MasukÉléonore ne parlait pas, incapable de former des mots cohérents. Ses yeux regardaient fixement le paysage urbain défiler à travers la vitre teintée, les immeubles parisiens se succédant dans un flou grisâtre. Les rues étaient bondées à cette heure, des milliers de personnes vaquant à leurs occupations, vivant leurs vies, inconscientes du tumulte qui déchirait la jeune femme assise dans cette voiture de luxe. Son humeur avait chuté au plus bas, plongeant dans des abysses qu'elle connaissait malheureusement trop bien.
Théo lui lançait régulièrement des coups d'œil inquiets à travers le rétroviseur, surveillant ses réactions, analysant son langage corporel. Il s'inquiétait profondément pour la plus jeune, même s'il ne le montrait pas toujours ouvertement. Voir à quel point cette femme pouvait être cruelle avec sa propre fille, à quel point ses mots pouvaient être venimeux et destructeurs, lui était parfaitement insupportable. Il serrait le volant un peu plus fort à chaque fois qu'il y repensait, la colère montant en lui comme une vague. Éléonore finit par remarquer les regards insistants et fit un petit sourire, fragile et un peu forcé, en voyant le plus grand lui lancer des regards préoccupés pour la énième fois. « Théo, arrête de me regarder comme ça. » Dit-elle d'une voix qu'elle voulait légère, essayant de détendre l'atmosphère pesante. « J'ai l'impression d'avoir un truc sur le visage, ou d'être un animal en cage au zoo. » Elle gloussa légèrement, mais le son manquait de conviction, sonnait creux. « Est-ce que ça va ? » Demanda Théo doucement, d'une voix empreinte d'une tendresse paternelle, sans détourner ses yeux de la route devant lui mais dont le ton trahissait toute son inquiétude. « Oui, Théo. » Éléonore soupira, passant une main fatiguée sur son visage. « Comment veux-tu que je puisse me sentir autrement ? Il y a de cela des années, peut-être dix ou quinze ans, que ces mots ne m'atteignent plus. » Elle sourit faiblement, un sourire qui n'atteignait pas ses yeux, pour essayer de rassurer Théo, mais ils savaient tous les deux que c'était un mensonge. « Je suis blindée maintenant. Imperméable. » « D'accord, si tu le dis. » Théo n'était clairement pas convaincu, sa voix en témoignait, mais il respectait suffisamment Éléonore pour ne pas insister. « Mais si quelque chose te contrarie vraiment, si tu as besoin de parler, de te confier, dis-le-moi. Je serai toujours là pour toi, tu le sais. » « Théo, tu es déjà au courant de ce qui me préoccupe réellement. » Éléonore se tourna légèrement vers lui, son regard se faisant plus intense, plus vulnérable. « La seule chose que je voudrais vraiment, désespérément même, c'est retrouver le père de ce gosse qui se trouve actuellement dans mon ventre. Le reste... le reste je peux gérer. Mais ça, je ne peux pas le faire seule. Je ne sais même pas par où commencer. » Théo soupira profondément, un soupir qui venait du fond de sa poitrine et qui trahissait toute sa frustration face à cette situation compliquée. C'était vraiment la pire chose qu'Éléonore ait pu faire, elle qui était habituellement si prévenante, si prudente, si méticuleuse dans ses choix, se retrouver dans cette pagaille monumentale. Mais Théo ne pouvait pas lui en vouloir. Les accidents arrivaient, et juger Éléonore ne servirait strictement à rien. « Bon, laisse-moi faire. » Dit-il finalement après un moment de réflexion, sa voix se faisant plus déterminée. « Je vais essayer de le retrouver. Je connais des gens, j'ai des contacts. Tu te souviens de la boîte où tu étais ce soir-là ? De détails sur lui ? N'importe quoi qui pourrait m'aider ? » Il se gara habilement sur le parking de l'agence de mannequinat, un bâtiment moderne tout en verre et en acier qui s'élevait dans le quartier de la Défense. Éléonore le regarda avec affection, reconnaissance et soulagement mêlés, ses yeux s'adoucissant pour la première fois de la journée. Théo était vraiment la seule personne sur qui elle pouvait compter, la seule qui ne la jugeait pas, qui ne la décevait jamais. Puis elle