LOGINGiulia Ferrelli
Les couloirs du palais semblent plus vides que jamais.
Pas un bruit. Pas un souffle.
Seulement moi. Et lui.
Les murs ont cessé de murmurer. Les dorures ne brillent plus que d’un éclat fané, comme si la nuit elle-même refusait de refléter ce que nous sommes devenus. Ce lieu n’est plus un sanctuaire. C’est un mausolée. Et nous sommes les derniers vivants à y respirer.
Rafael ferme la porte derrière nous. Lentement.
Il ne dit rien. Pas encore.
Il m’observe, comme s’il cherchait à lire sous ma peau, comme si mes cicatrices allaient soudain lui révéler un secret qu’il attend depuis trop longtemps.
Je m’avance vers la table basse.
Le flacon de cognac trône là, intact.
Personne n’y a touché depuis des mois.
Comme si ce moment avait toujours été prévu.
Je dévisse le bouchon, verse deux verres. Le cristal sonne comme une cloche de guerre. Une annonce. Une fin.
Je lui tends le sien sans le regarder.
— À quoi trinquons-nous ? murmure-t-il.
Je soutiens enfin ses yeux.
Il y a tant de choses dans ce regard : des combats, des regrets, de la colère, mais surtout… un éclat. Celui que je n’ai jamais osé nommer.
— À ce que nous allons perdre. Et à ce que je vais prendre.
Il sourit. Ce sourire dangereux, en coin, entre défi et désir.
Puis il boit.
Je fais de même.
Le feu de l’alcool descend dans ma gorge comme un écho au feu qui consume encore mes paumes. Mes doigts tremblent à peine, mais pas de douleur — de tension. De trop de choses contenues. De tout ce que je n’ai jamais osé dire.
Il s’assoit sur le bord du canapé, sans me lâcher du regard.
— Tu devrais dormir, dit-il enfin. Demain, tu seras en première ligne.
— Tu crois que je peux dormir après ce que je viens de faire ?
— Non.
Il marque une pause, son verre entre ses doigts.
— Je crois que tu ne veux pas être seule.
Je le fixe.
Ce regard est une lame. Il sait. Il sait exactement où frapper.
— Et toi ? Tu es resté. Tu n’as pas fui comme les autres.
Il pose son verre.
— Je ne fuis pas les incendies. Je m’y attarde.
Un silence. Profond.
Il se propage entre nous comme un poison lent.
Je sens mon souffle s’accélérer, sans raison apparente. Peut-être parce que je sais. Que je sens. Que tout ce que j’ai retenu va se briser ce soir.
— Pourquoi es-tu là, Rafael ? murmuré-je.
Il s’approche. Sa main se lève, frôle une mèche de mes cheveux échappée de ma tresse. Ce geste est trop tendre, trop intime. Il me trouble.
— Parce que tu n’es plus l’ombre d’une héritière.
Il penche la tête.
— Tu es devenue une force. Et rien ne m’attire plus qu’une femme dangereuse.
Je me détourne, mais il rattrape mon menton, me force doucement à le regarder.
— Alors tu veux me posséder ? Comme un autre trône à conquérir ?
Il rit. Un son grave, rauque, qui glisse sur ma peau comme une lame tiède.
— Non, Giulia.
Il se penche, sa voix est un murmure contre ma tempe.
— Je veux brûler avec toi. Juste une fois. Juste cette nuit.
Je ferme les yeux.
Je devrais dire non.
Je devrais le repousser.
Mais j’ai trop combattu. Trop perdu. Trop retenu.
Je veux oublier. Les noms. Les morts. Les pactes. Le sang.
Je veux ne plus être Ferrelli.
Juste une femme.
Juste cette femme.
Juste cette nuit.
Alors je le laisse approcher.
Ses doigts glissent sur ma joue, puis sur ma nuque. Ils tremblent, à peine, comme si lui aussi portait en silence une tension qu’il n’a jamais su libérer.
Quand sa bouche touche la mienne, c’est un choc.
Pas un baiser. Une explosion.
Un baiser de guerre.
Un baiser qui exige, qui déchire, qui réclame tout ce que nous avons enfermé.
Un baiser sans promesse, mais avec toute la douleur du monde.
Je l’attrape par la chemise, arrache les boutons dans un claquement sec.
Il rit contre mes lèvres.
— Impatiente ?
— Non. Furieuse.
Il comprend. Il répond par la morsure de ses dents sur ma clavicule, la chaleur de sa langue sur ma peau nue. Il descend lentement, trop lentement, et chaque centimètre entre nous devient un champ de bataille.
