LOGINGiulia Ferrelli
L’aube m’accueille sans douceur, m’arrachant à un sommeil agité. Je reste immobile, étendue sur le dos, le regard fixé vers le plafond voilé de brume matinale. Mes pensées tourbillonnent, lourdes et incessantes, comme un torrent que je ne peux retenir ni dompter. Chaque souvenir, chaque image de la nuit passée s’entrelacent, nourrissant une fièvre sourde qui brûle au creux de ma poitrine.
Le regard de Rafael me hante — ce vert profond, presque hypnotique, comme une promesse d’évasion et de puissance. Ses caresses, suaves et calculées, ont laissé une trace indélébile, une marque invisible que je porte en silence. Comment ne pas être tentée par une alliance qui semble pouvoir tout bouleverser ? Mais je sais que le jeu est dangereux, et que derrière chaque sourire, chaque geste, se cachent des pièges prêts à se refermer sur moi.
Une voix intérieure, aiguë et révoltée, s’élève, implorant prudence et lucidité. Il faut avancer avec stratégie, ne pas se laisser aveugler par les apparences. Rafael n’est pas un simple allié, il est un joueur redoutable, dont les intentions sont aussi obscures que ce pendentif sombre qu’il m’a remis.
Je me lève enfin, le corps encore lourd de fatigue, mais l’esprit en alerte. La journée qui m’attend est cruciale, peut-être décisive. Je dois affronter un monde où le pouvoir se réclame par la force, mais aussi par la ruse et le désir.
Le palais, ce gigantesque labyrinthe d’ombres et de lumière, semble s’animer d’une vie propre. Les murs épais résonnent des murmures feutrés de complots, de trahisons, et de silences lourds de menaces. Je sens les regards peser sur moi comme des lames invisibles. Certains sont curieux, d’autres clairement hostiles. La nouvelle de ma rencontre avec Rafael s’est répandue, attisant la méfiance et les rumeurs.
Dans la grande salle, le regard des alliés est un mélange d’espoir et d’inquiétude. Leurs visages se figent à mon passage, et je sais qu’ils questionnent mes choix. Elena, mon plus fidèle soutien, se tient près du pilier, sa silhouette élancée presque tremblante. Son regard croise le mien, chargé d’une inquiétude palpable.
— Giulia, murmure-t-elle à mon oreille, sois prudente. Rafael est un homme dangereux, bien plus que ce qu’il laisse paraître. Ses ambitions ne s’arrêtent pas à notre cause.
Je hoche doucement la tête, reconnaissant la vérité dans ses mots. Je partage sa méfiance, mais je suis aussi consciente que reculer n’est plus une option. Chaque pas en arrière serait une faiblesse offerte à nos ennemis. Il me faut plus que jamais des appuis solides, et malgré les risques, Rafael pourrait bien être la clé.
Je quitte la salle, le cœur lourd, pour me réfugier dans les jardins. L’air frais m’enveloppe, offrant une pause dans ce tourbillon d’incertitudes. Lorenzo m’attend près d’un bosquet, sa silhouette calme et rassurante. Sa présence est une bouffée d’air pur dans ce monde étouffant.
Ses yeux sombres sondent les miens, cherchant à déchiffrer les secrets que je tente de cacher.
— Tu es différente, Giulia, souffle-t-il, comme s’il percevait le tumulte intérieur qui m’habite. Quelque chose a changé en toi.
Je lève les yeux vers lui, le souffle court.
— Peut-être que je dois l’être, réponds-je, un frisson mêlé d’espoir et de crainte parcourant mon corps.
Il s’approche lentement, posant une main chaude et rassurante sur la mienne. Son contact m’apaise et m’inquiète à la fois, car je sais que derrière cette douceur se cache aussi un joueur dans cette partie dangereuse de pouvoir et de survie.
L’après-midi s’étire en une succession de réunions secrètes et de consultations tendues avec mes conseillers. Chaque décision devient un pas sur un fil invisible, chaque mot prononcé, un risque mesuré. Je sens le poids du monde sur mes épaules, un poids qui ne faiblit jamais.
Soudain, un message discret est glissé dans la poche de ma robe, un petit carton noir gravé d’un symbole que je reconnais immédiatement. Celui du Conseil des Ombres.
Mon cœur se serre. Rafael n’a pas menti. La menace dépasse de loin tout ce que j’avais pu imaginer. Ils sont là, tapis dans l’ombre, prêts à frapper.
À la tombée de la nuit, je m’enferme dans la bibliothèque, ce sanctuaire de savoir ancien. Je cherche des réponses dans les pages jaunies d’anciens grimoires, des récits d’alliances brisées, de trahisons oubliées, et de pactes scellés dans le sang. Les mots s’entrelacent, dessinant un tableau aussi complexe que sombre.
Je sens soudain une présence derrière moi. Me retournant vivement, je découvre Rafael, son regard intense me transperçant.