descendit du véhicule d'un mouvement fluide, ses pieds touchant l'asphalte du parking. Elle revêtit instantanément son masque, ce masque émotionnel qu'elle avait perfectionné au fil des années et qui ne laissait entrevoir aucun sentiment réel, aucune vulnérabilité. Son visage se ferma, ses traits se durcirent, son regard se fit distant. Elle était maintenant froide, impénétrable, dure et arrogante, incarnant tout ce qu'elle n'était pas réellement au fond d'elle. Elle se transformait en cette version d'elle-même que le monde voulait voir, qu'on attendait d'elle : quelqu'un qui dominait les autres par son physique parfait, par sa prestance naturelle, par cette aura de supériorité calculée qu'elle avait appris à projeter. Elle était fière de ce qu'elle avait accompli durant ces sept années de carrière dans le mannequinat. Des couvertures de magazines prestigieux, des défilés pour les plus grandes maisons de couture, des campagnes publicitaires internationales. Son visage s'affichait sur des panneaux publicitaires géants à travers toute l'Europe. C'était objectivement impressionnant. Pourtant, Éléonore n'avait jamais vraiment imaginé être mannequin. Ce n'avait jamais été son rêve d'enfant. Petite, elle voulait être musicienne, compositrice, créer de la beauté plutôt que de simplement l'incarner. Mais les "encouragements" incessants de sa mère, ces compliments empoisonnés sur sa beauté qui étaient en réalité des façons de lui dire que c'était sa seule valeur, et les complexes qu'elle s'évertuait méthodiquement à lui donner sur tout le reste l'avaient poussée dans ce monde. Ils l'avaient fait entrer dans l'univers impitoyable de la mode, dans ce monde cruel que cachaient les paillettes et les projecteurs, où la beauté était une monnaie d'échange et où on était jetable dès qu'on ne correspondait plus aux standards. Le mannequinat était tout sauf ce qu'elle voulait vraiment faire de sa vie, tout sauf ce qui la rendait heureuse ou épanouie. C'était une prison dorée, admirée de l'extérieur mais étouffante de l'intérieur. Mais la voilà maintenant, à vingt-trois ans, vivant pour ce qu'elle n'était pas, pour une image, pour un fantasme que les autres projetaient sur elle. Elle soupira discrètement, un soupir que seul Théo pouvait détecter, en suivant ce dernier à travers les portes vitrées automatiques de l'agence. Le bâtiment était impressionnant, ultramoderne, avec son hall d'entrée tout blanc immaculé, ses plantes vertes luxuriantes et ses écrans géants diffusant les dernières campagnes des mannequins de l'agence. Une fois franchi, les têtes se baissèrent immédiatement de politesse ou plutôt de respect mêlé de crainte. Des assistants, des stagiaires, même certains mannequins moins établis s'inclinaient sur son passage. Certains murmuraient son nom avec admiration, d'autres avec envie. Éléonore rejoignit sa loge personnelle, une pièce spacieuse qui lui était exclusivement réservée, où la maquilleuse l'attendait déjà, debout près de la chaise, ses outils soigneusement disposés sur le comptoir comme des instruments chirurgicaux. « Mademoiselle Dubois, permettez-moi de me présenter, je m'appelle Lise. » Elle s'inclina profondément en signe de respect, presque craintive, ses mains jointes devant elle. « Ce sera un honneur de travailler avec vous aujourd'hui. » « Ouais, ouais, commence. » Dit-elle sèchement en s'asseyant sans même la regarder vraiment, son ton coupant et désintéressé. Elle sortit son téléphone, commençant déjà à scroller distraitement, la reléguant au rang de simple outil. Théo, resté près de la porte, fit de gros yeux désapprobateurs dans sa direction, une réprimande silencieuse qu'Éléonore choisit d'ignorer. Mais il comprenait malheureusement que celle qui se trouvait maintenant en face de lui, assise dans cette chaise comme sur un trône, n'était plus son Éléonore. Ce n'était plus la fille sensible et douce qu'il consolait la nuit quand les cauchemars la réveillaient. C'était cette carapace, ce personnage qu'elle avait créé pour survivre dans ce milieu, quelqu'un