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Chapitre 3

Author: Marcia778
last update publish date: 2026-01-21 18:54:26

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Éléonore n'avait pas bougé de son lit, comme ancrée dans le matelas, prisonnière de ses propres pensées. Assise sur le bord, le dos légèrement voûté, le regard complètement vide, elle fixait un point invisible face à elle avec une intensité presque troublante. Ses yeux normalement vifs et perçants semblaient éteints, perdus dans un brouillard de questions sans réponses.

La solution ne viendrait pas de cette manière, elle le savait pertinemment bien, la logique le lui criait. Mais que devait-elle faire ? Comment pourrait-elle retrouver ce garçon dont elle ne connaissait même pas le nom complet ? Comment retrouver quelqu'un dans une ville comme Paris quand tout ce qu'elle possédait était le souvenir d'un sourire, d'une voix, d'une nuit ?

Elle ne le savait pas, et cette ignorance la rongeait de l'intérieur comme un acide.

Des coups fermes frappés à sa porte la firent brusquement sortir de ses pensées chaotiques. Elle se releva lentement, porta une main distraite à ses cheveux encore légèrement humides, les recoiffant machinalement dans un geste qui était devenu une seconde nature. Elle laissa ensuite échapper un "entrez" d'un ton sec et cassant, s'attendant à voir sa génitrice revenir à la charge avec d'autres reproches, d'autres jugements, d'autres façons de lui faire comprendre qu'elle était une déception.

« Éléonore, c'est bientôt l'heure. » Lui fit remarquer doucement l'homme qui venait de s'introduire dans la pièce, sa voix contrastant radicalement avec le ton qu'elle anticipait.

L'homme qui venait d'entrer possédait une présence rassurante qui emplissait immédiatement la pièce d'une énergie différente. Il était grand de taille, facilement un mètre quatre-vingt-cinq, avec de larges épaules carrées qui donnaient une impression de force tranquille. Ses cheveux châtains étaient soigneusement coiffés, et quelques rides d'expression marquaient agréablement les coins de ses yeux, témoignant d'une vie remplie de sourires. Il devait avoir entre trente-huit et quarante ans, peut-être un peu plus.

Mais pour Éléonore, l'âge qu'il pouvait bien avoir importait peu, c'était le dernier de ses soucis. D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, depuis ses sept ans peut-être, elle n'avait connu que lui. Théo était entré dans sa vie comme majordome, chauffeur et assistant personnel de la famille Dubois, mais il était rapidement devenu tellement plus. C'était un peu un grand frère protecteur, un confident patient, mais il pouvait aussi être un père attentionné et une mère réconfortante, tant ce dernier l'avait consolée lorsque tout n'allait pas dans sa vie. Lorsque le monde s'acharnait à lui faire souffrir avec une cruauté presque méthodique, lorsque la solitude menaçait de l'engloutir complètement, Théo avait toujours été là, présent, fidèle, inébranlable.

Le seul qui avait véritablement vu en elle la petite fille triste et brisée qu'elle s'efforçait désespérément de cacher derrière un masque d'arrogance et d'indifférence. Le seul à qui elle ne pouvait pas mentir, parce que Théo la connaissait trop bien, lisait en elle comme dans un livre ouvert. C'est grâce à Théo qu'elle avait survécu à son adolescence, qu'elle n'avait pas complètement sombré dans la dérive. Car depuis ce jour où ses parents l'avaient déçue une fois de trop, où son cœur s'était endurci comme du métal refroidi, Éléonore n'autorisait plus personne à l'approcher assez pour lui faire du mal. Personne sauf Théo.

Éléonore hocha la tête en silence, les mots coincés quelque part dans sa gorge serrée, et murmura qu'elle le rejoindrait dans quelques minutes. Théo acquiesça d'un hochement de tête compréhensif et s'en alla discrètement, refermant la porte avec délicatesse. Éléonore espérait secrètement, avec une ferveur presque désespérée, pouvoir retrouver le père de son futur bébé avant que son propre père ne découvre la vérité. Car si Benoît Dubois l'apprenait, ce serait l'apocalypse. Le scandale. La fin de tout ce qu'elle avait construit, aussi superficiel que ce soit.

Elle sortit de sa chambre une dizaine de minutes plus tard, après avoir pris le temps de se ressaisir mentalement. Elle avait changé de vêtements, optant pour un look plus travaillé, plus séduisant, plus conforme à l'image qu'on attendait d'elle. Elle avait enfilé son chemisier blanc en soie Alexander Wang, laissant négligemment les deux premiers boutons ouverts pour révéler sa clavicule délicate, et son jean slim noir déchiré stratégiquement aux genoux, une pièce Balmain qui avait coûté plusieurs milliers d'euros. Ses accessoires étaient choisis avec soin : une chaîne en argent Tiffany pendait à son cou, ses oreilles étaient ornées de petits anneaux discrets, et plusieurs bagues Cartier ornaient ses doigts fins, chacune racontant une histoire, un achat impulsif, un moment de vide qu'elle avait essayé de combler.