— Tu as fait des progrès, constate-t-il, son ton mêlant admiration et impatience.
— Et toi ? demandai-je, défiant l’ombre qui semble l’envelopper.
— Je ne suis ni sauveur, ni ennemi, répond-il simplement. Juste un homme qui joue sa propre partie. Et dans ce jeu, la loyauté est un luxe que personne ne peut se permettre.
Ses paroles me frappent comme un avertissement. Derrière ce masque séduisant se cache un stratège redoutable, et il me faudra plus que du courage pour ne pas tomber dans ses filets.
Il s’approche, effleurant la table entre nous d’un geste lent, puis pousse vers moi un petit coffret en bois sculpté.
— Ouvre-le, murmure-t-il.
Mes doigts tremblent en soulevant le couvercle, découvrant un pendentif d’un métal sombre, poli comme un miroir, orné d’une pierre noire qui semble absorber la lumière ambiante.
— Ce talisman, explique Rafael, est une clé. Une protection contre ceux qui cherchent à manipuler ton esprit, à t’atteindre là où tu es la plus vulnérable.
Je sens le poids de l’objet dans ma main, un symbole fragile d’une alliance aussi nécessaire que précaire.
Les jours suivants se succèdent dans un tourbillon de réunions, de stratagèmes complexes et de révélations inquiétantes. Rafael me guide à travers ce labyrinthe de conspirations invisibles, où chaque faux pas peut se révéler fatal.
Mais dans l’ombre, une silhouette inconnue rôde, observant mes moindres gestes. L’ennemi avance ses pions, patient, méthodique, prêt à frapper quand je serai au plus faible.
Un soir, alors que le palais s’endort sous un voile de silence, un cri perçant déchire l’obscurité. Je cours à sa source, trouvant Elena affaissée sur le sol, le visage marqué par la terreur.
— Ils savent, souffle-t-elle, la voix brisée par le chagrin et la peur.
— Qui ? m’exclamai-je, le cœur battant à tout rompre.
— Le Conseil, murmure-t-elle en levant des yeux embués vers moi. Ils t’ont ciblée. Tu es devenue une menace.
L’ampleur du danger me frappe de plein fouet. Le jeu devient mortel, et il me faut choisir : fuir ou riposter, abandonner ou me battre.
De retour dans mes appartements, je me tiens devant le miroir, observant cette femme fatiguée, mais déterminée. Les ombres sous mes yeux racontent une histoire de luttes, de sacrifices, et de nuits sans sommeil.
Je serre le pendentif offert par Rafael, sentant sa froideur métallique contre ma peau. Ce talisman fragile est devenu un symbole, une promesse, une armure contre le chaos.
Un souffle de vent fait bruisser les rideaux, et je sais que demain, le jeu reprendra, plus féroce, plus cruel, plus implacable.
Alors que la nuit s’étire dans le silence, je ferme les yeux, les mots de Rafael résonnant encore dans mon esprit :
— Le pouvoir ne se conquiert pas sans douleur. Il se réclame par la force, ou se conquiert par le désir.
Au plus profond de moi, une résolution se forme. Je suis prête à jouer cette partie, quelles qu’en soient les conséquences. La guerre des ombres ne fait que commencer.
GiuliaIl ne me croit pas. Il marche jusqu’au bureau, ferme le carnet d’un geste sec, mais sans violence.— Il n’y en a pas ici, dit-il, la voix neutre, mais un muscle tressaute sur sa mâchoire. Les encriers sont dans le cabinet à droite.Je hoche la tête, incapable de soutenir son regard. L’intimité violée est entre nous, palpable, plus gênante que si je l’avais surpris nu.— Je suis désolée, dis-je finalement. Je n’ai pas lu… longtemps.— Assez, apparemment, dit-il. Il prend le carnet, le serre contre lui. Puis il me regarde enfin. Ses yeux gris, habituellement si opaques, sont troublés, comme de l’eau sous laquelle on aurait remué la vase. Que pensez-vous de la vertu du marchand, madame ?La question est une lance. Directe, imprévue. Issue de ce qu’il a écrit. Il ne me demande pas si j’ai compris, il assume que oui. Et il contre-attaque en m’obligeant à me positionner.— Elle est… pragmatique, dis-je avec prudence. Elle préserve.— Elle préserve les apparences, corrige-t-il. Elle m
GiuliaIl ne demande pas. Il guide, d’une pression ferme, vers les portes-fenêtres de la terrasse. Je le suis, les jambes mécaniques. Je sens le regard de Foscari me percer dans le dos, jusqu’à ce que nous passions le seuil.Dehors, l’air nocturne est froid, un choc salutaire. Le bruit du bal devient un murmure lointain. Quelques couples discutent à voix basse, éparpillés dans l’ombre. Andrea me conduit vers un balcon isolé, à l’écart.— Respirez, ordonne-t-il, sans douceur. C’était Foscari, n’est-ce pas ?Je hoche la tête, incapable de parler. Je m’agrippe à la balustrade de pierre, froide et humide. Les perles de ma robe cliquettent faiblement.— Il ne peut rien faire ici, poursuit Andrea, sa voix redevenant le monotone du calcul. Pas dans cette maison. Pas contre vous désormais. C’était le but. Rappelez-vous-le.Je le regarde. Son visage est dans la pénombre, éclairé par la lueur indirecte des salons. Il n’y a pas d’empathie, mais une froide reconnaissance du danger. Une évaluation
