로그인Silas
La porte de la chambre d'Alyssa se referme dans un silence feutré. L'écho de sa présence, de sa rébellion vibrante, me suit dans le couloir. L'air est plus froid ici, plus familier. L'odeur de la cire d'abeille et de la pierre ancienne remplace son parfum de savon simple et de colère.
Ma demeure n'est pas qu'une prison pour elle. C'est une forteresse, un centre nerveux. Les murs épais du manoir abritent des salles de serveurs cryptés, une petite armée d'hommes loyaux , une loyauté achetée par la peur ou l'argent, peu importe , et les rouages d'un empire que j'ai bâti à partir de la boue des rues.
Mon bureau est une pièce spartiate, contrastant avec le luxe ostentatoire du reste de la maison. Une grande table en acajou, des écrans d'ordinateur noirs, une carte topographique du pays et des routes maritimes. Ici, il n'y a pas de place pour la poésie. Ici, règne la réalité brute.
Léo m'y attend, debout, une tablette à la main. Son visage balafré est impassible, mais je perçois la tension en lui. L'échec de l'interrogatoire de l'espion mexicain pèse encore.
— Le nettoyage est terminé, annonce-t-il succinctement. La filière de Barcelone a été avertie. Ils n'enverront plus de cadeaux empoisonnés.
Je hoche la tête, contournant mon bureau pour m'asseoir. Les chiffres d'un transfert d'armes vers des miliciens libyens défilent sur un écran. Une transaction de plusieurs millions. La vie et la mort se réduisent à des colonnes de données.
— Et le traître dans nos rangs ?
— Identifié. Gerardo. Il gérait le port de plaisance.
Je ne sourcille pas. Gerardo était compétent. Mais la compétence n'a aucune valeur face à la trahison.
— Ses filles étudient à Londres, je crois.
— Oui, patron.
— Fais-leur parvenir une bourse. Anonymement. Que leurs études soient payées jusqu'au doctorat.
Léo ne bronche pas. C'est cette dualité qui le trouble, bien plus qu'un acte de cruauté pure. La clémence peut être une arme plus percutante que la violence. Elle désoriente, elle crée des dettes impossibles à rembourser. Gerardo a échoué, il meurt. Mais son sacrifice involontaire assure l'avenir de sa lignée. Le message est clair : je suis un dieu rancunier et généreux. On ne me trahit pas, mais on peut espérer en ma pitié, si l'on sert bien.
— Bien, patron, dit Léo avant de sortir.
Je reste seul.
Mes doigts effleurent la reliure du Neruda que j'avais apporté à Alyssa. Un choix délibéré. La poésie, c'est le chaos des émotions mis en ordre par la structure des mots. C'est une métaphore de ce que je veux lui faire. Mettre de l'ordre dans son chaos moral.
Sa question résonne encore. « Qui êtes-vous, Silas Cruz, quand on retire les armes et la peur que vous inspirez ? »
Une question surprenante. Personne ne me la pose plus. Personne n'ose.
Je me lève et marche vers la fenêtre sans tain qui donne sur une cour intérieure. La réponse est simple, et pourtant si complexe.
Sans les armes, je suis l'architecte. Le calculateur. Celui qui comprend que le monde n'est pas une bataille entre le bien et le mal, mais une lutte éternelle entre le chaos et l'ordre. Les gouvernements, les lois, ce ne sont que des ordres fragiles, imposés par ceux qui ont le plus de pouvoir à un instant T. Mon ordre à moi est simplement plus honnête. Il ne se cache pas derrière des drapeaux ou des idéaux. Il est fondé sur la loyauté, la peur et le profit.
Je revois le visage d'Alyssa, tordu par la fureur et l'incompréhension. « Beaucoup de gens naissent dans la pauvreté et ne deviennent pas des monstres. »
C'est vrai. Ils deviennent des victimes. Des statistiques. Des cadavres oubliés dans des ruelles. J'ai choisi de ne pas être une victime. J'ai choisi de devenir la tempête elle-même.
