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Chapitre 3 : Toast à l'avenir

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-18 02:26:09

Le dîner fut servi à vingt et une heures précises.

Bérénice ne tolérait ni les retards, ni les dépassements, ni les émotions non planifiées. Elle avait fait dresser la table en U autour d'un immense chemin de vigne composé de feuilles de sarment, de raisins noirs et de bougies basses. Un jardin d'automne posé sur nappe d'ivoire. Magnifique, comme tout ce qui, chez elle, servait à décorer un couteau.

Isadora n'avait pas de place.

Enfin, si. Bérénice lui en avait attribué une, tout au bout, entre le neveu par alliance qui bégayait et une cousine sourde d'une oreille. C'était studieux. C'était méthodique. C'était fait pour qu'elle ne puisse ni entendre la conversation principale, ni y participer, ni même se sentir invitée à sa propre table.

Elle s'assit. Le velours de la chaise gémit sous elle. Elle serra les cuisses, tira sur la robe grise pour dissimuler ce qu'elle ne pouvait pas dissimuler, et posa ses mains sur la nappe, à plat, comme deux animaux morts qu'elle aurait rapportés du marché.

En face, à trois mètres d'elle, Margaux avait été placée à la droite de Raphaël.

À la droite.

Une place d'épouse. Une place de future. Une place que personne, autour de la table, ne pouvait ignorer. Bérénice, à la gauche de son fils, souriait comme un architecte devant un chantier bien avancé.

Le premier service passa. Isadora ne mangea rien. Elle avait cru, en s'asseyant, qu'elle mangerait, parce qu'elle mangeait tout le temps, parce que manger était devenu, depuis la nuit du couvre-toi, la seule façon qu'elle connaissait de rester debout. Mais ce soir, quelque chose s'était refermé dans son ventre. Un poing. Un nœud. Une porte. La bouchée de foie gras qu'elle porta à ses lèvres eut le goût de la cendre. Elle la reposa sur le bord de son assiette, discrètement, et personne ne le remarqua.

Personne, sauf Solange.

La gouvernante passait de convive en convive, son plat d'argent en équilibre sur l'avant-bras, ses cheveux gris tirés en chignon serré. Elle croisa le regard d'Isadora une fraction de seconde, à peine, et Isadora vit, dans les yeux noirs de la vieille femme, quelque chose qui ressemblait à de la colère. Pas contre elle. Pour elle. C'était nouveau. C'était même, dans cette salle, la seule chaleur.

Bérénice se leva.

Le tintement de son couteau contre son verre courut le long de la table en U, et les conversations tombèrent d'un coup, comme un rideau de théâtre.

— Mes chers amis, dit-elle.

Sa voix. Cette voix. Basse, posée, veloutée, avec cette pointe traînante qu'elle réservait aux occasions où elle allait faire mal. Isadora la connaissait par cœur. Elle en avait mémorisé les inflexions comme d'autres apprennent des partitions.

— Mes chers amis, nous ne sommes pas seulement réunis ce soir pour célébrer les vendanges du domaine. Nous sommes réunis pour parler d'avenir. L'avenir, chez les Vane, n'a jamais été un mot creux. C'est un devoir. C'est même, permettez-moi, une passion.

Rires polis. Verres à moitié levés, en anticipation.

Bérénice laissa passer une seconde. Elle tourna la tête vers l'extrémité de la table. Vers Isadora. Elle sourit.

— Je veux d'abord remercier ma belle-fille. Isadora, ma chérie.

Toutes les têtes pivotèrent. Isadora sentit ses joues devenir brûlantes, puis glacées, puis brûlantes encore, en un aller-retour humiliant que son corps ne contrôlait plus. Elle força un sourire. Il tint. C'était toujours cela de sauvé.

— Isadora, poursuivit Bérénice, nous aide ce soir. Elle a tenu à participer au service, comme une jeune fille de bonne maison à l'ancienne. C'est si généreux de sa part, dans son état, avec sa fatigue. Je voulais que chacun le sache. On oublie parfois ce que les épouses discrètes offrent à leur famille. Merci, ma chérie.

Le mot état frappa Isadora à la base du sternum. Elle sut, à cet instant précis, que la moitié de la salle allait passer la nuit à se demander si elle était enceinte, malade, dépressive ou simplement grosse, et que Bérénice avait offert cette ambiguïté comme on offre une friandise à des chiens de meute.

Applaudissements. Discrets. Cruels. Cette qualité particulière d'applaudissement qui ne salue rien, sinon le talent de celui qui a lancé la phrase.

Isadora inclina la tête. Elle avait envie de vomir. Elle inclina la tête tout de même. La chambre froide, en elle, s'ouvrit et se referma. Un rangement de plus.

Bérénice attendit que le silence revienne. Puis elle se tourna vers Raphaël, vers Margaux, vers eux deux.

— Et maintenant, dit-elle, buvons à ceux qui construisent, avec nous, l'avenir de la maison Vane. À mon fils. À ses collaborateurs les plus proches. À Margaux Duret, qui rejoindra officiellement le groupe lundi et dont la présence ce soir est déjà, je crois, un signe que chacun ici sait interpréter.

Un signe que chacun ici sait interpréter.

Isadora leva son verre en même temps que les autres, parce que son bras le fit tout seul, dressé par des années de discipline. Le champagne trembla dans la coupe. Elle regarda Raphaël. Il ne la regardait pas. Il regardait Margaux. Et Margaux, elle, regardait Isadora.

Ce fut bref. Trois secondes, peut-être. Mais dans ces trois secondes, il y eut tout : le sourire à peine relevé au coin des lèvres, la petite inclinaison de tête, la lueur amusée dans l'œil, et cette pensée, très claire, que Margaux ne prit même pas la peine de dissimuler : ta place, à cette table, est déjà la mienne.

Isadora but. Elle but tout, d'un coup, la coupe entière. Le champagne lui brûla la gorge, lui monta au nez, lui piqua les yeux. Personne ne le remarqua, parce que personne ne la regardait, et parce que Margaux, désormais, occupait toute la lumière.

Elle reposa la coupe.

Elle entendit alors, à sa droite, une voix douce, presque tendre.

— On vous a dit que ce gris vous allait bien, madame Vane ? Qui vous a menti ainsi ?

Margaux s'était penchée en travers de la table. Elle souriait. Son sourire était impeccable.

Isadora se tourna lentement vers elle. Elle chercha, dans sa poitrine, dans la chambre froide, dans les décombres, une réponse. N'importe laquelle. Un mot. Une flèche. Un rire.

Rien ne vint.

Elle baissa les yeux sur son assiette intacte. La chambre froide, en elle, gagnait du terrain. Elle se dit, très calmement, très clairement, avec cette lucidité qu'ont parfois les noyés au moment précis où ils touchent le fond :

Je ne tiendrai pas la soirée.

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