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Chapitre 8 : L'Architecte de l'Ombre

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-11-03 19:23:45

Silas

La porte de la chambre d'Alyssa se referme dans un silence feutré. L'écho de sa présence, de sa rébellion vibrante, me suit dans le couloir. L'air est plus froid ici, plus familier. L'odeur de la cire d'abeille et de la pierre ancienne remplace son parfum de savon simple et de colère.

Ma demeure n'est pas qu'une prison pour elle. C'est une forteresse, un centre nerveux. Les murs épais du manoir abritent des salles de serveurs cryptés, une petite armée d'hommes loyaux , une loyauté achetée par la peur ou l'argent, peu importe , et les rouages d'un empire que j'ai bâti à partir de la boue des rues.

Mon bureau est une pièce spartiate, contrastant avec le luxe ostentatoire du reste de la maison. Une grande table en acajou, des écrans d'ordinateur noirs, une carte topographique du pays et des routes maritimes. Ici, il n'y a pas de place pour la poésie. Ici, règne la réalité brute.

Léo m'y attend, debout, une tablette à la main. Son visage balafré est impassible, mais je perçois la tension en lui. L'échec de l'interrogatoire de l'espion mexicain pèse encore.

— Le nettoyage est terminé, annonce-t-il succinctement. La filière de Barcelone a été avertie. Ils n'enverront plus de cadeaux empoisonnés.

Je hoche la tête, contournant mon bureau pour m'asseoir. Les chiffres d'un transfert d'armes vers des miliciens libyens défilent sur un écran. Une transaction de plusieurs millions. La vie et la mort se réduisent à des colonnes de données.

— Et le traître dans nos rangs ?

— Identifié. Gerardo. Il gérait le port de plaisance.

Je ne sourcille pas. Gerardo était compétent. Mais la compétence n'a aucune valeur face à la trahison.

— Ses filles étudient à Londres, je crois.

— Oui, patron.

— Fais-leur parvenir une bourse. Anonymement. Que leurs études soient payées jusqu'au doctorat.

Léo ne bronche pas. C'est cette dualité qui le trouble, bien plus qu'un acte de cruauté pure. La clémence peut être une arme plus percutante que la violence. Elle désoriente, elle crée des dettes impossibles à rembourser. Gerardo a échoué, il meurt. Mais son sacrifice involontaire assure l'avenir de sa lignée. Le message est clair : je suis un dieu rancunier et généreux. On ne me trahit pas, mais on peut espérer en ma pitié, si l'on sert bien.

— Bien, patron, dit Léo avant de sortir.

Je reste seul.

Mes doigts effleurent la reliure du Neruda que j'avais apporté à Alyssa. Un choix délibéré. La poésie, c'est le chaos des émotions mis en ordre par la structure des mots. C'est une métaphore de ce que je veux lui faire. Mettre de l'ordre dans son chaos moral.

Sa question résonne encore. « Qui êtes-vous, Silas Cruz, quand on retire les armes et la peur que vous inspirez ? »

Une question surprenante. Personne ne me la pose plus. Personne n'ose.

Je me lève et marche vers la fenêtre sans tain qui donne sur une cour intérieure. La réponse est simple, et pourtant si complexe.

Sans les armes, je suis l'architecte. Le calculateur. Celui qui comprend que le monde n'est pas une bataille entre le bien et le mal, mais une lutte éternelle entre le chaos et l'ordre. Les gouvernements, les lois, ce ne sont que des ordres fragiles, imposés par ceux qui ont le plus de pouvoir à un instant T. Mon ordre à moi est simplement plus honnête. Il ne se cache pas derrière des drapeaux ou des idéaux. Il est fondé sur la loyauté, la peur et le profit.

Je revois le visage d'Alyssa, tordu par la fureur et l'incompréhension. « Beaucoup de gens naissent dans la pauvreté et ne deviennent pas des monstres. »

C'est vrai. Ils deviennent des victimes. Des statistiques. Des cadavres oubliés dans des ruelles. J'ai choisi de ne pas être une victime. J'ai choisi de devenir la tempête elle-même.

