LOGINGiulia Ferrelli
Le matin ne se lève pas. Il rampe.
Un voile de cendres semble recouvrir le ciel, comme si le monde retenait son souffle. Les couloirs du palais résonnent d’un silence pesant, traversés par des ombres furtives et des pas dissimulés. Tout semble suspendu dans une attente étouffante. Je le sens. Quelque chose va céder.
Mon reflet me fixe avec défiance. Le pendentif noir repose contre ma peau comme une flamme glacée, et chaque battement de mon cœur y résonne avec une intensité nouvelle. Je n’ai pas dormi. L’image d’Elena à genoux, la voix brisée par la peur, hante mes pensées. Le Conseil des Ombres m’a désignée. Je suis désormais une cible vivante.
Mais ce n’est pas la peur qui me brûle le ventre.
C’est l’adrénaline. La rage. La détermination.
Je rassemble mes cheveux en une tresse haute, nouée d’un ruban rouge une couleur que l’on évite dans cette aile du palais. Trop provocante, trop vive, trop… vivante. Et pourtant, aujourd’hui, j’en fais mon étendard.
Dans la grande salle de guerre, le cercle des stratèges m’attend. Les visages sont tendus, les voix basses, et les regards échappent le mien comme s’ils craignaient que je lise leurs doutes. Je m’avance, droite, le menton haut, le silence pour armure.
— Le Conseil a bougé, annoncé Lorenzo d’une voix grave. Ils manipulent les factions du Nord. Deux bastions sont déjà tombés cette nuit.
— Des pertes ? demandé-je, sans ciller.
— Lourdes, murmure-t-il. Et… ciblées. Tous ceux qui t’étaient liés de près ou de loin.
Je ferme les yeux une seconde. Le deuil viendra plus tard. Pour l’instant, il faut agir. Frapper avant d’être anéantie.
— Nous ne sommes plus dans une guerre d’influence, dis-je. C’est une purge. Ils veulent effacer ma trace. Ma voix. Mon nom. Et ça, je ne le permettrai pas.
Un murmure s’élève dans la pièce. L’ancienne Giulia aurait attendu, tenté de négocier, de temporiser. Mais celle qui se dresse devant eux aujourd’hui porte le sceau du chaos à son cou, et la certitude d’une nécessité brutale dans le regard.
— Il est temps de convoquer les Feux Libres, murmure Elena derrière moi. Sa voix tremble encore, mais ses yeux brillent d’une lueur résolue.
Un silence glacé s’abat dans la salle.
Les Feux Libres. Ces mages bannis, ces seigneurs sans trône, ces créatures à la loyauté incertaine. Une ressource ultime. Un risque presque suicidaire.
— Ils ne servent personne, objecte un conseiller, blême. Ce sont des dévoreurs d’équilibres, des monstres vêtus d’apparences humaines.
Je le regarde, impassible.
— Parfait. Alors ils seront exactement ce dont nous avons besoin.
Dans les profondeurs du palais, un escalier interdit s’enfonce dans la terre comme une blessure oubliée. Seuls quelques anciens en connaissent encore le chemin. Rafael m’attend au pied des marches, appuyé contre un pilier de pierre, son regard presque lumineux dans l’obscurité.
— Tu mènes un jeu dangereux, souffle-t-il.
— Tu l’as dit toi-même, répliqué-je. La loyauté est un luxe. Et moi, je n’ai plus les moyens du luxe.
Il esquisse un sourire, ce pli léger à la commissure des lèvres, entre moquerie et admiration.
— Les Feux Libres n’obéissent qu’à ceux qui saignent pour eux. Tu le sais ?
Je hoche la tête. Le rituel est connu. Il faut offrir une part de soi. Un serment scellé par la douleur. Une brûlure qui ne s’efface jamais.
— Alors viens, dit-il. Tu veux leur feu ? Prépare-toi à te brûler.
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Le sanctuaire est une caverne noire, vivante, respirante. L’air y est lourd, chargé de soufre et d’échos anciens. Des fresques rongées par le temps courent sur les parois, représentant des silhouettes embrasées, hurlant leur liberté.
Rafael m’indique le cercle. Je m’y avance, seule, le cœur battant contre mes côtes comme un tambour de guerre.
— Parle, dit-il.
Je m’agenouille. Le froid de la pierre transperce mes genoux.
— Je suis Giulia Ferrelli. Je n’ai ni trône, ni lignée sacrée. Mais j’ai la rage. Et une guerre à mener. À ceux qui entendent, à ceux qui brûlent dans l’ombre : je vous invoque.