que Théo n'appréciait guère mais dont il comprenait tristement la nécessité. Il comprenait profondément le pourquoi du comment Éléonore avait fini ainsi, transformée en cette version cynique et distante d'elle-même. Les années de négligence, les attentes impossibles, la pression constante, la solitude qui ronge l'âme. Il espérait juste, de tout son cœur, que celle-ci trouve un jour quelqu'un de bien. Quelqu'un qui lui donnerait envie de sourire sans raison, spontanément, comme sourient les gens heureux. Quelqu'un qui verrait au-delà du masque, qui la rendrait véritablement heureuse, qui lui montrerait qu'elle méritait d'être aimée pour ce qu'elle était vraiment, pas pour son apparence ou son argent. Quelqu'un qui briserait ces murs qu'elle avait érigés si haut autour de son cœur. Elle en avait désespérément besoin, même si elle ne l'admettrait jamais à voix haute. ⊰᯽⊱┈──╌❊╌──┈⊰᯽⊱Un jeune homme assez grand, impressionnant même – facilement un mètre quatre-vingt-cinq – apparut dans l'embrasure. Il avait des fossettes profondes similaires à celles d'Antoine et des lunettes à monture noire qui lui donnaient un air intellectuel.« Oh, Antoine ? » S'exclama-t-il avec surprise évidente. « Que fais-tu ici ? Je ne savais pas que tu venais ce week-end. Tu aurais dû prévenir ! »Thomas déduisit logiquement que cela devait être son frère aîné, Nathan. Antoine lui avait effectivement beaucoup, énormément parlé de celui-ci au fil des mois, aussi souvent et affectueusement qu'il lui parlait de son propre frère Julien. Leurs frères respectifs semblaient être des sujets de conversation récurrents.« Je suis là principalement pour vous présenter... » commença Antoine.« Oh, Thomas, c'est ça ? » Le devança abruptement Nathan avec un grand sourire chaleureux, coupant involontairement Antoine par la même occasion. « Antoine m'a vraiment beaucoup, beaucoup parlé de toi ces dernier
Rencontre et Rejet°•~━━✥❖✥━━~•°Le temps était particulièrement agréable en cette belle après-midi de printemps. Le soleil avait déjà atteint son point culminant dans le ciel d'un bleu azur parfait, sans le moindre nuage pour en ternir l'éclat. Ses rayons dorés et chauds caressaient doucement la peau, créant cette sensation merveilleuse de bien-être absolu qui ne venait qu'avec les premières vraies journées ensoleillées de la saison.Thomas souriait niaisement, béatement même, en regardant avec tendresse leurs doigts étroitement entrelacés qui se balançaient doucement entre eux au rythme de leurs pas synchronisés. Le simple contact de la main d'Antoine dans la sienne suffisait à faire battre son cœur plus vite, à créer ce tourbillon de papillons dans son ventre.Ils faisaient tranquillement le chemin jusqu'à chez les parents du brun, ayant pris consciencieusement deux bus différents pour se rendre jusqu'ici, dans ce quartier résidentiel calme de la banlieue de Séoul qu'il ne connaiss
Une bonne trentaine de minutes s'écoula paisiblement, le drama à la télévision continuant sans qu'ils ne le regardent vraiment, discutant de choses et d'autres. Puis ils entendirent finalement la sonnette retentir joyeusement dans tout l'habitacle du petit appartement.« Grand frère ! » Cria Thomas depuis sa chambre où il s'était visiblement réfugié. « La porte ! Quelqu'un peut aller ouvrir ? »Maxime lança un regard significatif et complice à son ami qui haussa simplement les épaules avec un sourire entendu. Julien se leva avec souplesse et s'en alla ouvrir au nouveau visiteur attendu.« Hey, Antoine ! » S'exclama chaleureusement Julien après avoir ouvert la porte d'entrée, découvrant le jeune homme. « Comment tu vas ? Ça faisait longtemps ! »« Salut, Julien, » répondit poliment Antoine avec son sourire caractéristique en forme de rectangle qui plissait adorablement ses yeux. « Je vais très bien, merci beaucoup de demander. Et toi ? »« Très bien aussi, » sourit Julien. « Vas-y, ren