Je le pousse, je le tire, je le veux.
Je le veux avec cette rage ancienne qui ne m’a jamais quittée.
Il me soulève sans effort, me porte jusqu’au lit. Me jette presque.
Je ne suis plus une reine.
Je suis son égale. Son adversaire. Sa complice.
Il me regarde longuement. Trop longtemps.
— Dis-moi d’arrêter, murmure-t-il. Dis-le maintenant, ou plus jamais.
Je tends les bras vers lui.
— Tais-toi, Rafael.
Et il se jette sur moi.
Nos corps s’enchevêtrent comme deux serpents autour d’une vérité dangereuse.
Chaque baiser est un coup.
Chaque caresse, un aveu.
Je gémis contre son épaule quand ses doigts s’égarent là où je suis la plus vulnérable. Il me lit comme une carte de guerre. Et moi, je trace mes ongles sur sa peau comme des serments oubliés.
Je renverse la tête, haletante.
— Plus fort.
— Tu ne commandes pas ici, souffle-t-il contre ma gorge.
Je ris, rauque, le souffle court.
— Toujours.
Et je le renverse.
Cette fois, c’est moi qui grimpe sur lui. Mes cuisses serrées autour de ses hanches.
Je veux le dominer. Le posséder.
Je veux qu’il se souvienne de moi, même si demain je meurs.
Je l’embrasse, je le mords. Je le dévore.
Ses mains glissent dans mon dos, m’attirent plus près, jusqu’à ce que je sente toute son urgence, toute sa fièvre.
Quand enfin nous ne faisons plus qu’un, c’est un chaos parfait.
Une collision de volonté.
De douleur.
De désir.
Il me prend comme si c’était la fin du monde.
Et peut-être que c’est ça, justement.
La dernière fois que quelqu’un m’aimera sans me trahir.
Je crie son nom. Il se perd dans le mien.
Et quand tout s’apaise…
Quand le tumulte devient soupir,
Quand nos souffles se mêlent dans l’obscurité tiède,
Je me recroqueville contre lui.
Il caresse lentement ma hanche, son souffle calme.
Un geste simple. Presque… humain.
— Tu sais que tout va changer demain, dit-il.
— Oui.
— Et nous ?
Je lève les yeux.
— Nous ne sommes pas un serment. Pas un avenir.
Mais nous avons eu cette nuit.
Et je m’en souviendrai.
Il ne répond pas.
Il m’embrasse simplement le front, puis il ferme les yeux.
Je l’écoute respirer. Longtemps.
Ce rythme. Ce calme.
Ce que j’aurais voulu avoir toute ma vie.
Et au fond de moi, je le sais.
Demain, je tuerai peut-être pour ce silence.
Ou je mourrai pour l’avoir goûté.
GiuliaIl ne me croit pas. Il marche jusqu’au bureau, ferme le carnet d’un geste sec, mais sans violence.— Il n’y en a pas ici, dit-il, la voix neutre, mais un muscle tressaute sur sa mâchoire. Les encriers sont dans le cabinet à droite.Je hoche la tête, incapable de soutenir son regard. L’intimité violée est entre nous, palpable, plus gênante que si je l’avais surpris nu.— Je suis désolée, dis-je finalement. Je n’ai pas lu… longtemps.— Assez, apparemment, dit-il. Il prend le carnet, le serre contre lui. Puis il me regarde enfin. Ses yeux gris, habituellement si opaques, sont troublés, comme de l’eau sous laquelle on aurait remué la vase. Que pensez-vous de la vertu du marchand, madame ?La question est une lance. Directe, imprévue. Issue de ce qu’il a écrit. Il ne me demande pas si j’ai compris, il assume que oui. Et il contre-attaque en m’obligeant à me positionner.— Elle est… pragmatique, dis-je avec prudence. Elle préserve.— Elle préserve les apparences, corrige-t-il. Elle m
GiuliaIl ne demande pas. Il guide, d’une pression ferme, vers les portes-fenêtres de la terrasse. Je le suis, les jambes mécaniques. Je sens le regard de Foscari me percer dans le dos, jusqu’à ce que nous passions le seuil.Dehors, l’air nocturne est froid, un choc salutaire. Le bruit du bal devient un murmure lointain. Quelques couples discutent à voix basse, éparpillés dans l’ombre. Andrea me conduit vers un balcon isolé, à l’écart.— Respirez, ordonne-t-il, sans douceur. C’était Foscari, n’est-ce pas ?Je hoche la tête, incapable de parler. Je m’agrippe à la balustrade de pierre, froide et humide. Les perles de ma robe cliquettent faiblement.— Il ne peut rien faire ici, poursuit Andrea, sa voix redevenant le monotone du calcul. Pas dans cette maison. Pas contre vous désormais. C’était le but. Rappelez-vous-le.Je le regarde. Son visage est dans la pénombre, éclairé par la lueur indirecte des salons. Il n’y a pas d’empathie, mais une froide reconnaissance du danger. Une évaluation