Ma sœur, Elena… Son souvenir est une cicatrice à vif. Je n'ai pas volé un pain pour elle. J'ai volé un médicament. Un antibiotique ridiculement simple. Je me suis fait attraper, tabasser. Quand je suis finalement rentré, triomphant, le paquet froissé dans ma main, elle était déjà froide. La fièvre l'avait emportée. La loi, représentée par le pharmacien qui m'avait chassé, l'avait tuée. Ce jour-là, j'ai compris. Les règles sont faites pour protéger ceux qui possèdent, et pour écraser ceux qui n'ont rien. Je me suis juré de ne plus jamais être de ceux qui n'ont rien. Et de ne plus jamais me laisser arrêter par des "principes".
Alyssa est l'incarnation de ce pharmacien. De ce monde qui juge depuis son confort moral. Elle croit que son courage est pur. Elle refuse de voir l'animal qui sommeille en elle, cette volonté de survivre qui est la base de toute vie.
Mon objectif n'est pas de la briser. C'est trop simple. La briser ferait de moi un bourreau, et d'elle une martyre. Un récit qu'elle pourrait chérir.
Non. Je veux l'éveiller.
Je veux qu'elle regarde cet homme dans la salle de torture et qu'elle admette, ne serait-ce qu'une seconde, que sa première pulsion n'était pas de le sauver, mais de préserver sa propre innocence. Je veux qu'elle reconnaisse que le frisson qu'elle a senti quand j'étais près d'elle n'était pas que de la haine. C'était de l'excitation. La confrontation de deux forces pures.
La posséder, comme je le lui ai dit, ce n'est pas la réduire en esclavage. C'est la forcer à s'accepter dans toute son humanité contradictoire. L'ombre et la lumière en elle.
C'est un projet bien plus ambitieux que n'importe quel trafic d'armes. C'est la refonte d'une âme.
Je retourne à mon bureau. D'un geste, je fais disparaître les chiffres des écrans et je les remplace par les flux vidéo de la chambre d'Alyssa. Elle est assise par terre, le dos contre le lit, les genoux remontés contre sa poitrine. Son visage est défait, trahissant la tempête que mes questions ont soulevée en elle.
Je souris, non de triomphe, mais d'anticipation.
Elle croit que je me bats pour des réponses. Elle a tort. Je me bats pour les questions. Chaque doute que je sème est une faille dans son armure. Chaque faille est une porte ouverte vers sa véritable nature.
Et je suis un homme patient. J'ai bâti un empire. Transformer une seule femme, si brillante et farouche soit-elle, est un défi à ma mesure.
Le jeu vient de commencer. Et chaque frisson qu'elle nie, chaque regard fuyant, chaque mot rageur, est une pièce qui tombe en ma faveur.
Je l'observe un moment de plus, cette lumière arrogante qui lutte contre les ombres de sa propre conscience.
Puis, j'éteins l'écran.
L'architecte doit retourner à son ouvrage. L'ombre attend.
Alyssa
Les jours qui suivent l’interrogatoire inversé sont un champ de ruines mentales. Les questions de Silas résonnent en moi, des éclats d’obus enfouis dans ma chair. Compassion ou lâcheté ? Courage ou arrogance ? Je me surprends à analyser mes propres souvenirs, mes motivations passées, avec une suspicion nouvelle. Étais-je vraiment cette héroïne pure que je m’imaginais ? Ou simplement une femme terrifiée à l’idée de se salir les mains ?
Alma, la femme de chambre silencieuse, reste mon seul point de contact avec le monde extérieur. Son regard est professionnellement neutre, mais je sens parfois une lueur de curiosité, peut-être même de pitié, quand elle me trouve le front plissé, perdue dans mes pensées. Elle apporte des vêtements simples , un jean, un pull , que je finis par accepter de porter. Ma chemise de nuit était un étendard. Ces vêtements sont un uniforme de prisonnière. La différence est mince, mais réelle. C’est une première concession, infime, et je la hais.
