LOGINGIULIA
La voiture cahote sur la via Flaminia. Autour de moi, la campagne romaine défile, verte et dorée sous le soleil de printemps. Des oliviers, des cyprès, des villas endormies.
Je devrais regarder le paysage. Je devrais préparer mon arrivée à Rome, mes explications à ma tante, mes stratégies pour me défendre.
Au lieu de cela, je pense à Alessandro.
Son visage quand il dansait av
Les mots sortent tout seuls, sans que je les contrôle. C'est la vérité. La vérité que je cache depuis des années, sous les rires, sous les conquêtes, sous les masques du carnaval.— Depuis que j'ai quitté Venise, je ne sais plus qui je suis. Je suis Giulia Ferrelli, la libertine, la scandaleuse, la Casanova au jupon. C'est ainsi qu'on me nomme. C'est ainsi que j'existe. Mais sans les regards des hommes, sans leurs désirs, sans leurs conquêtes... qu'est-ce qui reste ?Il pose sa flute. Il se lève, s'approche du feu. Les flammes dansent dans ses yeux verts, y allument des lueurs mouvantes.— Vous avez peur.— Oui.— De quoi ?— De découvrir que je ne suis rien. Qu'il n'y a rien sous le masque. Que toute cette vie, tous ces hommes, toutes ces nuits... ce n'était que du vent. Du vide. Rien.Ma voix se brise s
Un architecte sans titre. Sans fortune. Sans éclat. Un homme qui vit avec ses crayons et ses relevés, qui parle aux pierres plus qu'aux humains. Un homme qui a déjà perdu tout ce qu'il aimait et qui n'ose plus rien espérer.Mais il y a cette chose, dans sa façon de me regarder.Pas du désir. Pas cette lueur de conquête que j'imagine chez elle d'habitude. De la curiosité. De l'étonnement. Comme si j'étais le premier homme qui ne lui demandait rien. Le premier qui la voyait vraiment, au lieu de voir ce qu'il voulait prendre.Demain, nous arrivons à Rome.Demain, elle retrouvera sa tante, sa vie, ses intrigues, le complot qui la poursuit peut-être. Et moi, je retournerai à mes pierres, à mes relevés, à ma solitude dans une chambre louée.C'est mieux ainsi.C'est plus sûr.Alors pourquoi mon c&oel
Ma fuite à Venise, à dix-huit ans, avec une bourse volée et une robe de rechange. La découverte de cette ville flottante, de ses masques, de ses possibilités infinies. La rencontre avec Alessandro, un soir de carnaval, alors que je dansais pour quelques pièces sur une place. Il m'avait regardée, et dans ses yeux je n'avais pas vu le désir habituel. J'avais vu quelque chose d'autre. De la bonté. De la pureté.Son amour, si pur que j'en ai eu peur.Et puis les autres. Tous les autres. L'ambassadeur de France, le peintre Tintoretto, le poète aux vers médiocres, le cardinal Borromeo, une fois, dans l'ombre d'une chapelle, ses vêtements sacrés jetés à terre, sa bouche avide cherchant la mienne. Et tant d'autres. Des noms que j'oublie. Des visages qui se confondent. Des nuits qui se ressemblent.Lorenzo écoute sans sourciller.Sans juger. Sans &
Alessandro.Il a vu Alessandro dans mes yeux.Cet inconnu, cet architecte, ce roux au regard tranquille a vu en une seconde ce que je cache depuis des années à tout le monde, y compris à moi-même.— Vous êtes architecte, vous disiez ?— Et cartographe.— Alors dessinez-moi, Lorenzo l'architecte. Dessinez-moi la carte de ce que je suis. Parce que moi, je l'ai perdue.Il me regarde longtemps. Si longtemps que je commence à me sentir nue, mais pas comme quand les hommes me déshabillent du regard. Nue de l'intérieur. Comme si mes pensées, mes peurs, mes mensonges étaient soudain exposés à la lumière.Puis il sourit.Un vrai sourire, qui éclaire son visage rugueux, qui plisse le coin de ses yeux, qui le rend soudain plus jeune, plus humain.— Je ne dessine que les pierres, signora. Les âm
Le roux.Lorenzo.Il est sur son cheval, l'épée à la main, ses yeux verts flamboyant d'une fureur que je n'aurais jamais imaginée chez un homme si calme. Son cheval rue, hennit, s'ébroue au milieu des brigands stupéfaits. Lorenzo frappe à droite, à gauche, avec une précision mortelle. Un homme tombe, l'épaule ouverte. Un autre recule, le bras en sang. Le chaos s'installe là où régnait la certitude de leur victoire.— Montez ! me crie-t-il. Vite !Je me relève tant bien que mal, mes jambes tremblantes menaçant de me trahir. Je cours vers son cheval, vers cette main tendue, vers ce salut inespéré. Il m'attrape par le poignet, me hisse derrière lui avec une force dont je ne l'aurais pas cru capable. Mes bras s'enroulent autour de sa taille, je sens son dos large, sa chaleur, son souffle court. Il éperonne sa
GIULIA---Le soleil est haut quand un cri déchire l'air.— BRIGANDS !La voix du cocher est un hurlement de terreur pure qui transperce le ronronnement de la route, le chant des cigales, le grincement des roues sur le chemin poussiéreux. La voiture s'arrête si brusquement que je suis projetée contre la paroi de bois, mon épaule heurtant l'angle avec une douleur sourde. Les chevaux hennissent, affolés, leurs sabots frappant le sol dans une danse de panique. Des cris, des ordres, le bruit des sabots qui martèlent la terre, qui tournent autour de nous comme une meute autour d'une proie.Je passe la tête par la portière.Une dizaine d'hommes à cheval entourent la voiture, masqués de chiffons sales qui laissent à peine voir leurs yeux brillants de fièvre. Ils brandissent des épées dégainées, des pistolets aux crosses usées par autant de crimes. Le cocher, ce pauvre homme qui m'a conduite sans rien demander, lève les mains en tremblant, son visage livide comme un linge mouillé.— Tout ce q