Le silence se brise en un grondement sourd. La pierre vibre. Une chaleur étrange monte du sol. Et puis, une voix. Multiple. Déformée.
— Qui es-tu… pour nous appeler ?
Je ferme les yeux. Je sens ma chair s’embraser sous ma peau. Un feu mental, qui consume sans tuer.
— Je suis celle qu’on traque. Celle qu’on veut faire taire. Mais je suis aussi celle qui ne cédera pas. Si vous cherchez un pacte… je vous offre le mien.
Je tranche ma paume. Le sang coule lentement sur le sol. Une lumière jaillit. Les fresques s’animent.
Et les Feux Libres répondent.
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Quand je ressors du sanctuaire, les bras brûlés de l’intérieur par le sceau de l’alliance, Rafael me regarde longuement.
— Tu viens de lier ta vie à des créatures qui ne connaissent ni pardon ni oubli.
— Et toi ? demandé-je. Qu’as-tu lié, Rafael ? Ta loyauté à moi… ou à leur pouvoir ?
Il s’approche, très près. Sa main se pose sur ma joue, presque tendrement.
— Je ne suis loyal qu’à ce que je ne peux dominer. Et toi, Giulia… tu deviens indomptable.
Ses mots me troublent plus que je ne l’admets.
Mais je n’ai pas le luxe des émotions. Pas ce soir.
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Dans la nuit noire, le ciel s’enflamme. Des éclairs rouges zèbrent l’horizon. Les Feux Libres sont là. Ils marchent dans l’ombre, silencieux, leurs visages recouverts de masques de cendre. À leur passage, les murs suintent et l’air devient irrespirable.
Les hommes du Conseil le sentiront. Le vent a tourné.
Désormais, je ne suis plus une figure fragile. Je suis le feu sous la glace, la tempête sous le voile.
Et je n’attendrai plus qu’on me laisse la place.
Je la prendrai.
Avec Rafael… ou contre lui.
Avec le sang… ou la lumière.
À l’aube, la guerre aura un nouveau nom. Et ce nom, c’est le mien.
Il s'apprête à dire autre chose, mais un bruit étouffé lui parvient de l'étage supérieur. Un cri, peut-être. Un choc. Il se redresse, aux aguets. — On dirait que vos chevaliers servants ont retrouvé ma trace. Plus tôt que prévu. Ils sont plus compétents que je ne le pensais. Il se tourne vers moi, son masque de fer impénétrable. — Nous allons devoir écourter cette entrevue. Mais ne vous inquiétez pas. Nous nous reverrons. Bientôt. Et chaque fois, j'en apprendrai un peu plus sur vous. Chaque fois, je vous pousserai un peu plus loin. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus nulle part où fuir. Jusqu'à ce que vous soyez à genoux devant moi, de votre plein gré. Il s'approche, se penche à mon oreille. Son souffle est chaud contre ma peau, son odeur de cuir et de métal emplit mes narines. — Je veux ce que vous n'avez jamais donné à personne, Giulia. Votre soumission. Votre abando
Giulia La cave sent le salpêtre et la peur. Ma peur, surtout. Une peur viscérale, animale, qui me tord les entrailles et me fait trembler sans que je puisse me contrôler. Mais je ne pleure pas. Je ne supplierai pas. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction. Le Marquis Noir est penché au-dessus de moi, sa silhouette immense découpée par la flamme unique de la torche. Son masque de fer luit dans la pénombre, ce masque qui ne laisse voir que ses yeux, deux fentes obscures où danse une lueur malsaine. Il a renvoyé ses hommes. Nous sommes seuls. — Vous ne me demandez pas pourquoi je vous ai enlevée, Giulia ? Sa voix est douce, presque tendre. C'est cette douceur qui me glace plus que tout. La douceur d'un prédateur qui sait qu'il a tout son temps. — Je sais pourquoi. Les documents d'Alessandro. Il rit, un rire bref qui résonne sous la voûte de pierre. — Les documents.
