MasukLa tempête est arrivée sans prévenir.
Pas métaphoriquement. Réellement. La neige s’est mise à tomber en plein milieu de l’entraînement. D’abord légère, puis dense, lourde, avalant peu à peu les vitres de l’aréna derrière un rideau blanc. À dix-neuf heures, la direction annonça que les routes principales étaient bloquées. L’équipe était coincée. Quelques joueurs jurèrent. D’autres rirent, profitant du contretemps. Éliane consulta son téléphone. Aucun réseau stable. Parfait. Elle se retrouva dans la salle de traitement presque vide, rangeant mécaniquement du matériel, quand Mathieu passa la tête par la porte. — On improvise une soirée prisonniers de l’aréna, annonça-t-il. Pizza dans vingt minutes. Elle sourit. — Très professionnel. — J’essaie de maintenir le moral des troupes. Il resta appuyé contre le cadre de la porte. — Tu comptes rester ici toute la soirée ? Elle haussa légèrement les épaules. — Je ne connais pas encore assez bien les dynamiques de groupe pour me mêler à vos rituels. — Tu en fais partie maintenant. La phrase était simple. Mais elle résonna plus fort qu’elle ne l’aurait cru. Il ne la voyait pas comme une intervenante externe. Il la voyait dans l’équipe. Il s’approcha et prit place sur la table de traitement, face à elle. — Comment tu te sens, vraiment ? demanda-t-il. Pas professionnellement. Humainement. Elle hésita. — Bien. Il attendit. Elle soupira doucement. — C’est… intense. — L’équipe ? Elle soutint son regard. — Tout. Il hocha la tête, comme s’il comprenait sans qu’elle ait besoin d’expliquer. — Il faut du temps pour trouver sa place ici. Un silence confortable s’installa. La neige frappait maintenant les vitres avec insistance. — Tu n’as jamais hésité ? demanda-t-elle. — À propos de quoi ? — À rester. À porter ce rôle. Il réfléchit un instant. — Tous les jours. Elle cligna des yeux. — Vraiment ? — Être capitaine, ce n’est pas être le plus fort. C’est être celui qui absorbe le chaos. Son regard se fit plus sombre. — Et parfois, ça fatigue. Elle perçut la fissure derrière la solidité. C’était la première fois qu’il se dévoilait aussi franchement. Sans qu’elle le touche. Sans tension électrique. Juste… humain. Elle s’approcha légèrement. Instinctivement. — Tu n’as pas à tout absorber seul. Leurs genoux se frôlèrent presque. Presque. Il baissa brièvement les yeux vers la distance réduite. Puis les releva. Quelque chose changea dans son regard. Plus personnel. Moins capitaine. — Et toi ? demanda-t-il doucement. Qui absorbe pour toi ? La question la désarma. Elle ouvrit la bouche. Rien ne sortit. Parce que la vérité était simple : Personne. Un éclat de mouvement attira son attention derrière la vitre intérieure qui donnait sur le couloir. Alexei. Immobile. Il ne regardait pas à l’intérieur. Ou peut-être que si. Impossible à dire à travers le reflet des néons. Puis il passa son chemin. Sans s’arrêter. Sans entrer. Un pincement discret traversa sa poitrine. Mathieu suivit son regard. — Il gère mal les espaces où il ne contrôle pas la dynamique. Elle détourna les yeux. — Je ne suis pas une dynamique. — Non. Il la regarda longuement. — Tu es un facteur d’équilibre. La phrase l’ébranla plus qu’elle ne l’aurait cru. Parce qu’elle impliquait qu’elle comptait. Réellement. Un rire éclata dans le couloir. L’odeur de pizza commença à se répandre. — Viens, dit Mathieu en se levant. Avant qu’ils mangent tout. • La soirée fut étonnamment légère. Cartes sur une table improvisée. Rires. Taquineries. Éliane se surprit à rire franchement. Alexei était là. Mais à l’autre bout de