GiuliaUn mois s’écoule, mesuré non pas en jours, mais en apparitions publiques calibrées, en dîners silencieux, en regards croisés et détournés au-dessus de la nappe brodée. Andrea et moi sommes des partenaires de danse qui auraient appris des pas différents, évitant soigneusement de nous marcher sur les pieds. Nous communiquons par l’intermédiaire d’un majordome, par des notes concises laissées sur le bureau du portego. « Réception chez les Mocenigo, mercredi. Robe sombre. » « L’envoyé de Florence déjeune. Présence requise. Ne parlez pas affaires. » C’est efficace. C’est glacial.Le printême vénitien est un leurre. Un soleil pâle perce la brume, réchauffant les pierres mouillées, mais l’air reste chargé d’une humidité qui pénètre les os. La ville exhale une odeur de vase remuée et de fleurs pourrissantes.L’événement est inévitable : le premier grand bal de la saison, chez les Contarini. Mon baptême officiel en tant que Giulia Loredan. Ma première sortie en tant que pièce assimilée
Andrea LoredanJ’ai passé dix ans en Orient. J’ai appris à parler aux commerçants grecs, aux fonctionnaires ottomans, aux pirates barbaresques qui, contre paiement, deviennent des escortes. J’ai appris que l’honneur est une monnaie qui ne vaut rien à Beyrouth, et que la parole tenue a un prix, mais qu’elle est le seul vrai capital. J’ai appris la valeur du silence, de la distance, de la froideur calculée.Elle… elle en vient d’un autre champ de bataille. Les salons, les palais, les couloirs du pouvoir. Son arme n’était pas la lettre de change ou le registre de douane, mais l’information, la manipulation, le crime discret commandité par l’État. Une courtisane devenue espionne, devenue bourreau. L’histoire de Foscari est parvenue même à mes oreilles lointaines. Une affaire liquide, sombre. Efficace.Et la rumeur, plus basse, parle d’un philosophe. Un banni. Une faiblesse. Un amour, peut-être. C’est cette faille qui a failli la perdre, et qui a rendu ce mariage nécessaire. Une faille sen
GiuliaLe banquet qui suit est un déploiement de richesses silencieuses. Des plats en or, des vins rares, des conversations basses qui tournent autour des affaires, de la guerre en Orient, du prix des épices. Je suis assise à la droite d’Andrea. Nous ne nous parlons pas. Parfois, il se penche pour indiquer discrètement un dignitaire, me chuchote un nom, une fonction. C’est tout. Je remercie, je salue, je souris de ce sourire qui ne touche pas les yeux, celui que j’ai perfectionné.Contarini, à l’autre bout de la table, me fait un signe de tête presque imperceptible. Le message est clair : vous êtes désormais en sécurité. Vous êtes des nôtres, par le lien le plus ancien qui soit.La sécurité d’une prison dorée. La légitimité du collier.Plus tard, on nous conduit aux appartements conjugaux, une suite de pièces immenses et glaciales dans l’aile neuve du palais Loredan. Des serviteurs s’inclinent et se retirent.Le silence retombe, plus épais que jamais.Andrea se tient près de la chemin
GiuliaLa nouvelle se répand comme une traînée de poudre humide dans les canaux, alourdie de sous-entendus et de calculs. La Dame de Fer. L’anomalie. On la marie. On l’encadre. On la fait entrer dans le rang. C’est le murmure qui précède mon passage, qui s’éteint quand je tourne la tête, remplacé par des saluts trop profonds, des sourires trop étudiés.Les préparatifs sont une machinerie complexe et froide, dont je ne suis ni l’ouvrière ni la spectatrice, mais une pièce centrale exposée. On prend mes mesures pour la robe. Des tissus somptueux et sévères sont présentés : des brocarts de soie noire rehaussés de fils d’argent, des velours profonds couleur de vin. Rien de blanc. Ce n’est pas une célébration de la pureté, c’est l’étendard d’une alliance. On discute de la dot – qui n’en est pas une, mais un transfert d’actifs et de dettes, un rééquilibrage des livres de compte entre la République, la Maison Torelli et la Maison Loredan.Ma signature est requise sur des parchemins. Je signe.