Théo l'attendait patiemment devant l'entrée principale de l'appartement, adossé au mur avec cette patience infinie qui le caractérisait. Il lui tendit sa veste en cuir Saint Laurent sans un mot, sachant exactement ce dont Éléonore aurait besoin. La jeune femme l'attrapa d'un geste fluide puis se baissa pour enfiler sa paire de chaussures, des Alexander McQueen oversize blanches et noires, ces baskets iconiques avec la semelle épaisse qui ajoutaient quelques centimètres à sa taille modeste.

Après avoir enfilé sa paire de baskets avec des gestes méticuleux, vérifiant que les lacets étaient parfaitement noués, elle se releva et épousseta machinalement ses vêtements, chassant des poussières imaginaires dans un geste nerveux. Ils s'apprêtaient à franchir le seuil de la porte, la liberté à portée de main, lorsqu'ils se firent arrêter brutalement par la voix stridente de sa mère.

« Éléonore, où vas-tu ? » Demanda-t-elle d'un ton exigeant en arrivant à leur hauteur, ses talons claquant de manière agressive sur le marbre. Elle avait enfilé des lunettes de soleil Dior, même à l'intérieur, toujours en représentation.

Éléonore leva les yeux au ciel dans un geste d'exaspération qu'elle ne prit même pas la peine de dissimuler. Elle n'en pouvait plus, vraiment plus. À peine était-elle arrivée qu'elle s'acharnait déjà à être constamment sur son dos, à contrôler chacun de ses mouvements, comme si elle avait un droit de regard sur sa vie après vingt-trois ans d'absence émotionnelle.

« J'ai une séance photo. Je dois y aller. » Sa voix était plate, dénuée d'émotion, factuelle.

« Éléonore, tu penses partir ainsi ? Dans ton état ? » Elle retira ses lunettes d'un geste théâtral, révélant des yeux scrutateurs qui la jaugaient de haut en bas avec un mélange de désapprobation et de quelque chose qui ressemblait vaguement à de l'inquiétude, mais qui sonnait faux.

« Et comment dois-je m'y rendre alors ? » L'interrogea-t-elle avec une pointe de sarcasme, haussant un sourcil. « En palanquin ? En chaise à porteurs ? »

« Ta condition ne te permet plus d'être mannequin, Éléonore. » Son ton monta d'un cran, presque accusateur. « Tu es enceinte, le comprends-tu seulement ? Est-ce que tu réalises ce que ça signifie ? » Elle s'approcha, pointant un doigt manucuré vers son ventre comme s'il s'agissait d'une preuve accablante. « Ce ventre est peut-être encore petit maintenant, presque imperceptible, mais dans quelques mois, comment feras-tu pour le cacher ? Tu ne seras plus... » Elle hésita, cherchant ses mots, ou peut-être pas. « Tu ne seras plus aussi belle. Tu auras grossi, pris du poids partout, des vergetures probablement. Ton visage va gonfler. Tes chevilles aussi. Pour ton bien, pour ta carrière, arrête ça maintenant avant qu'il ne soit trop tard. Avant que les gens ne découvrent. Avant que tu ne deviennes... inutilisable. »

Le silence qui suivit fut assourdissant.

Éléonore resta parfaitement immobile, statufiée, ses yeux sombres accrochés aux siens depuis qu'elle avait commencé à parler. Chaque mot était tombé comme une pierre, lourd, blessant, creusant un peu plus profond dans une plaie qui ne cicatrisait jamais vraiment. Ses mots étaient durs, coupants comme des lames de rasoir, et malgré des années passées à se dire que plus rien de ce qui pouvait sortir de cette bouche ne la toucherait, qu'elle s'était blindée, qu'elle était devenue imperméable, elle avait toujours aussi mal. Cette douleur familière qui se logeait quelque part entre son sternum et son estomac, cette boule qui grossissait et menaçait de l'étouffer.

Elle venait essentiellement de lui dire qu'elle ne valait que pour son apparence. Que si elle ne correspondait plus aux standards impossibles de beauté de l'industrie, elle ne serait plus rien. Que le bébé qu'elle portait la rendrait laide, inutile, indésirable.

« Mêle-toi de tes affaires. » Dit-elle finalement d'un ton glacial, sec comme le désert, chaque syllabe articulée avec une précision chirurgicale qui cachait mal la rage qui bouillonnait sous la surface.

Sans attendre de réponse, sans lui laisser le temps de répondre ou de rajouter quoi que ce soit, elle lui tourna brusquement le dos dans un mouvement presque violent et s'en alla d'un pas rapide, Théo immédiatement à sa suite, toujours là, toujours fidèle au poste.

Ils traversèrent le hall d'entrée somptueux de l'immeuble de luxe, passèrent devant le concierge qui s'inclina respectueusement, et arrivèrent dans le parking souterrain où les voitures de luxe s'alignaient comme des trophées. Éléonore s'installa dans la Mercedes Classe S noire sans un mot, claquant la portière avec plus de force que nécessaire. Théo prit place au volant, démarra le moteur qui ronronna doucement, et la voiture s'élança hors du parking quelques secondes plus tard.

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