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Chapitre 5 - Déni

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-08 02:33:02

Evelyn

Le lendemain matin, je me réveille avec une résolution simple et désespérée : reprendre le contrôle. La panique de la veille me paraît presque exagérée à la lumière grise de l'aube. Je me dis que j'ai trop imaginé, trop grossi, trop interprété. Les gens ont parfois des réactions étranges. Les adolescents vivent des phases. On confond admiration et attirance. On dramatise parce qu'on s'ennuie. Je m'accroche à toutes les explications raisonnables comme à des bouées trop petites.

Devant le miroir, je lisse ma jupe avec un soin méthodique. Mes gestes ont la rigidité de quelqu'un qui essaie de se remettre dans un costume connu. Je me répète que Scarlett me trouble parce qu'elle impressionne tout le monde. Parce qu'elle est belle. Parce qu'elle m'a regardée alors que personne ne me regarde jamais. Rien de plus. Rien qui dise quoi que ce soit d'essentiel sur moi. Rien qui mérite d'être nommé.

Au lycée, je m'applique à penser à autre chose. Je prends des notes avec une concentration agressive. Je réponds même à une question en littérature pour prouver à mon cerveau qu'il peut encore s'intéresser à autre chose qu'à une fille aux yeux clairs et au sourire coupant. Cela fonctionne pendant quelques minutes à la fois. Puis j'entends son prénom au fond de la classe, ou un rire qui lui ressemble, ou le bruit de ses talons dans le couloir, et ma discipline s'écroule d'un coup.

Je me déteste pour cette faiblesse. Alors je pousse le déni plus loin, jusqu'à le rendre presque savant. Je construis des théories. Scarlett représente la liberté, et c'est cela qui m'attire. Scarlett incarne le pouvoir, et je suis fascinée par ce que je n'aurai jamais. Scarlett m'a remarquée, et mon ego ridicule s'accroche à cette exception. Ces explications sonnent justes pendant quelques secondes. Puis elles se vident dès que je me rappelle la façon dont mon souffle s'est arrêté quand elle a prononcé mon prénom.

Le soir, j'attends que tout le monde dorme avant d'ouvrir mon téléphone sous les draps. J'ai l'impression de commettre un délit. Mes doigts hésitent longtemps au-dessus du clavier. Finalement, j'écris attirance fille. Je regarde les mots apparaître, noirs sur l'écran blanc, avec un mélange de honte et de vertige. Puis je les efface d'un geste paniqué. J'essaie encore : comment savoir si on aime une fille. J'efface encore. Mon cœur bat si fort que j'ai l'impression qu'il fait bouger le matelas.

Je finis par consulter des témoignages sans écrire moi-même la question complète, comme si contourner les mots pouvait adoucir leur vérité. Des filles parlent de leur confusion, de leurs efforts pour se convaincre que c'était passager, de la peur de décevoir leurs parents, de la sensation d'étouffer dans une vie qui ne leur ressemblait pas. Plus je lis, plus j'ai la nausée. Ce qu'elles racontent me ressemble trop. Je referme l'écran aussitôt, suffoquée par cette proximité.

Je supprime l'historique. Puis je le vérifie. Puis je le supprime encore. C'est ridicule, mais ce geste m'apaise quelques secondes. Comme si effacer les traces sur mon téléphone pouvait effacer celles qui se déposent déjà en moi. Je glisse l'appareil sous mon oreiller comme on cache une preuve. Dans le noir, je fixe le plafond et j'essaie de ne pas penser aux syllabes que je refuse encore de prononcer.

Je pense à la version de moi que ma famille connaît. À la fille sage, appliquée, raisonnable. À la fille dont l'avenir tient dans des phrases simples : de bonnes études, un garçon gentil, une vie stable. Je me suis si longtemps coulée dans cette image qu'elle me semble presque naturelle. Presque. Et c'est ce presque qui me terrifie. Parce qu'au fond de moi, quelque chose insiste. Quelque chose murmure que mon trouble ne vient pas d'une fascination passagère, mais d'une vérité plus ancienne que mes efforts pour la nier.

Alors je serre mon oreiller contre moi et je prends une décision aussi fragile qu'obstinée : tant que je ne le dis pas, rien n'est réel. Demain, je l'ignorerai. Demain, je serai normale. Demain, je me convaincrai que mon cœur ne se fracture pas un peu plus chaque fois que je mens sur ce qu'il ressent.

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