Julien sentit son stress s'accroître exponentiellement, dangereusement. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine comme un tambour de guerre. Il ne savait toujours pas exactement comment formuler correctement cette annonce capitale, comment trouver les mots justes.Et il avait terriblement peur, une peur viscérale et profonde, que son petit frère adoré qu'il avait si précieusement protégé et chéri depuis la mort de leurs parents, dont il avait pris soin comme de la prunelle de ses yeux, soit profondément déçu de lui, le juge, le rejette même.« Alors, grand frère, » commença Thomas en se plaçant encore plus confortablement sur le canapé moelleux, repliant ses jambes sous lui, « qu'est-ce que tu dois m'annoncer d'aussi important et mystérieux ? »Il attrapa machinalement un coussin décoratif pour le serrer entre ses bras, un geste nerveux qu'il faisait depuis l'enfance. « Tu as l'air vraiment sérieux et ça commence à m'inquiéter. »Julien soupira profondément, essayant de calmer les
Conversations, Confessions et Complications Adorables°•~━━✥❖✥━━~•°« Qu'as-tu fait aujourd'hui ? » Demanda doucement Julien à travers son téléphone portable collé contre son oreille, passant distraitement ses doigts libres dans sa chevelure brune légèrement en désordre après sa longue journée de travail épuisante à l'hôpital. Il était affalé confortablement sur le canapé du salon, ses jambes étendues devant lui, complètement détendu pour la première fois de la journée.« Ben rien de spécialement excitant ou productif, » répondit la voix familière et traînante d'Éléonore à l'autre bout du fil, avec cette pointe d'ennui et de frustration qui la caractérisait maintenant. « Tu imagines bien que je passe littéralement toutes mes journées allongée comme un légume sur mon canapé ou dans mon lit. Si ça continue comme ça encore longtemps, je finirais réellement par devenir un vrai légume immobile. »Elle marqua une pause dramatique. « Manquerait plus qu'on m'arrose trois fois par jour et qu'o
Adieux et Promesses°•~━━✥❖✥━━~•°Éléonore avait passé une nuit absolument épouvantable, l'une des pires de sa vie récente. Autant vous dire qu'elle l'avait passée entièrement éveillée, les yeux grands ouverts fixant le plafond monotone de sa chambre d'hôpital, en pensant obsessionnellement, anxieusement, à ce qui allait inévitablement se passer. Son esprit tournait en boucle, rejouant encore et encore des scénarios catastrophes.Maintenant qu'elle avait officiellement reçu l'autorisation tant attendue de sortir de l'hôpital, de retrouver sa liberté et son appartement luxueux, elle avait terriblement peur, une peur viscérale et irrationnelle, que son amitié naissante et précieuse avec l'infirmier s'arrête brutalement là, qu'elle ne survive pas au-delà de ces murs blancs aseptisés.Elle considérait déjà Maxime comme son ami, son véritable ami – probablement le premier vrai ami qu'elle ait jamais eu depuis l'enfance. Combien même ce dernier ne lui ait jamais explicitement dit quelque ch
°•~━━✥❖✥━━~•° Éléonore s'était retrouvée complètement seule dans sa chambre d'hôpital, cette chambre aseptisée aux murs blancs impersonnels dont elle allait devoir s'accommoder pendant un certain temps indéterminé. Le silence était pesant, oppressant, seulement rompu par le bip régulier et monoto
Julien sentit quelque chose se briser en lui face à tant de bienveillance sincère. Il ne savait toujours pas ce qu'il était censé faire dans cette situation impossible, mais un peu de conseils extérieurs ne serait certainement pas de refus. Il en avait désespérément besoin, de cette perspective obj
⊰᯽⊱┈──╌❊╌──┈⊰᯽⊱ Julien arpentait les couloirs interminables de l'hôpital d'un pas mécanique, presque zombie, l'esprit complètement embrouillé dans un tourbillon de pensées contradictoires. Ses semelles en caoutchouc couinaient légèrement sur le linoléum blanc immaculé à chaque pas, un son répétiti
⊰᯽⊱┈──╌❊╌──┈⊰᯽⊱ Éléonore avait été installée dans une chambre privée au troisième étage, dans l'aile réservée aux patients nécessitant une discrétion absolue - célébrités, politiciens, figures publiques. Après avoir repris connaissance dans une brume confuse, émergeant lentement de cette douleur q