Il a souri. Un sourire sans joie, sans triomphe, sans rien d'autre qu'une tristesse immense et glacée.— Maintenant, c'est moi qui dirige. Moi qui décide. Et toi, Mateo, tu devrais décider aussi. Ne laisse personne choisir à ta place. Ni qui tu sers. Ni qui tu es. Ni qui tu aimes. Parce que si tu laisses quelqu'un choisir pour toi, tu deviens un outil. Et un outil, ça se jette quand c'est usé.Le crépuscule tombait sur la colline. Le ciel était en feu, des bandes orange et violettes qui s'étiraient à l'infini. Cassian a sorti un canif de sa poche de pantalon, un objet simple au manche de corne. Il a ouvert la lame lentement, avec un geste presque rituel, et avant que je puisse comprendre ce qu'il allait faire, il s'est entai
SilasDeux jours. Deux jours depuis que Cassian Valerius était apparu dans ma vie comme une comète, et je m'étais surpris à guetter son retour. Je ne l'aurais avoué ni à Emilio, ni à personne, mais chaque fois qu'un bruit de moteur se faisait entendre dans le camp, je levais la tête malgré moi, le cœur un peu plus rapide. J'avais honte de cette attente, de cet espoir absurde. Je ne savais pas encore que c'était le début d'un attachement qui allait me poursuivre toute ma vie.Il est revenu. Sans prévenir, comme la première fois. Sa voiture noire a fendu la poussière du chemin, et cette fois, je n'ai pas pensé qu'il allait se faire dévorer. J'ai pensé : Il est là. Et je me
Il est venu me trouver après l'entraînement du soir, quand j'étais assis seul contre un mur, à essayer de faire passer la douleur de mes muscles tétanisés.— Tu es d'où, Mateo ? a-t-il demandé en s'accroupissant à côté de moi, sans se soucier de salir son pantalon beige.— Du nord, j'ai répondu, évasif.— Le nord, c'est grand. C'est un continent, presque.— Un village près de la frontière. Personne ne connaît.— Tu as de la famille ?Je me suis raidi imperceptiblement. La question avait claqu&eacut
L'instructeur , un ancien militaire reconverti, le crâne rasé comme un genou, la voix rauque à force de hurler du matin au soir , nous a rassemblés dans la cour principale. Il était nerveux, l'instructeur. Lui qui nous terrorisait d'habitude avec ses cris et ses punitions, il était soudainement poli, presque obséquieux. Il nous a présenté Cassian comme "un observateur", "un invité de la direction". Personne n'a posé de questions. On n'en posait jamais, des questions. Les questions attiraient les ennuis, et les ennuis, dans ce camp, prenaient souvent la forme de coups ou pire.Cassian nous a regardés. Un par un. Méthodiquement, comme on inspecte un troupeau. Ses yeux bleus s'attardaient sur chaque visage quelques secondes, pas plus, mais ces quelques secondes semblaien
Je connais cette fatigue.Elle est en moi depuis si longtemps que je ne me souviens plus de ce que c'était que de vivre sans elle. Je la sens dans mes os, chaque matin, quand je pose les pieds sur le sol froid. Je la sens quand je croise mon reflet dans une vitre ou dans le miroir de la salle de bains, ce visage que je reconnais à peine, ces yeux qui ont vu trop de choses. Je la sens quand Alyssa pose sa main sur ma poitrine, la nuit, et que je me demande si elle peut sentir le vide à l'intérieur, le gouffre, l'absence.Emilio voulait la paix. Moi aussi, peut-être. Mais je ne sais pas où la trouver. Je ne sais même pas si elle existe pour les hommes comme nous, ou si ce n'est qu'un mirage, une promesse qu'on nous agite sous le nez pour mieux nous manipu
Je hoche la tête, lentement. Je glisse le pistolet dans la poche intérieure de ma veste, celle que j'avais fait coudre pour mes carnets médicaux. Il pèse contre ma hanche, froid et dur, une présence étrangère contre ma peau.— Il a déjà servi ? je demande.— Oui.— Dans ta main ?— Oui.— Pour quoi ?— Pour ce que tu imagines.Sa réponse est laconique, définitive, une porte qui se ferme. Je n'insiste pas. Je sais que je ne veux pas connaître les détails.