la pièce. Il participait aux discussions. Parfois même il souriait. Mais jamais vers elle. Jamais. Une distance précise. Calculée. Ou peut-être respectueuse. Elle n’arrivait plus à faire la différence. À un moment, l’un des joueurs lança une plaisanterie sur les « privilèges du capitaine ». Mathieu répliqua avec aisance. Puis son regard glissa vers Éliane. Bref. Mais visible. Alexei le remarqua. Le silence autour de la table se densifia imperceptiblement. Rien de concret. Rien de frontal. Juste un léger décalage. Une tension presque invisible. Éliane sentit son cœur accélérer. Pourquoi ? Elle n’avait rien fait. Rien franchi. Et pourtant, elle avait l’impression de déplacer des lignes sans le vouloir. • Plus tard, alors que la neige cessait enfin, les joueurs commencèrent à quitter l’aréna. Éliane enfila son manteau dans le couloir désert. — Tu as une voiture adaptée pour la neige ? demanda Mathieu derrière elle. — Oui. — Je peux quand même te suivre jusqu’à l’autoroute. Protection discrète. Elle hésita. Puis : — D’accord. Alors qu’ils sortaient, elle aperçut Alexei près des portes vitrées. Seul. Les mains dans les poches. Il les observa passer. Son regard croisa le sien une seconde. Aucune colère. Aucune jalousie évidente. Juste une intensité contenue. Puis il détourna les yeux. Elle monta dans sa voiture. Le moteur vibra doucement. Dans le rétroviseur, elle vit Mathieu attendre qu’elle démarre. Plus loin, la silhouette d’Alexei s’éloignait dans la neige. Deux présences. Deux énergies. L’une qui s’approchait doucement. L’autre qui se retirait. Et elle, au centre, sentant l’équilibre devenir de plus en plus fragile. Ce n’était plus seulement une question d’attirance. C’était une question d’espace. De place. De choix à venir. Et pour la première fois, elle se demanda si le danger ne venait pas du fait qu’elle aimait… Les deux sensations.Le vestiaire était trop silencieux.Pas le silence habituel d’avant un entraînement — celui où les joueurs se concentrent, attachent leurs patins ou tapent leur bâton contre le sol.Non.Celui-ci était différent.Dense.Épais.Comme si quelque chose flottait dans l’air.Éliane le sentit dès qu’elle passa la porte.Les conversations cessèrent.Quelques joueurs levèrent la tête.D’autres échangèrent des regards rapides.Quelqu’un savait quelque chose.Ou croyait savoir.Elle posa son sac sur la table médicale.— Bonjour, dit-elle.Quelques réponses murmurées.Pas plus.Elle remarqua alors Mathieu, assis au bout du vestiaire. Le capitaine attachait lentement ses jambières, mais ses yeux étaient fixés sur elle.Observateurs.Calculés.Il se leva finalement et traversa la pièce.— Éliane.— Sa
La voiture passa si près qu’Éliane sentit le souffle du métal sur sa jambe.Un rugissement de moteur.Un éclair de phares.Puis le crissement brutal des pneus sur l’asphalte mouillé.Alexei la tira violemment vers lui.Ils tombèrent tous les deux contre la barrière métallique du stationnement arrière de l’aréna.Pendant une seconde, Éliane ne comprit pas ce qui venait de se passer.Son cœur battait trop vite.L’air semblait plus froid.— Tu es blessée ? demanda Alexei d’une voix basse, tendue.Elle secoua la tête, encore sous le choc.— Non… je…Elle se redressa, regardant la rue. La voiture noire disparaissait déjà au bout de l’avenue, avalée par la nuit et la neige sale.— C’était… volontaire ? murmura-t-elle.Alexei ne répondit pas immédiatement.Son regard suivait la voiture.Froid. Concentré.Puis il murmura quelque chose en russe.Un mot qu’Éliane ne comprit pas.Mais la haine dans sa voix était claire.Elle tourna vers lui.— Alexei… ?Il passa une main sur sa nuque, respirant
