/ Romance / Elle a honte de moi / Chapitre 4 - Trouble intérieur

공유

Chapitre 4 - Trouble intérieur

작가: Déesse
last update 게시일: 2026-07-08 02:32:33

Evelyn

Chez moi, tout devrait redevenir simple. La maison sent le liquide vaisselle, le linge propre et le gratin que ma mère sort du four le mercredi soir. La télévision diffuse les informations dans le salon. Mon père commente la politique avec cette lassitude irritée qui lui sert de conversation. Ma petite sœur cherche sa trousse en jurant qu'on la lui a volée alors qu'elle est presque toujours sous son lit. Tout est à sa place. Tout est familier. Et pourtant, je traverse ce décor comme une étrangère.

Je monte dans ma chambre dès que je le peux et je ferme la porte avec un soin excessif. Je ne prends même pas la peine d'allumer. Je m'assieds sur le bord du lit dans la pénombre et je laisse enfin revenir ce que j'ai passé la journée à retenir. Le couloir. Le choc léger. Mon prénom dans sa bouche. Son regard posé sur moi avec une intensité calme qui me déshabille plus sûrement qu'un geste.

Je ferme les yeux très fort, comme si l'obscurité intérieure pouvait effacer l'image. C'est inutile. Mon corps la rejoue pour moi avec une fidélité humiliante. La chaleur dans ma nuque. Le picotement dans mes mains. Le battement précipité sous mes côtes. Je ne suis pas seulement troublée. Je suis atteinte. Touchée dans quelque chose de profond, de dangereux, de longtemps immobile.

J'ai déjà trouvé des garçons mignons. Enfin, je crois. C'était une appréciation abstraite, presque scolaire. Comme on reconnaît qu'une chanson est jolie sans qu'elle vous fasse quoi que ce soit. Avec les filles de ma classe, j'ai appris à commenter des épaules, des sourires, des fossettes, des équipes de foot, des acteurs, des chanteurs. J'ai répété les bonnes réactions, adopté les expressions attendues, ri quand il fallait rire. Je n'avais jamais menti de façon flagrante. J'avais seulement vécu à côté de moi-même.

Ce soir, une pensée me traverse avec une netteté si brutale qu'elle me coupe le souffle : je n'ai jamais ressenti pour un garçon ce que je ressens en une seconde quand Scarlett me regarde. Jamais. Pas même l'ébauche de cette décharge physique, de cette peur mêlée de joie, de ce désordre total qui me vide et me remplit en même temps.

Je me lève d'un bond et vais jusqu'au miroir de l'armoire. Mon reflet me renvoie un visage pâle, des joues encore colorées, des yeux trop grands. Je me regarde comme si j'espérais y lire une réponse. Qui est cette fille qui tremble à cause d'une autre fille ? Qui est cette fille qui ne parvient plus à faire rentrer son cœur dans la vie qu'on lui a toujours montrée comme la seule possible ?

Je pense à ma famille. À ma mère qui parle des voisines avec indulgence tant qu'elles ne sortent pas du cadre. À mon père qui ne dit jamais grand-chose, mais dont les silences ont souvent la dureté d'un mur. Aux repas de fête, aux blagues de mon oncle, aux commentaires qui tombent d'un air de rien et qui apprennent très tôt ce qu'il vaut mieux taire. Je pense à Clara aussi. Même avec elle, je n'oserais pas. Ce n'est pas que je la crois méchante. C'est pire. Je la crois capable de ne pas comprendre.

Quand on m'appelle pour dîner, je descends avec un visage soigneusement lisse. Je réponds aux questions, je passe le pain, je fais mine d'écouter l'histoire de ma sœur sur son contrôle raté. Personne ne voit rien. Cette idée devrait me rassurer. Elle m'épuise. Sous la table, mes jambes restent tendues, prêtes à fuir un danger invisible. Je souris au bon moment et je découvre qu'on peut jouer sa propre normalité avec une précision terrifiante.

Plus tard, quand la maison s'endort enfin, je reste éveillée à regarder le plafond. Le silence a l'épaisseur d'une menace. Quelque chose a changé aujourd'hui, je le sens avec une certitude physique. Ce n'est pas encore un aveu. Pas encore un mot. C'est une fissure. Une faille mince, presque élégante, qui traverse soudain tout ce que je croyais solide en moi. Et j'ai très peur de ce qui passera par cette ouverture si je cesse un seul instant de la retenir.

이 작품을 무료로 읽으실 수 있습니다
QR 코드를 스캔하여 앱을 다운로드하세요

최신 챕터

  • Elle a honte de moi    Chapitre 91 – Tentation douce

    Elle hoche la tête. Elle ne pousse pas. — Et toi ? — Ma famille a déménagé en janvier pour le travail de ma mère. On habitait à Fontenay avant. — Tu connais quelqu'un ici ? — Pas trop. J'ai quelques copines à l'école. Personne de très proche encore. Silence. — C'est difficile, non ? dis-je. Changer d'école en cours d'année. — Oui. Tu sais ce que c'est. — Je sais ce que c'est. Elle sourit. Nous buvons. Le chocolat est trop chaud. Elle repose sa tasse trop vite. Elle se brûle la langue. Elle grimace. — Aïe. — Attention. Elle rit d'elle-même. Nous parlons. Nous parlons d'art. Elle me demande depuis quand je dessine. Je réponds. Elle me raconte qu'elle a commencé à cinq ans avec son grand-père qui était peintre amateur. Elle me montre sur son téléphone une photo d'une toile de son grand-pè