L'interrogatoire dure des heures. Ou des minutes. Je ne sais plus. Le temps n'a plus de sens dans cette cave humide, éclairée par une seule torche qui crépite et fume. Le Marquis Noir ne me frappe pas. Il ne me menace pas directement. Il parle. Il pose des questions. Il écoute mes réponses, ou mon silence, avec la même attention courtoise. Et chaque mot qu'il prononce est une lame qui s'enfonce un peu plus dans ma chair. — Où sont les documents d'Alessandro ? — Je ne sais pas. — Vous mentez. Il vous les a confiés avant de fuir. — Il ne m'a jamais rien confié. Nous ne nous parlions pas. Nous ne nous sommes jamais vraiment parlé. — Allons, Giulia. Ne me prenez pas pour un imbécile. Vous étiez sa femme. Sa légitime. Il vous aimait. Il vous écrivait des lettres, au début, avant que della Rovere ne les intercepte. Je me tais. Le silence est ma seule arme. — S
Giulia Ils viennent la nuit. Je ne les entends pas arriver. Il n'y a pas de bruit de pas dans l'escalier, pas de froissement d'étoffe derrière la porte. Juste une odeur, soudaine, âcre et douce à la fois, qui emplit la chambre comme une fumée invisible. J'ouvre les yeux dans le noir, le cœur déjà affolé, les membres déjà lourds. Lorenzo dort à côté de moi, paisible. Je veux le réveiller, le secouer, mais ma main ne m'obéit plus. Ma bouche s'ouvre sur un cri qui ne sort pas. L'odeur s'épaissit, m'enveloppe, me noie. La dernière chose que je vois avant de sombrer, c'est une silhouette penchée sur moi, un masque de cuir noir, des mains gantées qui me saisissent. Puis plus rien. --- Le réveil est une agonie. La tête lourde, les membres cotonneux, la bouche pâteuse. Je suis allongée sur un sol de pierre, dans une obscurité presque totale. Une lueur tremblotante filtre
Giulia. Pas un cri. Pas une exclamation. Un souffle, à peine, que je lis plus que je ne l'entends. Je fais un pas vers lui. Il recule. — Alessandro, attends... Il tourne les talons et s'enfonce dans la foule, happé par le flot des corps qui passent sur l'autre rive. Je veux courir, le rattraper, mais mes jambes sont de pierre. Je reste pétrifiée au milieu du pont, les bras ballants, le regard fixé sur l'endroit où il a disparu. — Giulia... La main de Lorenzo se pose sur mon épaule. Douce. Hésitante. — Il est parti. Il ne veut pas me voir, dis-je dans un souffle. — Il ne sait pas ce qu'il veut. Tu as vu son visage. Il est terrifié. Je me tourne vers Lorenzo. Lui aussi a l'air bouleversé. Lui aussi a vu le spectre de mon passé, et il mesure maintenant, dans toute son ampleur, la complexité de la situation dans laquelle nous sommes plong
Minuit. Le pavillon de Flore est une construction élégante au bord de la Seine, entourée de jardins qui descendent en terrasses jusqu'à l'eau noire. La lune est voilée, les nuages bas, le vent glacial. Mon manteau est trempé de brume, mes doigts gourds sur le manche du poignard que j'ai glissé à ma ceinture. Caché derrière un if centenaire, je regarde Giulia s'avancer seule vers le pavillon. Sa cape sombre se confond presque avec la nuit. Elle marche d'un pas ferme, le dos droit, la tête haute. Elle n'a pas peur. Ou elle cache bien sa peur. C'est la même chose, avec elle. Une silhouette se détache du pavillon. Un homme. Grand, mince, enveloppé dans un manteau sombre. Il s'approche de Giulia, s'arrête à quelques pas d'elle. La distance m'empêche de voir son visage, mais je vois leurs ombres se faire face, immobiles, comme deux statues. Ils parlent. Longtemps. Les minutes s'étirent, interminables. Ma main se crispe
Elle ne répond pas tout de suite. Puis elle se penche, prend ma main entre les siennes, la serre fort. Ses doigts sont froids, malgré la douceur de l'air. — Je t'aime, Lorenzo. Rien n'a changé. Rien ne changera. Mais je ne peux pas passer ma vie à fuir mon passé. Je dois
Giulia Le palazzo Medici est illuminé comme un catafalque. Des centaines de torches projettent sur les façades de pierre blonde des ombres vacillantes, déformées, monstrueuses, qui transforment les invités en une procession de spectres. La musique s'échappe par les fenêtres
Il se tait un instant, me laisse digérer ses mots.— Tu as fait ce que tu pouvais, Giulia. Ce que n'importe quelle femme dans ta situation aurait fa
GIULIALe paquet de lettres est posé sur la table de Lorenzo, petit tas de papier jauni par le temps, attaché par un ruban de soie verte que je reconnais immédiatement. C'est