Les phares les aveuglèrent.Tout se passa en une fraction de seconde.Alexei réagit avant même que l’esprit d’Éliane comprenne ce qui arrivait. Sa main attrapa brusquement son bras et il la tira violemment vers lui.« Bouge ! »Ils basculèrent tous les deux sur le côté juste au moment où la voiture traversa le stationnement.Les pneus crissèrent sur l’asphalte humide.Le véhicule passa à quelques mètres d’eux seulement, trop vite, trop proche.Le souffle du moteur balaya leurs vêtements.Puis la voiture continua sa course et tourna brusquement vers la sortie du parking.En quelques secondes…elle avait disparu dans la rue sombre.Le silence retomba brutalement.Éliane était toujours contre Alexei.Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine.« Est-ce que tu es blessée ? »La voix d’Alexei était basse, tendue.Ses mains tenaient toujours ses épaules.Elle secoua la tête, encore sous le choc.« Non… »Sa respiration était rapide.« Toi ? »Il s
Pendant quelques secondes, Éliane ne fut plus capable de respirer.La vidéo tournait encore sur l’écran du téléphone d’Alexei. Mathieu était assis dans la salle d’examen, penché légèrement vers l’avant, ses coudes posés sur ses cuisses. Il regardait le sol, fatigué, inconscient d’être filmé.Quelqu’un l’observait.Quelqu’un qui se trouvait forcément encore dans l’aréna.Le téléphone glissa presque des doigts d’Éliane.« Il faut aller le voir. »Sa voix tremblait légèrement.Alexei avait déjà commencé à marcher.Ils traversèrent le couloir rapidement, leurs pas résonnant contre le béton. Le cœur d’Éliane battait trop vite, comme si chaque seconde perdue pouvait provoquer quelque chose d’irréversible.Quand ils arrivèrent devant la salle médicale, la porte était encore fermée.Alexei l’ouvrit brusquement.Mathieu releva immédiatement la tête.« Wow. »Il les regarda tou
Le sang d’Éliane sembla se retirer de son visage en une seconde.Elle fixa la photo sur son téléphone comme si l’image pouvait disparaître si elle clignait des yeux trop fort.Mais elle était bien là.Prise d’en haut.Un angle légèrement incliné.On les voyait clairement, elle et Alexei, debout dans le couloir gris de l’aréna.La photo venait d’être prise quelques secondes plus tôt.Elle leva lentement les yeux autour d’elle.Le couloir semblait vide.Les lumières fluorescentes vibraient légèrement au plafond. Les murs de béton résonnaient encore faiblement des bruits du match qui se terminait de l’autre côté du bâtiment.Mais il n’y avait personne.Personne devant eux.Personne derrière.Et pourtant…Quelqu’un venait de les photographier.« Alexei… »Sa voix était plus basse qu’un murmure.Il tendit la main.Elle lui donna
Le vestiaire resta silencieux pendant plusieurs secondes.Le genre de silence épais qui tombe seulement quand une mauvaise nouvelle vient de frapper tout le monde en même temps.Alexei ne bougea pas.Ses bras restaient croisés sur sa poitrine, son regard fixé sur l’entraîneur comme s’il attendait que celui-ci ajoute quelque chose.Mais l’entraîneur ne disait plus rien.Il n’y avait rien à ajouter.« Combien ? » demanda finalement Alexei.Sa voix était calme.Trop calme.L’entraîneur passa une main fatiguée sur son front.« Suspension indéterminée pour l’instant. »Un murmure parcourut le vestiaire.« Indéterminée ? » répéta un joueur au fond.« Ils veulent revoir toute la séquence de la bagarre. »Alexei hocha lentement la tête.Comme si la décision ne le surprenait pas.Mais Éliane, elle, sentit une tension brutale lui serrer la poitrine.