  • Elle a honte de moi    Chapitre 90 – Nouveau regard 2

    Nous ne nous serrons pas la main. Nous ne nous embrassons pas la joue. Nous restons une seconde à nous regarder, un peu maladroites, avec chacune une feuille roulée sous le bras. — À mardi. — À mardi. Je pars. Dans le couloir, je souris toute seule. Je pense : tiens, je viens d'inviter une fille à prendre un café. Je pense : personne ne m'a poussée. Personne ne m'a soufflé les mots. Je l'ai fait toute seule. Ma main droite frôle ma poche. La lettre est toujours là. Elle est toujours là et pourtant, en ce moment précis, je ne pense plus à elle. Je pense à des yeux verts ou bruns clairs, je n'ai pas décidé. Je pense à une main qui tient le fusain à plat. Je pense à un mardi prochain. Le fantôme, dans le coin de ma tête, s'est ratatiné à nouveau. Il est revenu à la taille d'un grain de café. La lettre lui a redonné un peu d'ampleur

  • Elle a honte de moi    Chapitre 89 – Nouveau regard

    Elle continue. Elle s'arrête à côté de la fille aux lunettes. — Bonsoir Mia. Bienvenue. — Bonsoir. Sa voix est basse, un peu enrouée, comme si elle sortait de dormir ou d'avoir chanté longtemps. Mme Ferrand explique le thème de la séance. Aujourd'hui, c'est nature morte , un vase, deux fruits, un verre, une pomme, disposés sur une table basse au milieu de la salle. Chacun se place où il veut, on dessine ce qu'on voit. Je regarde la nature morte. Je commence. Je dessine bien, ce soir. Ma main est calme. Ma main est étrangement précise. J'attribue ça à la lettre dans la poche , la lettre a rassemblé mon esprit, elle a mis mes pensées en ordre, ma main en profite. À côté, la nouvelle , Mia, a dit Mme Ferrand , dessine aussi. Je ne regarde pas son dessin. Je regarde le mien. Mais à un moment, sans le vouloir, je lève les yeux, et je vois sa main. Sa main tient un

  • Elle a honte de moi    Chapitre 88 – Presque la paix 2

    Le lendemain, en descendant prendre le petit-déjeuner, ma tante me tend une enveloppe. — Ceci est arrivé pour toi ce matin. Je regarde l'enveloppe. L'écriture n'est pas celle de Sarah. L'écriture n'est pas celle de ma mère. L'écriture est fine, penchée, un peu appliquée. Je la reconnais. C'est son écriture. Le fantôme, dans le coin, bouge. Evelyn Je regarde l'enveloppe. Ma tante m'observe. Elle a compris quelque chose à mon visage. Elle repose sa tasse de café. Elle attend. — Ma chérie ? — Ça va. — Tu es sûre ? — Oui. — Tu veux qu'on en parle ? — Pas maintenant. Elle hoche la tête. Elle sait qu'il ne faut pas insister. Elle re

  • Elle a honte de moi    Chapitre 87 – Presque la paix

    Evelyn Fin février, ça fait trois mois. Trois mois que je suis à Westbrook. Trois mois depuis le dernier jour à Northwood. Trois mois depuis le regard croisé sur l'escalier, depuis Scarlett à côté de Madison, depuis la voiture qui s'est arrêtée devant la maison de ma tante à seize heures. C'est un cap. Ce n'est pas un cap officiel , je ne l'ai marqué dans aucun agenda , mais c'est un cap intérieur. À un moment, un matin, je descends prendre mon thé et je réalise que je pense à elle moins souvent qu'avant. Pas parce que je me force à ne pas y penser. Simplement, la pensée d'elle est devenue moins fréquente. Elle passe. Elle repasse. Elle ne s'installe plus. Cette réalisation, quand elle arrive, est étrange. Elle est douce et un peu triste à la fois. Douce parce que c'est un signe de guérison. Triste parce qu'il y a, malgré tout, quelque chose qui se perd. Le nom qui a occupé mes jours et mes nuits pendant des mois est en tra

  • Elle a honte de moi    Chapitre 86 – Petits pas 3

    Je repose le téléphone. Je m'essuie les yeux. Je souris au plafond. C'est un des soirs les plus doux que j'ai eus depuis peut-être un an. Les jours suivants, je regarde le compte secret plusieurs fois par jour. Je le regarde en récréation, dans les toilettes, en cachette. Non , pas en cachette. Discrètement. La nuance est importante. En cachette, c'est comme à Northwood. Discrètement, c'est parce que ces choses-là sont miennes et que je choisis à qui je les montre. Je ne les montre à personne. Ce n'est pas parce qu'elles sont honteuses. C'est parce qu'elles sont à moi. Il y a un compte que je regarde plus que les autres. Un compte d'une jeune femme qui a mon âge, dix-sept ans. Elle vit dans une petite ville comme la mienne. Elle poste des photos de son quotidien. Sa copine, qu'elle appelle E, apparaît parfois , mains, épaules, cheveux, jamais son visage entier, à sa demande à E. Elles vont au cinéma. Elles font des randonnées. Elles mangent des glaces. Ce qui me touche dans ce co

더보기
좋은 소설을 무료로 찾아 읽어보세요
GoodNovel 앱에서 수많은 인기 소설을 무료로 즐기세요! 마음에 드는 작품을 다운로드하고, 언제 어디서나 편하게 읽을 수 있습니다
앱에서 작품을 무료로 읽어보세요
앱에서 읽으려면 QR 코드를 스캔하세요.
DMCA.com Protection Status