GiuliaUn mois s’écoule, mesuré non pas en jours, mais en apparitions publiques calibrées, en dîners silencieux, en regards croisés et détournés au-dessus de la nappe brodée. Andrea et moi sommes des partenaires de danse qui auraient appris des pas différents, évitant soigneusement de nous marcher sur les pieds. Nous communiquons par l’intermédiaire d’un majordome, par des notes concises laissées sur le bureau du portego. « Réception chez les Mocenigo, mercredi. Robe sombre. » « L’envoyé de Florence déjeune. Présence requise. Ne parlez pas affaires. » C’est efficace. C’est glacial.Le printême vénitien est un leurre. Un soleil pâle perce la brume, réchauffant les pierres mouillées, mais l’air reste chargé d’une humidité qui pénètre les os. La ville exhale une odeur de vase remuée et de fleurs pourrissantes.L’événement est inévitable : le premier grand bal de la saison, chez les Contarini. Mon baptême officiel en tant que Giulia Loredan. Ma première sortie en tant que pièce assimilée
Andrea LoredanJ’ai passé dix ans en Orient. J’ai appris à parler aux commerçants grecs, aux fonctionnaires ottomans, aux pirates barbaresques qui, contre paiement, deviennent des escortes. J’ai appris que l’honneur est une monnaie qui ne vaut rien à Beyrouth, et que la parole tenue a un prix, mais qu’elle est le seul vrai capital. J’ai appris la valeur du silence, de la distance, de la froideur calculée.Elle… elle en vient d’un autre champ de bataille. Les salons, les palais, les couloirs du pouvoir. Son arme n’était pas la lettre de change ou le registre de douane, mais l’information, la manipulation, le crime discret commandité par l’État. Une courtisane devenue espionne, devenue bourreau. L’histoire de Foscari est parvenue même à mes oreilles lointaines. Une affaire liquide, sombre. Efficace.Et la rumeur, plus basse, parle d’un philosophe. Un banni. Une faiblesse. Un amour, peut-être. C’est cette faille qui a failli la perdre, et qui a rendu ce mariage nécessaire. Une faille sen
GiuliaLe banquet qui suit est un déploiement de richesses silencieuses. Des plats en or, des vins rares, des conversations basses qui tournent autour des affaires, de la guerre en Orient, du prix des épices. Je suis assise à la droite d’Andrea. Nous ne nous parlons pas. Parfois, il se penche pour indiquer discrètement un dignitaire, me chuchote un nom, une fonction. C’est tout. Je remercie, je salue, je souris de ce sourire qui ne touche pas les yeux, celui que j’ai perfectionné.Contarini, à l’autre bout de la table, me fait un signe de tête presque imperceptible. Le message est clair : vous êtes désormais en sécurité. Vous êtes des nôtres, par le lien le plus ancien qui soit.La sécurité d’une prison dorée. La légitimité du collier.Plus tard, on nous conduit aux appartements conjugaux, une suite de pièces immenses et glaciales dans l’aile neuve du palais Loredan. Des serviteurs s’inclinent et se retirent.Le silence retombe, plus épais que jamais.Andrea se tient près de la chemin
GiuliaLa nouvelle se répand comme une traînée de poudre humide dans les canaux, alourdie de sous-entendus et de calculs. La Dame de Fer. L’anomalie. On la marie. On l’encadre. On la fait entrer dans le rang. C’est le murmure qui précède mon passage, qui s’éteint quand je tourne la tête, remplacé par des saluts trop profonds, des sourires trop étudiés.Les préparatifs sont une machinerie complexe et froide, dont je ne suis ni l’ouvrière ni la spectatrice, mais une pièce centrale exposée. On prend mes mesures pour la robe. Des tissus somptueux et sévères sont présentés : des brocarts de soie noire rehaussés de fils d’argent, des velours profonds couleur de vin. Rien de blanc. Ce n’est pas une célébration de la pureté, c’est l’étendard d’une alliance. On discute de la dot – qui n’en est pas une, mais un transfert d’actifs et de dettes, un rééquilibrage des livres de compte entre la République, la Maison Torelli et la Maison Loredan.Ma signature est requise sur des parchemins. Je signe.