Ma sœur, Elena… Son souvenir est une cicatrice à vif. Je n'ai pas volé un pain pour elle. J'ai volé un médicament. Un antibiotique ridiculement simple. Je me suis fait attraper, tabasser. Quand je suis finalement rentré, triomphant, le paquet froissé dans ma main, elle était déjà froide. La fièvre l'avait emportée. La loi, représentée par le pharmacien qui m'avait chassé, l'avait tuée. Ce jour-là, j'ai compris. Les règles sont faites pour protéger ceux qui possèdent, et pour écraser ceux qui n'ont rien. Je me suis juré de ne plus jamais être de ceux qui n'ont rien. Et de ne plus jamais me laisser arrêter par des "principes".

Alyssa est l'incarnation de ce pharmacien. De ce monde qui juge depuis son confort moral. Elle croit que son courage est pur. Elle refuse de voir l'animal qui sommeille en elle, cette volonté de survivre qui est la base de toute vie.

Mon objectif n'est pas de la briser. C'est trop simple. La briser ferait de moi un bourreau, et d'elle une martyre. Un récit qu'elle pourrait chérir.

Non. Je veux l'éveiller.

Je veux qu'elle regarde cet homme dans la salle de torture et qu'elle admette, ne serait-ce qu'une seconde, que sa première pulsion n'était pas de le sauver, mais de préserver sa propre innocence. Je veux qu'elle reconnaisse que le frisson qu'elle a senti quand j'étais près d'elle n'était pas que de la haine. C'était de l'excitation. La confrontation de deux forces pures.

La posséder, comme je le lui ai dit, ce n'est pas la réduire en esclavage. C'est la forcer à s'accepter dans toute son humanité contradictoire. L'ombre et la lumière en elle.

C'est un projet bien plus ambitieux que n'importe quel trafic d'armes. C'est la refonte d'une âme.

Je retourne à mon bureau. D'un geste, je fais disparaître les chiffres des écrans et je les remplace par les flux vidéo de la chambre d'Alyssa. Elle est assise par terre, le dos contre le lit, les genoux remontés contre sa poitrine. Son visage est défait, trahissant la tempête que mes questions ont soulevée en elle.

Je souris, non de triomphe, mais d'anticipation.

Elle croit que je me bats pour des réponses. Elle a tort. Je me bats pour les questions. Chaque doute que je sème est une faille dans son armure. Chaque faille est une porte ouverte vers sa véritable nature.

Et je suis un homme patient. J'ai bâti un empire. Transformer une seule femme, si brillante et farouche soit-elle, est un défi à ma mesure.

Le jeu vient de commencer. Et chaque frisson qu'elle nie, chaque regard fuyant, chaque mot rageur, est une pièce qui tombe en ma faveur.

Je l'observe un moment de plus, cette lumière arrogante qui lutte contre les ombres de sa propre conscience.

Puis, j'éteins l'écran.

L'architecte doit retourner à son ouvrage. L'ombre attend.

Alyssa 

Les jours qui suivent l’interrogatoire inversé sont un champ de ruines mentales. Les questions de Silas résonnent en moi, des éclats d’obus enfouis dans ma chair. Compassion ou lâcheté ? Courage ou arrogance ? Je me surprends à analyser mes propres souvenirs, mes motivations passées, avec une suspicion nouvelle. Étais-je vraiment cette héroïne pure que je m’imaginais ? Ou simplement une femme terrifiée à l’idée de se salir les mains ?

Alma, la femme de chambre silencieuse, reste mon seul point de contact avec le monde extérieur. Son regard est professionnellement neutre, mais je sens parfois une lueur de curiosité, peut-être même de pitié, quand elle me trouve le front plissé, perdue dans mes pensées. Elle apporte des vêtements simples , un jean, un pull , que je finis par accepter de porter. Ma chemise de nuit était un étendard. Ces vêtements sont un uniforme de prisonnière. La différence est mince, mais réelle. C’est une première concession, infime, et je la hais.

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