de son épaule, la façon dont la
PDV de LéaLe silence qui suivit son je t’aime n’était pas un vide. C’était une respiration. Un battement suspendu. Et dans ce battement, tout en moi s’ouvrait. Quelque chose cédait enfin, une armure invisible que je ne savais même pas porter, et dont chaque maille tombait une à une dans l’espace entre nous.Je levai la tête. Ses yeux sombres, pleins de fièvre et de tendresse, me happaient. J’y lisais tout ce que j’avais fui : la confiance, la peur d’aimer, la promesse d’un refuge. Et aussi cette gravité douce que l’on trouve seulement chez ceux qui ont accepté de se mettre à nu sans aucune garantie.La pluie frappait les vitres, douce et régulière, comme un cœur qui bat quelque part dehors. Elle remplissait le silence sans le briser, le ponctuait d’un rythme tranquille qui aurait pu être celui du temps lui-même s’il s’était arrêté pour nous regarder.Je ne savais pas qui, de lui ou de moi, fit le premier pas. Mais nos souffles se mêlèrent de nouveau, et ce fut comme une seconde au ra
PDV de RaphaëlLe téléphone vibrait encore entre mes doigts quand la ligne se coupa brusquement.Une respiration saccadée resta suspendue dans l'air, comme si le silence lui-même hésitait à se poser dans la pièce.Elle avait raccroché.Pas un adieu. Pas une insulte. Juste un meurtre du lien. Froid.
PDV de LéaLe matin s'était frayé un passage dans la chambre comme un souffle hésitant, presque timide.Il ne s'imposait pas : il s'insinuait, glissant entre les rideaux entrouverts pour venir déposer sur mes paupières une clarté fragile, encore hésitante, comme si lui-même avait peur de déranger.
PDV d'EliosLe matin s'était levé avec cette lourdeur rare qui accompagne les nuits sans repos. Un matin qui n'avait rien d'exceptionnel en apparence, mais qui portait déjà, dans la pâleur silencieuse de ses premières lueurs, les traces d'un trouble encore vivant.Je restai un long moment assis au
PDV de LéaLa porte se referma doucement derrière moi, dans un claquement si léger qu'il aurait pu passer pour un soupir.Je restai immobile, la main encore posée sur la poignée froide, comme si une partie de moi refusait de quitter totalement la chaleur qui se trouvait derrière cette porte. Cette







